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10 mai 2006

Signes 8

 

 

Paysage ferroviaire d’Irun à Vintimille

 

 

 

Vus d’un train, les paysages de France comptent parmi les plus divers qui soient au monde. En une centaine de kilomètres, peuvent se succéder cinq ou six paysages différents. Suivant la saison, le moment de la journée, le temps qu’il fait, ils changent sans cesse. Un rayon de lumière traverse-t-il le sous-bois, un paysage de forêts s’illumine ; le ciel s’assombrit-il, une brume légère s’élève-t-elle de la terre humide, les prairies deviennent le territoire de fées. Il est vrai que les cinéastes et les photographes ont formé l’œil des voyageurs. C’est devenu une séquence obligée ou attendue au cinéma ou à la télévision que de faire défiler sur l’écran de longs travellings de champs, de landes, de forêts, de prairies. Les belles images prises d’un train ont appris à regarder la beauté de ces paysages.

Ce qui est nommé ici paysage ferroviaire n’est pas l’espace ouvert et souvent enchanteur que l’on contemple d’un train, mais les abords de la voie ferrée. Pour voir ce paysage et prendre conscience à quel point il est dégradé, il faut oublier les images de cinéma ou de télévision, qui n’en montrent rien et qui, de ce point de vue, sont trompeuses, comme le sont les mots frelatés de NLF. Il faut fixer son regard sur la bande latérale de vingt à trente mètres qui fait l’emprise de la voie ferrée. Certes, les yeux se fatiguent à suivre ce qui défile vite et il est plus reposant de fixer l’horizon qui semble ne pas bouger, mais, comme ce paysage ferroviaire est quasiment immuable ou partout le même, on peut, de temps en temps, fermer les yeux, pour les reposer physiquement et ne plus les exposer à des horreurs.

D’Irun (frontière espagnole, Océan Atlantique) à Vintimille (frontière italienne, Mer Méditerranée), la ligne SNCF, puisque c’est d’elle qu’il est question ici, est empruntée par des trains rapides, elle dessert de grandes villes (Toulouse, Montpellier, Marseille, Toulon, Nice), de célèbres villégiatures (Biarritz, Saint Jean de Luz, Agde, Cannes) ou un lieu de pèlerinage connu dans le monde entier et qui attire chaque année des millions d'étrangers (Lourdes). Les paysages ferroviaires qu’elle donne à voir sont à des milliers de lieues en deçà de la bonne réputation des villes citées.

 

De Lourdes à Saint-Gaudens, la ligne traverse les forêts qui couvrent le plateau de Lannemezan. Sur les abords de la voie ferrée poussent des taillis denses, des ronciers épais, des herbes sauvages, qui ne sont jamais coupés, ni taillés, ni arrachés et qui colonisent jusqu’aux murs de soutènement moussus et gris. De part et d’autre, s’étendent des bois où la lumière ne pénètre plus, tant la végétation y est drue : les arbres sont couverts de plantes parasites jusqu’aux branches les plus élevées. Ceux que les vents violents de décembre 1999 ont abattus n’ont pas bougé de là où ils sont tombés. Personne ne les a dégagés ou débités en bûches. Ils pourrissent sur les talus ou dans les enchevêtrements de branches cassées. La nature est rendue à elle-même, les hommes qui auraient pu en entraver la progression désordonnée crèvent d’ennui dans des tours ou des barres d’immeubles. Les prés et les champs sont déserts. La campagne est vide. C’est le royaume de l’absence. Toute présence humaine semble s’être évanouie. Seules les vignes qui bordent la voie de Carcassonne à Sète sont entretenues, mais ce qui a été jadis un océan de ceps est grignoté par les friches (de plus en plus de vignes sont arrachées), lesquelles, à l’approche des villes, sont partagées en parcelles géométriques. A peine viabilisées, celles-ci se hérissent de maisons industrielles.

