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14 mai 2006

Intellectuels

 

 

 

 

C’est après 1896 que l’emploi d’intellectuel comme nom s’est généralisé en français. A l’origine et aujourd’hui encore, intellectuel est un adjectif. Les facultés ou les capacités, le quotient, un domaine sont intellectuels, quand ils sont relatifs à l’intelligence ou, comme on dit parfois, à l’intellect – c’est-à-dire à la faculté de comprendre. Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré ne relève pas d’emploi de nom : uniquement des adjectifs. Le sens en est "qui appartient à l’intellect" et "spirituel", par opposition à "matériel". Ainsi, Descartes "prépare les esprits des lecteurs à considérer les choses intellectuelles, et à les distinguer des corporelles", tandis que Littré illustre le sens de "spirituel" par cette phrase de son cru : "l’âme est une substance intellectuelle".

Quand intellectuel est un nom, il désigne des êtres humains. Il est attesté pour la première fois dans les Mémoires de Saint-Simon (XVIIe-XVIIIes.) et dans le Journal d’Amiel (1866) pour désigner une personne "qui, par goût ou par profession, se consacre principalement aux activités de l’esprit". C’est au cours de l’affaire Dreyfus (1894-1905) que ce nom a servi à désigner les professeurs, les avocats, les écrivains, etc. qui étaient persuadés de l’innocence du capitaine Alfred Dreyfus. D’abord, ce fut un terme de mépris par lequel les journalistes, écrivains, hommes politiques convaincus à tort de la culpabilité de Dreyfus ont nommé, sinon par mépris, du moins par condescendance, leurs semblables, clercs ou lettrés, qui prenaient la défense de Dreyfus. Parmi ces dreyfusards, il y avait Charles Péguy et Emile Zola, etc. Ce nom méprisant a été retourné pour devenir une source de fierté. De négatif, il est devenu positif, brandi comme une oriflamme, assumé par des hommes intelligents, cultivés, fiers de l’identité à laquelle leurs adversaires les assignaient.

Les intellectuels assurent qu’ils ont un credo, des valeurs, une déontologie ou un paradigme moral et politique. Ils disent - ils sont censés dire ou ils disent qu’ils disent - le Vrai, le Bien, le Juste, le Droit. En cela, ils sont ou ils prétendent être les héritiers des Lumières. Ils se chargent d’une mission, non pas au nom d’une Eglise ou d’un dogme, mais de la haute idée qu’ils se font d’eux-mêmes. Ils sont les gardiens d’un temple où fleurissent en même temps le savoir, la pensée et la littérature. En eux convergent deux traditions : le prophète et le militant, à la fois Hugo ou Rimbaud et Voltaire, le voyant à la manière de Hugo qui montre la voie à suivre et l’écrivain engagé qui combat la bêtise, le pouvoir, l’intolérance. Julliard et Winock, auteurs d’un Dictionnaire des intellectuels, les définissent comme des savants, des chercheurs, des universitaires qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, en sortant du domaine dont ils sont spécialistes pour prendre parti ou dire leur opinion, non sur l’adduction d’eau ou le ramassage des ordures ménagères dans la commune où ils possèdent une résidence secondaire, mais sur le monde, lointain de préférence, l’Ouzbékistan, la Bosnie, Israël, la dernière guerre, la Chine et les forces occultes qui font que le monde est ce qu’il est et qui le conduisent là où il doit aller.

C’est aussi en 1896 que les intellectuels, après avoir accepté de défendre un capitaine accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis, ont refusé de protester contre le premier génocide (on disait alors massacre de masse) de deux cent mille Arméniens dans la partie occidentale de l’empire ottoman. Au moment où les intellectuels émergent comme défenseurs du Droit, ils trahissent les principes qui les font être. Cette duplicité se vérifie tout au long du XXe siècle. Là est le problème. Les intellectuels sont rompus à la rhétorique. Il leur faut une cause à défendre dans un prétoire fermé. Ils excellent dans la plaidoirie. Ils sont persuadés que la parole, quand elle réfère à des faits avérés, peut dévoiler la vérité. Leur modèle, c’est Cicéron ou Démosthène, Clémenceau ou Badinter. Hors du tribunal, qu’il soit palais de justice, tribunal de l’histoire ou de la rue, la terra est incognita. Dreyfus a été réhabilité, mais les deux cent mille Arméniens égorgés n’ont pas été ressuscités. Il est aisé de démontrer qu’un dossier est faux ou trafiqué. C’est à la portée de n’importe quel expert. Mais penser le Mal et s’y opposer est tout autre chose. Le verbiage, la rhétorique, les tics d’écriture, la connaissance du latin, du grec, de l’allemand, les citations de Wittgenstein ou de Heidegger ne sont pas des armes, mais des postures. Le Mal s’en amuse.

 

 

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