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06 mai 2006

Mythologies intellotes 10

 

 

 

 

Le mythe Colette ou comment on détourne le sens d’une œuvre

 

 

 

 

 

Depuis deux ou trois décennies, les modernes ont annexé Colette (1873-1954), au point qu’ils mettent au féminin les noms par lesquels elle est désignée : auteure, écrivaine. A ce jour, ils n’ont pas osé la nommer mimesse, féminin de mime, bien qu’elle ait joué des rôles de nymphe au bain dans des pantomimes de music-hall. En bref, Colette serait des leurs, toute pareille, à leur image, comme un clone exhumé d’un passé auquel ils ne comprennent rien et qui ne les intéresse pas. Elle serait "en avance sur son époque", donc "en phase avec la nôtre", anticonformiste, transgressive, subversive, bi, id est hétéro et homo, épouse et amante, mère de famille et demi mondaine, etc. aussi bien dans sa vie que dans son œuvre.

Ce maquillage en bi de Gay Pride n’abuse que ceux qu’un rien abuse. Dans des photos en noir et blanc de piètre qualité, Colette a posé à demi nue ou vêtue de tulles coquines, un sein à l’air. Comme tout cliché, ces photos cachent l’essentiel. Juger son œuvre à partir de ces clichés, c’est s’exposer à n’égrener que le chapelet de la doxa moderne et trahir le grand écrivain français qu’elle est. Ainsi le "service public" étant ce qu’il est, c’est-à-dire ni un service, ni au service du public, ce sont ces clichés insignifiants que Mme Trintignant a déployés dans le téléfilm à scandales réalisé en Lithuanie et que France 2 s’est empressée de diffuser, non pas pour rendre hommage à l’écrivain mort en août 1954, mais pour l’enfermer dans le sarcophage de la fausse modernité, après l’avoir entourée des bandelettes fanées de la subversion.

C’est dans sa vie, dans ses déboires, dans ses expériences, mais aussi dans ses joies, que Colette a puisé pour écrire son œuvre. Mariée jeune, à l’âge de vingt ans, avec un barbon, elle s’est libérée de son statut d’épouse trompée, d’abord grâce au succès de la série des Claudine, puis en divorçant. Elle s’est lancée dans la pantomime lascive et a gagné sa vie pour ne plus dépendre d’un homme qui la trompait et l’humiliait, comme elle le raconte sous une forme romancée dans La Vagabonde (1910). Sottement persuadés qu’il est dans la nature des femmes d’alimenter leur oeuvre de ce qui fait leur vie, comme si Proust, Musset, Leiris, Rousseau, Mauriac (fils), Amiel n’avaient pas fait une œuvre de leur vie, les modernes en infèrent que Colette aurait inventé une écriture féminine, naturellement féminine, toute en intuition, ouvrant une voie dans laquelle se sont engouffrées Mmes Angot, Darrieussecq, Cixous, qui prétendent écrire en femmes, parce qu’elles mettent en scène leur vie. Et comme Colette a aimé aussi des femmes, elle est devenue l’égérie des militantes qui veulent en finir avec la prétendue domination des mâles. Le travestissement de Colette en écrivaine féministe n’est qu’une des formes que prend en littérature cette manipulation des symboles dans laquelle les modernes sont passés experts. Si son oeuvre n’avait pas été en partie oubliée, elle n’aurait pas été ainsi dénaturée. Il faut donc redresser ce jugement tordu.

Dans la carrière de Colette, il est un fait qui ne trompe pas : c’est son nom. Ses premiers romans ont été signés Willy, le nom de plume de son mari, auquel ensuite elle a ajouté, comme si c’était son prénom, Colette, enfin elle a adopté le nom de Colette, qui est certes un prénom féminin, mais qui est d’abord son nom de famille, puisque, dans l’état civil, elle est enregistrée sous le nom de Sidonie-Gabrielle Colette. Colette est le nom que son père lui a transmis. Dans l’ordre symbolique qui fait l’identité de chacun, la mère donne la vie, le père le nom. Elle a donc assumé son patronyme, lequel n’est pas l’oriflamme d’une auteure en guerre contre l’ordre machiste, mais le signe qu’elle accepte le mode symbolique d’accès à l’identité de l’humanité occidentale.

Ici, nous rendons hommage, non pas à l’écrivaine, encore moins à l’auteure bi, tri ou quadri, mais à l’écrivain français. Disons-le tout net, même si les bien pensants s’en offusquent : Colette n’est pas moderne. Comme femme et comme écrivain, elle est étrangère à notre modernité, qui est presque toujours une verroterie de pacotille. Elle est même anti-moderne. Si elle a été guindée sur le piédestal moderne, c’est que divers faits ont été occultés, qu’il faut rétablir. Colette a gagné sa vie en écrivant dans des journaux réactionnaires et bien pensants, tels Le Figaro ou Le Matin, où l’aristocrate Henri de Jouvenel, son deuxième mari, lui a confié la direction des pages littéraires. En 1931, Ces plaisirs a été publié en feuilleton dans Gringoire, dont les sympathies pour l’extrême-droite d’alors sont connues. De son vivant, les redingotes noires à haut-de-forme de la Troisième République l’ont honorée : chevalier, officier, commandeur, puis grand officier de la Légion d’honneur. A sa mort, la Quatrième République lui a fait des obsèques nationales. Elle a été élue à l’Académie Royale de Belgique, puis à l’Académie Goncourt, qu’elle a présidée en 1949. Pendant les années 1930, elle a été invitée à prononcer des conférences dans des pays, Belgique, Etats-Unis, Roumanie, Autriche, Afrique du Nord, qui étaient loin d’être le centre de la modernité littéraire. Anticonformiste ou subversive, Colette ? "La blague est hénaurme", aurait ricané Flaubert, s’il avait été notre contemporain. Colette a tout de l’écrivain installé, assis, reconnu très tôt, montré en exemple au monde entier, intégré au système, décoré, adulé, honoré, fêté, célébré. D’ailleurs, longtemps, les maîtres de l’école primaire ont puisé dans son œuvre les textes de la dictée quotidienne qu’ils infligeaient à leurs élèves, non pas pour les punir, mais pour leur faire goûter l’art de la description réaliste et léchée, comme dans cet extrait du Blé en herbe (1923) : "Le soleil de septembre versa une jaune lumière nette et rajeunie sur la mer, bleue au loin, verdie au bord par les sables immergés. Philippe respira, après le passage de la brume marine, avec le plaisir de surgir, baigné d’air et de clarté, hors d’un couloir étouffant. Il se tourna vers la terre pour voir ruisseler entre les failles des rochers, l’or des ajoncs refleuris..."

