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17 mai 2006

Lumière des livres 11

 

 

 

 

Hommage à Raymond Aron (1905-1983)

 

 

 

 

Qui veut rendre à Raymond Aron l’hommage que son œuvre appelle doit d’abord récuser les poncifs qu’on lit dans les media : les deux petits camarades Aron et Sartre, leurs fâcheries (en fait les insultes dont Aron a été agoni) et leur prétendue réconciliation (en fait, c’est Sartre qui a fait une résipiscence de façade) pour soutenir les Vietnamiens fuyant au péril de leur vie l’enfer communiste, la critique par Aron du marxisme comme "opium des intellectuels" (1955), les éditoriaux du Figaro, puis de L’Express, l’éloignement du gaullisme à partir de 1958, la critique de la colonisation, à la fois inutile, sans avenir, suicidaire et dispendieuse, le refus de voir les sciences sociales basculer dans la sotte idéologie militante, sa critique sans concession de la "pensée" (en fait, de l’absence de pensée) de Touraine, etc.

Aron a observé son siècle avec détachement, portant à la lumière ce qui était caché. Le siècle ne lui en a guère été reconnaissant. Aron et Sartre, élèves de l’ENS et agrégés de philosophie, ont occupé successivement, au tout début des années 1930, le même poste à Berlin. Aron y a étudié Kant et la philosophie de l’histoire, Sartre la phénoménologie ; l’un et l’autre ont assisté à la montée en puissance du Parti socialiste national des travailleurs allemands ; l’un et l’autre ont eu connaissance des thèses d’Hitler ; Aron a compris, non pas parce qu’il était juif, mais parce qu’il était français et démocrate, que l’Allemagne impériale menaçait les nations libres d’Europe ; l’autre, Sartre, tenait les hitlériens pour des agités. En juillet 1940, Aron a rejoint la France libre. Sartre s’est contenté de quémander aux autorités d’occupation un aménagement du couvre-feu pour que ses pièces soient représentées ou du papier pour que son éditeur publie ses livres. La France libérée, Aron, qui a lu Marx, a continué à défendre la France menacée de sombrer dans la dictature communiste ; Sartre, qui idolâtrait le marxisme, s’est mis au service du monstre dans l’espoir insensé de remettre la France aux fers. Sartre a été le héros et le héraut de deux ou trois générations d’écervelés, Aron a été insulté comme félon ou traître par ceux-là mêmes qui idolâtraient Sartre. Toute l’horreur d’un siècle noir, dont nous ne sommes pas encore sortis, est concentrée dans ces faits.

 

Dans ses admirables Mémoires, publiés en 1983, dans lesquels il examine les grands événements du XXe siècle, Aron regrette de manquer de ce talent d’écrivain que Sartre aurait reçu à foison ; il reconnaît que l’imagination lui manque, qu’il se défie de l’image et que l’expression chez lui, toujours claire et précise, raisonnée, un peu froide, un peu terne, manque de cette allégresse qui transporte les lecteurs. Sur ce seul point, Aron s’est trompé. Les Mémoires sont un grand livre, admirablement écrit, dense, honnête, scrupuleux, digne de L’Esprit des Lois de Montesquieu ou de La démocratie en Amérique de Tocqueville, les deux auteurs dont Aron est, sans aucun doute, le plus proche. Sartre, le "grand écrivain", sera pour la postérité, dont il se moquait, un nouveau Chapelain, l’auteur de La Pucelle, qui désignait à Colbert les écrivains à qui étaient prodiguées les pensions royales : même entregent, même violence, même tyrannie, même enrichissement. Il y a deux façons d’être philosophe. Ou bien on élabore de lourds systèmes qui sont censés tout expliquer, jusqu’au jaune des œufs. C’est ainsi qu’ont procédé les Allemands pendant deux siècles. Ou bien on prend ses distances vis-à-vis de tous les systèmes, on les analyse avec distance, on les critique. C’est ainsi que les Français conçoivent la philosophie. Voilà pourquoi la philosophie allemande, de Kant à Marx ou de Hegel à Heidegger, est à l’opposé de la philosophie française, de Montaigne à Diderot ou de Tocqueville à Aron. Sartre, hélas, est du côté allemand. Plus c’est lourd et bête, plus il s’en réjouit. Aron, lui, est dans l’anti-système. Sartre avait des certitudes, Aron des convictions et une méthode qui consiste à analyser, comprendre, éclairer et à laquelle il s’est initié quand il s’est évertué à comprendre la Critique de la raison pure de Kant, ce qui a été, à ses dires, la meilleure des formations qu’il ait suivies.