 

Le matériel ferroviaire semble frappé de la même malédiction. Comme les arbres abattus, il rouille lentement sur pied. Les gares autrefois desservies par les omnibus sont fermées. Sur les volets clos ont été clouées des planches qui empêchent que des intrus n'y pénètrent. Dans la campagne déserte, ce qui semble obséder la SNCF, c'est que ses gares désaffectées soient squattées. Par qui ? Des esprits ? Des zombies ? Des morts-vivants ? Les poteaux qui supportent les caténaires sont ou bien rouillés ou bien couverts de gribouillis puérils. Partout, les grillages, qui délimitent l’emprise et interdisent en théorie aux habitants de traverser les voies, sont de cette couleur indéfinie, marron foncé ou marron grisâtre, qui indique que la rouille les ronge depuis longtemps. Les coffrets de métal ou de béton qui protégent les mécanismes des signaux ou des aiguillages sont couverts de tags qui n'ont pas été effacés. Des détritus divers (papiers sales, poches en plastique, morceaux de bois, etc.) jonchent le ballast.

 

Les abords des villes et leur traversée ne sont qu'une succession de bâtiments désaffectés, de friches industrielles, de détritus, d'ateliers en ruines, de vitres cassées, d'amoncellements de tôles rouillées, etc. Quand ce ne sont pas des ruines, ce sont des parallélépipèdes de métal ou en parpaings bruts qui cachent des entrepôts. Il n'est pas de mur, quel qu'il soit, mur en parpaings, mur en plaques de béton, piles de pont, abri, qui ne soit pas couvert de tags. Même les vieux wagons au rebut le sont. Même les voitures des TER. Lang doit pavaner : le barbouillage est descendu jusque dans la voie ferrée. Même les parois de tunnels sont couvertes de peinture. D'Irun à Vintimille, cela fait plus de 1000 Km. Si l’on estime a vista de naz que 5 % du paysage ferroviaire sont couverts de peinture, de part et d'autre de la voie et sur deux mètres de haut, cela fait environ deux cent mille mètres carrés souillés. Combien de tonnes de peinture ont été répandues là ? A dix francs le mètre carré (estimation basse), on n’ose pas calculer les sommes colossales qui ont été englouties dans la barbouille. Qui a payé ? Je doute que les artistes aient acheté la peinture pour la jeter sur les murs. Les sponsors ? Lesquels ? FNAC ? Leclerc ? La fauche ? Les subventions versées par Lang et ses potes ? La plupart des tags, apparemment, sont des signatures ou des noms d’ailleurs illisibles, écrits dans le style des onomatopées de bandes dessinées. On conçoit que les barbouilleurs aient voulu prouver qu'ils savent écrire. Mais à qui ? Les admirateurs de ces tags voyagent en jet privé ou en classe affaires dans les avions de ligne. Seuls les pauvres prennent le train. C’est à eux que cette peinturlure est destinée. C’est eux, les pauvres, qui sont agressés et humiliés. Ils feignent de ne rien voir : ils baissent la tête, ils détournent le regard, ils rentrent en eux la rage que cette saleté leur inspire. Un jour, elle explosera.

 

Ces paysages ferroviaires sont, plus que la Tour Eiffel, l'Arc de Triomphe, l'Arche de la Défense, Versailles, l'image fidèle de la France réelle, la France d'aujourd'hui, la France moderne : un territoire à l’abandon. Ses habitants se soucient plus du lopin de terre de leur lotissement que de l'espace public en déshérence. Les paysages d'autoroutes sont soignés, entretenus, paysagers. Des entreprises privées les gèrent par délégation de service public, alors que le paysage ferroviaire est l’œuvre d’entreprises "nationales", SNCF ou Réseau Ferré de France, qui tiennent le bien public pour moins que rien. Les Français savent qu’ils n’ont rien à attendre de ces monstres. Ils tournent le dos à la voie, ils ne montrent que les arrières, les hangars, les cabanes, jamais les façades.

 

 

 

06:10 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Langue française

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