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09 mai 2006

Militant

 

 

 

 

 

 

La consultation des dictionnaires est une source inépuisable d’enseignements.

Dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, seconde moitié du XIXe siècle), l’adjectif militant est défini comme un "terme de théologie". Il signifie "qui appartient à la milice de Jésus-Christ". "L’Église militante, précise Littré, est l’assemblée des fidèles sur la terre, par opposition à l’Église triomphante (les saints, les bienheureux), et à l’Église souffrante (les âmes du purgatoire)". Certes, ce sens est désuet. "Aujourd’hui, écrit Littré, militant se dit dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif". Ne sont relevés que des emplois d’adjectif ("caractère militant", "disposition, attitude militante", "politique militante"), le nom ("un militant") étant attesté en 1848 seulement.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les deux sens, religieux et laïque, sont relevés. Dans la religion catholique, militant, employé comme adjectif, qualifie le croyant "qui passe sa vie terrestre à lutter contre les tentations du monde pour respecter les préceptes de l’Évangile". Ainsi Chateaubriand écrit (Le Génie du christianisme, 1803) : "Le fidèle toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l’ennemi, est traité par la religion dans sa défaite, comme ces généraux vaincus, que le Sénat romain recevait en triomphe, par la seule raison qu’ils n’avoient pas désespéré du salut final". Le sens religieux de "qui combat, qui lutte" est très ancien, bien que le mot ne soit pas relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762. Il est attesté aux alentours de 1370 dans le fragment "en l’eglise militant". Le sens dit moderne, à savoir "qui a une attitude combattante pour faire triompher une cause", est relativement récent en français : il est attesté pour la première fois en 1832 seulement dans la Correspondance de Lamartine, c’est-à-dire à une époque où l’obsession du salut céleste est remplacée peu à peu par un objectif qui est jugé, peut-être à tort, plus facile à atteindre : établir le bonheur ici-bas. On pense naïvement que l’esprit militant n’anime que les déshérités ou les "damnés de la terre". Il n’en est rien. Dans les années 1930, Paul Nizan, qui fut un léniniste enragé, n’hésite pas à renverser le mot pour l’appliquer aux nantis : "Aucune thèse de doctorat n’a encore exprimé la lutte de classes que la bourgeoisie militante mène, la nécessité de l’esclavage industriel, la haine, la peur et la colère que le prolétariat inspire à la bourgeoisie". L’Eglise militante est morte ; la "bourgeoisie militante" y succède. Sans doute Nizan connaissait le premier sens de militant. Il est vrai qu’il écrit un pamphlet contre les clercs, savants, universitaires qu’il nomme Les Chiens de garde (de la grande propriété bourgeoise).

Dire d’un adhérent du PC ou de la LCR ou de LO qu’il est un militant, c’est reprendre à la fin du XXe siècle le vocabulaire des théologiens du XIVe s : quel saut en arrière ! Voilà qui ouvre des perspectives insoupçonnées à la compréhension du monde. Si l’on se fonde sur les deux dates de 1832 et 1848 (1832 : première attestation du sens moderne de militant ; 1848 : première attestation du nom militant), l’une et l’autre étant concomitantes de révolutions, on peut penser que la politique s’est peu à peu substituée en France et en Europe à la religion, alors que, dans d’autres régions du monde, la politique est restée ce qu’elle a toujours été : de la religion. Quoi qu’il en soit, l’évolution sémantique de militant illustre de façon exemplaire cette substitution.

 

 

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