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16 mai 2006

Signes 9

 

 

 

 

La langue martyrisée par ceux qui l’enseignent

 

S’il est une discipline qu’on croyait préservée du lent et inexorable affaiblissement de la langue, c’est la grammaire, fût-elle baptisée moderne ou linguistique, et s’il est des professeurs d’université dont on pensait qu’ils étaient capables de rédiger une page dans une langue ferme, précise, sinon élégante, du moins sans fautes ou sans ces maladresses d’écriture qui fourmillent dans le charabia de nos contemporains cultivés, ce sont les grammairiens. Il faut "rayer cela de nos papiers". Même les grammairiens ont jeté leur froc aux orties, même la grammaire se dessale ! Comme ce texte traite de grammaire (et stylistique), je vous propose d’en faire une analyse grammaticale et stylistique.

Texte publié au Bulletin Officiel de l’Education nationale. Il est l’œuvre du jury de l’agrégation de lettres modernes.

 

"Aménagements de l’épreuve d’agrégation de lettres modernes (session de 2005)

L’épreuve écrite de français moderne (portant sur un texte postérieur à 1500) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005 ; ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions.

Le sujet se présentera comme suit :

- études de lexicologie : 4 pointsCette question pourra désormais se présenter sous différentes formes ; elle pourra, plus précisément : conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) ; adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés ; combiner les deux possibilités précédentes : les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées.

- études de morphosyntaxe : 8 à 10 points. Cette rubrique, comportera, comme par le passé, deux questions : étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte, à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie. Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue ; étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires. 

- étude de style : 6 à 8 points Il ne sera plus demandé aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne. La question de style pourra ainsi porter sur un aspect rhétorique ou discursif : étudiez les métaphores, l’énonciation, l’ironie, les discours rapportés, ou sur le traitement des genres : étudiez les ressorts du comique, l’expression du tragique, les aspects élégiaques, le fonctionnement dialogal, l’argumentation, la description. Elle pourra aussi porter, selon les spécificités du texte proposé, sur deux notions mises en perspective : narration et description, argumentation et énonciation, la prose poétique, comique et pathétique. Ainsi, la consigne portant sur le poème de Baudelaire proposé en 2003 aurait pu prendre l’une des formes suivantes : faîtes l’étude stylistique de la versification ou de l’énonciation ou étudiez le traitement de la poésie bucolique d’un point de vue stylistique. Dans tous les cas, le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche stylistique : analyse précise des formes concernées et interprétation des observations rendant compte d’une convergence des effets".

 

Erreurs de syntaxe

Dans "(la question) pourra conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots", l’emploi du gérondif n’est pas conforme à la règle. Ce qu’enseignent les grammairiens, c’est que le "sujet" du verbe au gérondif doit être le même que celui du verbe conjugué et que la construction présente le procès du gérondif comme concomitant de celui du verbe conjugué. C’est peut-être la question qui "conserve", mais elle ne propose rien : c’est le jury ou le rédacteur des questions qui propose aux candidats d’étudier (verbe qui a été oublié) quatre mots. De plus, il n’existe pas en bonne logique de relation de simultanéité entre "conserver" et "proposer". Que peut signifier "conserver en proposant" ? Il aurait fallu écrire : "la question pourra être formulée comme elle l’est depuis quarante ans (environ) " et " on proposera aux candidats quatre mots à étudier". Dans "étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires", les règles qui régissent l’emploi des pronoms relatifs ont été oubliées. Ceux-ci doivent se trouver immédiatement à la suite de leur antécédent. Le pronom relatif "laquelle" reprend "une séquence" (mot qui ne veut rien dire : il aurait mieux valu écrire "suite de mots" ou, plus simplement, "phrase") alors que, en bonne logique, il représente "étude". Les candidats ne sont pas invités à faire des remarques dans la séquence, mais dans l’étude.