 

Les commentateurs laissent entendre qu’Aron était un simple analyste de thèses ou d’événements et qu’il butinait le meilleur de ses idées chez les autres ; en bref qu’il ne pensait guère par lui-même et qu’il n’y aurait pas grand-chose à retenir de son œuvre. Tout cela est faux. On sait gré, à juste titre, à Hannah Arendt d’avoir élaboré le concept de totalitarisme pour rendre compte en même temps du socialisme national et du communisme et faire apparaître ce en quoi ils convergent. Dès 1944, Aron avait pensé l’impérialisme, non pas l’épouvantail métaphorique, américain ou capitaliste ou néo-colonial, que les gauchistes plantent dans le désert de leur logorrhée, mais le véritable impérialisme, celui d’un Reich dont l’ambition était de bâtir l’Europe et qui s’est heurté à l’impérialisme soviétique qui, lui aussi, a fait main basse, et pendant plus longtemps, sur les nations, autrefois libres, d’Europe. Avec le machiavélisme dans la tyrannie, le romantisme de la violence, la guerre impériale, la bureaucratie fanatisée, non seulement Aron a mis au jour les réalités qui ont sous-tendu cet impérialisme, mais il a aussi élaboré des concepts grâce auxquels il est possible de comprendre le monde actuel. Aron n’est guère lu. Le meilleur Aron se trouve dans ses Mémoires certes ou dans son ouvrage sur Clausewitz, mais surtout dans ses œuvres de jeunesse, oubliées ou méconnues, qu’il a écrites entre 1940 et 1944 à Londres. En 1944, a été publié aux Editions de la Maison française à New York L’Homme contre les tyrans : c’est un recueil de chroniques parues dans La France libre. Bien qu’elles aient été écrites dans le feu du combat, elles n’ont pas pris de ride, elles sont aussi neuves, jeunes et vives qu’une eau de source. Ainsi, les bien pensants font du socialisme national, trois quarts de siècle après qu’il a disparu, un nationalisme. Il n’en est rien. Dans les textes intitulés "Le machiavélisme, doctrine des tyrannies modernes", "Le romantisme de la violence", "Mythe révolutionnaire et impérialisme germanique", Aron montre que le "nazisme" n’est qu’une forme exacerbée et moderne du vieil impérialisme. Le but est de construire un empire européen, en menant une guerre hyperbolique ("c’est une lutte à mort : il s’agit pour les nations de périr ou de survivre") qui commence par la propagande. Les nazis disaient : "les mots sont aujourd’hui des batailles ; les mots justes sont des batailles gagnées, les mots faux sont des batailles perdues", ce à quoi Sartre, en 1945, a fait écho, en perroquet stupide : "les mots sont des armes". "Dans tous les pays, écrit Aron en 1943, les intellectuels ont adopté les religions politiques, attisé les fanatismes temporels. Dans tous les pays, ils ont, à la légère, donné ou retiré leur adhésion à des partis révolutionnaires, prêts à approuver l’emploi de tous les moyens, si horribles fussent-ils, dès lors qu’il s’agissait d’aider au triomphe de la cause". On comprend que maoïstes, gauchistes et communistes l’aient haï et pas seulement parce qu’il était juif : il les avait mis à nu.

La bureaucratie serait froide et le fanatisme chaud. Ils s’excluraient mutuellement. En fait, ils se nourrissent l’un l’autre. La bureaucratie impériale est festive : elle organise des prides, nazies ou german prides, au cours desquelles peut s’exprimer à loisir le fanatisme débridé. Les défilés de nos techno ou gay prides y ressemblent furieusement. Homo festivus n’est pas post-moderne : c’est une des créatures de la bureaucratie impériale. Le mélange de rationalisation bureaucratique et de déraison festive rend cet Empire tyrannique séduisant. Y ont succombé Montherlant (c’est avant et pendant qu’il fallait chercher à embêter l’adversaire, non après… Double acceptation : de la réalité en tant que telle, puis d’un événement juste : nous avons été battus on ne peut plus régulièrement, et à tous les degrés ") et d’autres clercs qui se sont mis au service de l’ennemi : Chardonne, l’écrivain chéri de Mitterrand (qui se ressemble s’assemble), Drieu La Rochelle, fasciné par le romantisme révolutionnaire d’Hitler, comme d’autres l’ont été par celui de Mao, de Pol Pot, de Castro, de Khomeiny ou de Ben Laden, ou Alfred Fabre-Luce, qui pensait bien en toute occasion, comme s’il écrivait dans Le Monde.

