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13 mai 2006

Acteurs sociaux

 

 

 

Acteurs sociaux ou militants ?  

 

Le nom et adjectif militant est la forme de participe présent du verbe militer, emprunté au latin militare qui signifie "être soldat, faire son service militaire". Le mot a une origine guerrière et il est issu de la théologie, puisque, longtemps, l’adjectif militant a qualifié l’Eglise qui combat ou qui lutte ou les membres de la milice du Christ. Il célèbre la sainte alliance du sabre et du goupillon. On comprend dès lors que le sociologue Touraine, qui est, après Bourdieu, le second grand faux langagier de France (il y a des faux langagiers comme il y avait jadis des faux-sauniers ou comme il y a encore des faux-monnayeurs), ait renoncé à ce militant, d’autant plus que le paradis forgé par ces militants tient plus de l’enfer de Dante que du jardin d’Eden promis. Militant a été remplacé par acteur social. Le théâtre ou le cinéma, c’est plus reluisant que l’armée ou l’Eglise.

Il ne faudrait pas croire que la lente substitution d’acteur à militant soit récente, bien qu’elle provienne de sociologues qui sont, comme chacun sait, des phares de la pensée. Elle est le fait d’un grand maître de l’éloquence de chaire, comme l’on dit parfois dans les vieux manuels, complètement oublié aujourd’hui, mais jadis aussi célèbre que Bossuet ou Bourdaloue, et dont l’œuvre complète occupe quinze volumes. Il a prononcé l’oraison funèbre de Louis XIV et il a été élu en 1718 à l’Académie française, sans que son élection soit due à son oraison. Ce prédicateur sacré se nomme Massillon (1663-1742). Voici ce qu’il écrit dans "La fuite du monde" : "L’apôtre en vain les avertit que ceux qui sont entrés dans la milice de Jésus-Christ ne doivent plus se livrer aux embarras du siècle ; ils en sont les principaux acteurs ; on les voit à la tête des intrigues". "Ceux qui sont entrés dans la milice de Jésus-Christ" sont des membres de l’Eglise militante ou militants dans le sens théologique de ce terme : ils combattent pour le salut. Ce qui leur est reproché, c’est de ne plus avoir pour objectif unique le salut, mais d’intriguer dans le "siècle" (on dirait aujourd’hui dans la société) – et d’être devenus des acteurs sociaux. Il n’est rien de plus convenu que de baptiser acteurs des militants.

 

Au théâtre, au cinéma, à la télévision, un acteur est "celui ou celle dont la profession est d’interpréter un personnage dans une pièce de théâtre ou à l’écran". Acteur a aussi un sens figuré ancien. C’est, en parlant d’une personne, "celui qui joue un rôle important" dans un événement, "celui qui prend une part active" à une affaire. Le mot a pour contraire spectateur et pour synonyme protagoniste. Il est attesté avant 1630. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré d’acteur est glosé ainsi : "il se dit figurément de celui qui a part dans la conduite, dans l’exécution d’une affaire" et il est illustré par "il a été un des principaux acteurs dans cette négociation". Littré fait de ce sens figuré le premier sens du mot acteur.

Si Touraine et consorts ont baptisé acteurs sociaux les militants politiques et syndicaux, ce n’est pas par fidélité à l’orateur sacré Massillon. Les militants sont supposés plus bornés que des ânes à œillères, intolérants, veules, entièrement soumis à quelques chefs cupides, haineux, etc. Ils font la guerre à leurs voisins, ils prennent chaque jour le sentier de la guerre, armés de pied en cap. Pour occulter ce discrédit, il fallait les rebaptiser. Quand on ne peut pas changer les choses ou les hommes, on change les mots : les militants retrouvent leur pucelage. Les voilà comme neufs. Les gogos gobent tout. Le tour est joué. Acteur fait cinéma, théâtre, art, représentation, vie de bohème, etc. : c’est mieux que militant qui fait service militaire obligatoire ou guerre civile, etc. Ce qui a été déterminant dans le choix du mot acteur plutôt que comédien ou actant ou meneur, etc. c’est l’étymologie. Il est emprunté au latin actor dont le sens est "qui agit". Les acteurs sociaux sont censés agir. Où ? Dans la société bien sûr. Sinon, ils ne seraient pas sociaux. Dans quel but ? Rien n’est dit du but poursuivi : "changer la vie", comme ce fut dit ou "changer de vie" ? Ne plus rouler en R5, mais en BMW ? Les agissements risquent d’être autotéliques : l’agissement pour l’agissement, bouger pour bouger, remuer pour donner l’illusion que l’on n’est pas mort, l'agitation sans autre but qu'elle-même. Un historien et homme politique du XIXe s a compris que le concept d’acteur social pouvait être un masque : c’est François Guizot. Voici ce qu’il écrit en 1828 (Histoire générale de la civilisation en Europe) : "En France, au dix-huitième siècle, vous voyez l’esprit humain s’exercer sur toutes choses, sur les idées qui, se rattachant aux intérêts réels de la vie, devaient avoir sur les faits la plus prompte et la plus puissante influence. Et cependant les meneurs, les acteurs de ces grands débats restent étrangers à toute espèce d’activité pratique, purs spéculateurs qui observent, jugent et parlent sans jamais intervenir dans les événements".

 

 

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