A la différence des modernes, chez qui le virtuel tient lieu de monde, le réel, pour Colette, existe bien. En dehors d’elle, il y a des choses, des êtres, des animaux, faits de terre, de sang, de sueur, de chair, qu’elle ne réduit pas à des idées frustes, des "représentations", comme on dit en Modernie. De fait, elle n’a pas de conception du monde. Il lui suffit que le monde existe, qu’il soit là, qu’elle le voie, qu’elle le touche, qu’elle le respire, qu’elle s’en saisisse. Tout chez les modernes est idéologie. Chez elle, rien ne l’est. L’idéologie lui est aussi étrangère que la Chine. Aux idées, elle préfère les sens, l’ouïe, le toucher, l’odorat. Elle sait observer les choses, les êtres et les animaux, qui, sous sa plume, prennent vie. Ce que son regard saisit, le corps des hommes et des femmes, leur chair, leur épiderme, leur odeur, les vêtements, les mimiques qu’ils font, est transposé en images sensuelles qui attestent le bonheur qu’elle éprouve à les regarder. Elle accepte le monde tel qu’il est, sans même songer à le subvertir. De fait, son œuvre est à l’opposé de la conception que les modernes se font de la littérature. Elle saisit la vie à Paris ou en province, la terre, l’enracinement, le travail. Pour elle, "la terre ne ment pas", que ce soit la terre de son enfance passée en Bourgogne ou celle d’autres régions de France. Soit qu’elle n’y soit pas parvenue, soit qu’elle ne l’ait pas voulu, de peur de trahir ce qu’elle était, elle ne s’est jamais départie de son accent "à couper au couteau", avec un r roulé et d’amples variations dans les harmoniques du son, comme il en existait tant en France avant l’uniformisation des accents et la disparition des langues régionales dans les années 1960-70 où la modernité a triomphé, et bien que cet accent l’ait condamnée à jouer au music-hall dans des pièces "muettes" qu’elle nomme pantomimes.

De son vivant déjà, elle n’était pas moderne, faisant revivre un monde révolu, celui d’avant 1914. L’époque dans laquelle elle situe l’action de ses romans et qu’elle tente de ressusciter, ce n’est pas son époque, celle dans laquelle elle écrit la plus grande partie de son oeuvre, après 1918, mais "la Belle Epoque", l’entre-deux siècles, l’ère du bonheur sensuel, des plaisirs de la chair, de la douce insouciance, dont la première guerre mondiale a sonné le glas. En 1955, Cocteau, rendant hommage à Colette devant les membres de l’Académie royale de langue et littérature françaises Belgique, écrivait avec lucidité : "Elle était intarissable en ce qui concerne l’époque de Claudine et paraissait ignorer la nôtre, ou n’y attacher aucune importance". Colette est née en 1873 et la série des Claudine raconte sous une forme romancée sa jeunesse. "L’époque de Claudine", ce sont les quinze dernières années du XIXe siècle et le tout début du XXe siècle. Les élites des IIIe et IVe Républiques ont reconnu en elle un écrivain spécifiquement français. Français a pour premier et plus ancien sens "libre". Elle a été fidèle à ce qu’est la France par la passion qu’elle éprouvait pour la liberté, dans quelque domaine, moeurs, idées, langue, style. Si Colette a divorcé et a mené la vie d’une femme libre ou libérée, c’est que les liens ou les attachements du mariage limitent la liberté de celui des deux conjoints qui, dans le mariage bourgeois, se trouve dans une position de faiblesse, comme elle l’écrit de façon lumineuse dans La Vagabonde : "Souvenez-vous, Hamond, de ce que fut pour moi le mariage... Non, il ne s’agit pas des trahisons, vous vous méprenez ! Il s’agit de la domesticité conjugale, qui fait de tant d’épouses une sorte de nurse pour adulte..." Ce qui fait la marque de fabrique de Colette, c’est la liberté hardie, et parfois insolente, dont elle fait preuve dans le ton, dans la syntaxe, dans les images inédites ou dans les mots qu’elle invente ou dans les mots nouveaux ou populaires qu’elle n’hésite pas à employer. Lisons cet extrait de La Vagabonde : "Qu’est-ce que j’ai donc, ce soir ?... C’est ce brouillard de décembre, glacial, tout en paillettes de gel suspendues, qui vibre autour des becs de gaz en halo irisé, qui fond sur les lèvres avec un goût de créosote... Sous le gaz verdâtre, ma rue, à cette heure, est un gâchis crémeux, praliné, marron-moka et jaune caramel - un dessert éboulé, fondu, où surnage le nougat des moellons". Pour ce qui est de l’ivresse ou de l’allégresse impertinente que produit la liberté, Colette n’a pas été dépassée.

 

 

 

 

 

 

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