Les erreurs de langue les plus communes viennent de mots qui sont employés dans un sens qu’ils n’ont pas. Il en est ainsi de "précédemment". "Les candidats auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées". Ces "consignes" n’ont pas été citées antérieurement : deux ou trois ans auparavant par exemple, ou plus, ou moins, mais dans deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire "citées ci-dessus". De même, dans "(elle pourra) combiner les deux possibilités précédentes", les deux possibilités citées n’ont pas été exprimées "antérieurement" (deux ou trois années auparavant), mais deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire : "les deux possibilités ( ?) exprimées ci-dessus". Le futur simple situe le procès du verbe dans un moment postérieur au moment de l’énonciation. Dans "l’épreuve écrite de français moderne (…) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005", le futur "sera" est impropre, puisque la décision d’aménager l’épreuve a été prise avant que la notification officielle en ait été faite aux candidats. En revanche, ces aménagements seront effectifs en 2005, soit huit ou neuf mois après que la décision a été prise. Il aurait fallu écrire : "L’épreuve (…) est soumise à quelques aménagements qui seront effectifs à la session de 2005". De même, dans "ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions", le futur n’est pas approprié : il aurait fallu "ils (les aménagements) concernent". "Orientation" signifie, entre autres acceptions, "direction prise par une activité, une action" : une enquête policière par exemple. Entendu ainsi, ce nom est impropre dans l’emploi qui en est fait. Les "questions" ne sont pas une "activité", ni une "enquête policière". En fait, le jury a décidé de modifier l’intitulé de certaines questions. Il aurait fallu écrire "les aménagements sont relatifs à la formulation de certaines questions". A moins que, hypothèse possible, "orientation" ne soit entendu dans le sens de "tendance politique ou idéologique". Auquel cas, on aimerait savoir quelles "tendances" politiques ou idéologiques le jury exige des candidats. L’aménagement ne porte pas sur la répartition (comme cela est écrit) des points entre les questions, il porte sur le barème, c’est-à-dire sur la décision d’affecter (ou d’attribuer) x points à telle ou telle question, de 6 à 8 points à l’étude de style, alors que, jusqu’alors, cette question était notée sur 8 ou sur 10. Dans "le sujet se présentera comme suit : études de lexicologie : 4 points", le pluriel "études" est impropre. "Etude", quand il est employé au singulier, signifie "examen approfondi" ou "analyse". Faire une analyse lexicologique, c’est ce qui est demandé aux candidats. Au pluriel, "études" désigne un cursus, comme dans "suivre des études de lettres". Il aurait fallu écrire ou continuer à écrire "étude de lexicologie" ou "étude (et non "études") de morphosyntaxe". Dans le titre, le nom "aménagement" est employé de façon adéquate. Aménager un texte de loi, c’est l’adapter à une situation nouvelle. En revanche, le pluriel ne se justifie guère. Ce que ce texte expose, c’est un aménagement de l’épreuve. "Cette question (de lexicologie) pourra désormais se présenter sous différentes formes". La forme sous laquelle se présente cette question ne change pas : c’est toujours une question (étudiez tel ou tel mot) qui se présente sous une forme écrite. Ce qui change, c’est la formulation de la question, comme l’exprime clairement l’auteur du texte. L’adverbe "précisément" est employé trois fois dans le texte. Dans "étude (…) à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie", "précisément" a le sens de "avec précision" : la "notion" est définie "de façon précise" (c’est le moins que les candidats soient en droit d’espérer). Cet emploi correspond exactement au sens de "précisément" en français. Mais dans "elle pourra, plus précisément, conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot)", "précisément" est un adverbe d’énonciation qui ne porte pas sur le procès du verbe "conserver", mais sur la manière d’énoncer ce qui est dit. Il aurait fallu écrire "pour dire les choses précisément, la question pourra conserver sa formulation actuelle" (en fait, la formulation habituelle). "Avec" dans "avec un barème d’un point par mot" ne peut pas exprimer l’accompagnement. Il aurait fallu mettre un point final à la phrase qui précède et écrire : "Le barème est d’un point par mot".

Les approximations sont aussi nombreuses que les impropriétés. Les grammairiens, qui ne prennent pas un mot pour un autre, parce que, selon eux, tous les mots ne se valent pas, tentent de fixer l’emploi des verbes et locutions verbales "concerner", "se rapporter à", "avoir trait à", "être relatif à"… Ils jugent pertinent de réserver "concerner" aux humains : "en ce qui concerne Flaubert, le président de la République, l’auteur de ces lignes" ou "les aménagements concernent les étudiants de lettres" et d’employer, à propos des choses, les autres verbes ou locutions verbales. Il aurait fallu écrire : "ils se rapportent ou ils sont relatifs à la répartition". "Perspective" est employé quatre fois dans ce texte et chaque fois, sans doute, de façon abusive. Dans "(la question de vocabulaire) pourra adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés", affirmer d’une question qu’elle "adopte une perspective" n’a pas de sens. La "perspective" (c’est-à-dire de "l’aspect sous lequel on envisage une question") relève de la décision du candidat. Quant à la synthèse, elle n’a rien à faire dans une analyse. Il n’est pas demandé aux candidats de réunir dans un tout cohérent des connaissances diverses, mais d’étudier un fait de langue – très exactement : de vocabulaire : les mots composés par exemple – qui est attesté dans plusieurs occurrences du texte. Dans "les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots et à présenter une étude synthétique (?) d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées", il aurait fallu écrire, pour éviter l’oxymore "ampleur restreinte", "de portée plus restreinte". Dans "elle pourra aussi porter, selon les spécificités du texte proposé, sur deux notions mises en perspective ", la perspective n’a pas sa place : ce texte ne traite pas de peinture, ni d’architecture. Il aurait fallu écrire "deux notions étudiées conjointement". On conçoit que les lecteurs exaspérés par tant de perspectives en viennent à regretter les bas-reliefs égyptiens qui en sont dénués, d’autant plus que les "notions" dont il est fait état dans ce texte officiel ne sont pas des notions : ni la narration, ni la description ne sont des "notions". L’énonciation est peut-être une notion, mais la prose, qu’elle soit " poétique, comique et pathétique " n’en est pas une.

