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07 mai 2006

Consommation culturelle

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), consommation est relevé avec le sens "d’accomplissement". Un ouvrage et une affaire sont consommés quand ils sont achevés ou arrivés à perfection ou parfaits, c’est-à-dire faits jusqu’au bout. Il en est ainsi de la "consommation des prophéties" (elles sont accomplies ou réalisées), de la "consommation des siècles" (les siècles sont achevés : c’est la fin du monde), ou de la consommation du mariage (le mariage est accompli par l’union des époux). Dans le Dictionnaire de la langue française, Littré relève ce même sens, que le Trésor de la Langue française (1972-1994) juge littéraire : autrement dit, le mot n’est plus attesté que dans la littérature. Ce sens est ancien : il apparaît en 1120 dans le Psautier d'Oxford : "état de ce qui est mené à son accomplissement, à sa perfection". Il est conforme au sens du latin consummatio "accomplissement, achèvement, perfection", que les chrétiens ont entendu comme "fin du monde" et "achèvement des temps".

Le sens moderne, celui qui nous est familier, est plus récent. Il est attesté en 1580 dans un ouvrage de Bernard Palissy, qui est célèbre dans l’histoire de France pour avoir brûlé dans ses fours des quantités de meubles pour fabriquer de la céramique. Palissy parle d’ailleurs de "consommation de bois". Le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 relève le sens de "grand usage qui se fait de certaines choses, de certaines denrées", comme la "grande consommation de bois, de blés, de sel" ou dans "on fait payer le droit de consommation des vins en ce pays-là" et "il se fait une grande consommation de fourrages". Littré donne à consommation le sens de "emploi avec destruction", comme dans "faire une grande consommation de bois, d’eau, de sel" ou dans "cette guerre a fait une cruelle consommation d’hommes". Le bois est consommé, c’est-à-dire détruit pour produire de la chaleur ou de l’énergie. En économie politique, c’est "l’action de détruire l’utilité d’un produit" ou, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, "l’action d’amener une chose à perdre sa valeur économique par l’usage qu’on en fait pour la satisfaction de besoins personnels ou collectifs". Jean-Baptiste Say écrit : "la consommation n’est pas une destruction de matière, mais une destruction d’utilité". Le mot est aussi défini comme la "destruction de biens ou produits alimentaires pour la nutrition des hommes ou des animaux".

Pierre Bourdieu, qui exerça au Collège de France, est l’un des plus actifs forgerons de la nouvelle langue française. Quelque sujet qu’il aborde, il déforme le sens des mots pour démontrer la justesse de ses thèses. C’est un propagandiste enragé. Il étend la consommation à la culture : "parler de consommation culturelle, écrit-il, c’est dire qu’il y a une économie des biens culturels, mais que cette économie a une logique spécifique (…)". Le seul à parler de consommation culturelle est Bourdieu lui-même. Sur ce sujet, il est intarissable et, comme ses disciples ont été dressés à répéter son langage, même frelaté, les mots consommation culturelle sont devenus d’usage courant dans les sciences sociales. Pourtant, ni Bourdieu, ni ses disciples ne définissent ce qu’est "consommer la culture". Je croque du chocolat. Quand la plaque a été mangée, il n’en reste rien. Le chocolat a été consommé. Je fais le plein d’essence. Au bout de 500 Km, le réservoir est vide : toute l’essence a été consommée, c’est-à-dire détruite pour se transformer en énergie. Je lis un livre. Arrivé à la dernière page, le livre n’a été ni mangé, ni brûlé : il est toujours là, devant moi. Il n’y a pas eu de destruction, la lecture n’est pas une ingestion. Même l’utilité du livre n’a pas été détruite. Il peut être lu par d’autres que moi. Je me rends au Louvre. Quand j’en sors, La Joconde, que j’ai admirée, est toujours à sa place. Le tableau n’a été ni consommé, ni brûlé, ni mangé, ni dévoré – sauf des yeux. Autrement dit, ni la lecture, ni la contemplation d’un tableau, ni l’audition d’une symphonie dans une salle de concert, etc. ne sont de la consommation. Elles ne détruisent pas l’œuvre lue, regardée, écoutée, ni même son utilité. "Parler de consommation culturelle", comme le font Bourdieu and C°, c’est user de mots faux, inadéquats, impropres, mal ajustés, trompeurs, c’est disqualifier la culture en la réduisant à une destruction de symboles, c’est fourvoyer les étudiants et les lecteurs dans le leurre. "C’est qu’il y a une économie des biens culturels, mais cette économie a une logique spécifique", écrit Bourdieu. L’imprimerie, l’édition de livres et de disques, l’organisation de concerts sont des activités économiques, au sens où, pour s’exercer, elles nécessitent du travail et du capital (ça coûte cher, il faut payer le papier, les salaires, louer les salles), mais les œuvres - Le Misanthrope ou Les Leçons de ténèbres de Couperin ou La Joconde – ne sont pas des biens économiques. Le Misanthrope - l’œuvre, non le livre - ne se vend pas, non plus que les Leçons de ténèbres ou que La Joconde. Ce ne sont pas des biens, comme le sont une maison, un vignoble, une terre à blé. Ils n’appartiennent à personne, ils sont à la libre disposition de tous. N’importe qui peut copier Le Misanthrope et le garder chez soi, ou même peut acquérir chez un bouquiniste une édition scolaire à cinq centimes ou se la faire donner. Dire d’œuvres qu’elles sont des biens, c’est parler pour ne rien dire ou c’est, en usant de mots frelatés, se condamner à ne jamais rien dire de sensé de la réalité.

Certes, l’économie en question, précise Bourdieu, a une "logique spécifique" : autrement dit, cette économie n’a rien en commun avec l’économie. Pourquoi parler d’économie alors ? C’est que Monsieur Bourdieu a de la vanité et de la prétention : il se prend pour Marx, Karl Marx, l’auteur du Capital et du Manifeste du Parti communiste. Il marche sur les brisées de Marx, il écrit lui aussi son Capital, mais le Capital culturel. C’est un petit Marx ou un Marx au petit pied ou au pied levé. Pour singer Marx, il faut de l’économie. Alors il en met, partout, même là où il n’y en a pas, surtout là où il n’y en a pas, pour rabaisser la culture et l’art, qu’il n’aime guère, au niveau de la fabrication, distribution et vente de chaussures, de voitures ou de berlingots.

 

 

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