Patauger dans la métaphore. Flaubert nous a bien amusés (nous : ceux qui l’ont lu attentivement) avec le char de l’Etat qui navigue sur un volcan. Les métaphores de ce texte l’auraient fait hurler de rire. La métaphore lexicalisée de "soumettre" dans "soumettre une épreuve à des aménagements", au sens de "aménager – c’est-à-dire adapter - une épreuve" détonne dans le commentaire des œuvres du patrimoine littéraire de la France. Qu’un didacticien en use est dans l’ordre des choses. Une consigne est une "instruction formelle" donnée aux militaires. Faire d’une "question de vocabulaire", du type "étudiez tel ou tel mot", une "consigne" est, à proprement parler, un abus de langage. Ce n’est pas parce que les didacticiens occupent une position dominante dans l’Educ Nat que les grammairiens doivent se plier à leurs usages. "Cette rubrique, comportera, comme par le passé, une étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie". Que veut dire "le texte livre des données" ? C’est digne de Monsieur Homais. "Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue" : les très haïssables consigne et perspective devraient être proscrits de quelque texte que ce soit. "Etude de style : 6 à 8 points. Il ne sera plus demandé (en réalité, il n’est plus demandé) aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne". "Conduire une étude", qu’est-ce que ça veut dire ? Existe-t-il un "code" pour cela ? "La consigne identifie précisément le phénomène" résume la façon haïssable dont écrit désormais l’Université ou l’Université mâtinée de ministère. On croirait lire un cadavre exquis. Pourquoi pas "l’épreuve épuise l’approche" ? La question "portera sur le traitement des genres" : et pourquoi pas "la traite des genres" - sans doute la façon dont le texte s’écarte ou non des règles d’un genre ?

Le dernier paragraphe concentre en trois lignes tous les types de fautes relevées ci-dessus. "Dans tous les cas (il fallait écrire "en tout cas" ou "quelle que soit la question posée"), le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche (néologisme sémantique pour "démarche") stylistique : analyse précise des formes concernées (par quoi le sont-elles ? avec quoi sont-elles mises en relation) et interprétation des observations (pour faits observés ou analysés) rendant compte d’une convergence des effets". "Prendre en compte" n’est relevé ni dans le Trésor de la langue française ni par Littré dans son Dictionnaire de la langue française. "Tenir compte de" est attesté au sens de "prendre en considération", "se rendre compte de" et "rendre compte de" au sens de "s’apercevoir" et "expliquer". Sont attestés encore "prendre à son compte quelque chose" au sens de "s’attribuer la responsabilité de" et même "prendre compte de" au sens de "tenir compte de". Le sens de "prendre en compte les deux pôles de l’approche" est d’autant plus obscur que nul ne sait ce que sont dans la réalité les "deux pôles" d’une "approche" et si une "approche" est pourvue d’un pôle ou de deux pôles (comme la terre ou comme une borne électrique) ou de plus de deux pôles.

 

Pendant un siècle ou plus, les agrégés de grammaire, lettres, lettres modernes, les professeurs de classes préparatoires, etc. ont défendu et illustré la langue française, non pas par un souci élitiste de distinction sociale (comme disait l’imbécile Bourdieu), mais parce qu’ils savaient que le "haut langage" est une des formes dans lesquelles la culture se manifeste, même chez les peuples primitifs, et que les expériences humaines les plus émouvantes ou sont dites dans une belle langue ou ne sont rien. De fait, ils ont résisté à l’affadissement de la langue et de l’expression, ils ont refusé les facilités démagogiques de l’expression écrite, ils ont cultivé l’immémoriale filiation des langues pour que vivent dans l’esprit de ceux qu’ils formaient les grandes œuvres du patrimoine mondial de l’humanité. Pour eux, c’est une affaire de déontologie : commenter Montaigne, Corneille, Pascal, Racine, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Aragon, qui sont des maîtres ès lettres françaises, c’est aussi s’efforcer par la qualité de la langue que l’on parle ou que l’on écrit de s’approcher de la langue de ces maîtres. Leur être fidèle, c’est aussi les imiter dans leur art. La littérature fournit des modèles d’expression, une langue vivante, des modèles pour tous. Si le commentaire consiste à plaquer sur leurs œuvres du charabia, alors il n’a plus de validité. Il vaut mieux oublier nos grands écrivains plutôt que les martyriser. Qu’ils reposent en paix. Un jour, une nouvelle génération les ressuscitera.

 

 

06:55 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Langue française

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