Ce dont a conscience Aron, c’est que, face aux empires, les démocraties sont fragiles, d’autant plus qu’elles sont minées de l’intérieur par un pacifisme équivoque qui, bien qu’il se soit discrédité dans la faillite de la collaboration, persiste encore, toujours plus vivace, ou par le prestige inconsidéré que les démocraties aveugles accordent à la prétendue rébellion des individus contre les pouvoirs (c’est la thèse d’Alain). L’Homme contre les tyrans a beau être une œuvre de circonstance, il n’en développe pas moins les principaux thèmes de la pensée d’Aron : le pessimisme historique, la liberté politique, la synthèse nécessaire entre la modération des pouvoirs séparés (Montesquieu) et la souveraineté populaire (Rousseau).

 

Enfin, Aron éclaire dans des termes lumineux un phénomène ancien certes, puisqu’il apparaît à la fin du XIXe siècle dans la pensée allemande, mais qui sape à nouveau la pensée, en France surtout, depuis quarante ans. Connu sous le nom de relativisme généralisé, il se manifeste par l’injonction autoritaire "tout se vaut". Voici quelle en est la genèse. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la philosophie de l’histoire, qui a connu son apogée dans l’œuvre de Hegel, apparaît comme une impasse à de nombreux philosophes. Ceux-ci n’en sortent que par la critique, non de ce système absurde, mais de toute possibilité de connaissance, faisant basculer la philosophie de l’histoire dans la philosophie critique de l’histoire. La Philosophie critique de l’histoire, tel est justement le titre de l’ouvrage, paru aux Editions Vrin en 1950, qu’y consacre Aron et qui porte comme sous-titre "Essai sur une théorie allemande de l’histoire". Dans l’esprit de ses tenants, Dilthey, Simmel, Weber, Rickert, cette philosophie critique est une "critique de la raison historique", qui transporte à l’histoire l’entreprise que Kant a menée dans le champ de la métaphysique dans Critique de la raison pure : Aron reprend cette dénomination, bien qu’elle soit approximative. La philosophie de l’histoire de Hegel, en dépit de sa force totalitaire, n’a pas donné les fruits espérés. Rien de ce qu’elle annonçait ne s’est produit. Tout ce qu’elle présupposait était faux ou imaginaire. Elle n’a été qu’un ersatz de religion. Au lieu d’être soumise à une critique lucide, comme doit l’être toute thèse, elle a donné naissance à la négation de toute positivité. Les présupposés qui la fondaient n’ayant pas été examinés, elle a suscité un monstre : ce n’est pas cette philosophie qui est fausse, c’est toute analyse qui est relative, parce que l’homme ne serait pas capable d’établir quelque positivité que ce soit. Le criticisme s’est noyé dans l’historisme ou "doctrine qui proclame la relativité des valeurs et des philosophies aussi bien que de la connaissance historique". Ce qui devient suspect, c’est toute connaissance. Or, c’est aussi ce qui s’est produit en France et en Occident dans les années 1960. La science marxiste s’étant révélée pour ce qu’elle était, c’est-à-dire une imposture, c’est toute science, toute connaissance, tout effort des hommes pour améliorer leur condition, tout progrès que l’échec prévisible du marxisme a entraînés dans l’abîme. La confiance stupide dans la connaissance et la foi aveugle dans le progrès inéluctable ont nourri le ressentiment vis-à-vis de toute connaissance et de tout progrès. C’est ce qui caractérise la pensée dominante actuelle, celle qui prône le relativisme généralisé et la déconstruction de la morale commune, de l’art, de la connaissance. Jusqu’alors, on croyait naïvement que le ressentiment touchait les seuls individus. C’est Pierre et Marie qui, par ressentiment, décident de se venger de celui qui leur a ou aurait infligé les humiliations qui les empêchent de vivre. Ce que montrent les dérives du criticisme, c’est que le ressentiment s’étend aux choses, qu’il peut prendre pour cibles, non plus des individus, mais des idées ou un pays ou des institutions ou des valeurs.

En présentant Aron comme un spectateur engagé qui ne s’est jamais trompé, les commentateurs autorisés effacent sous les poncifs convenus une œuvre qui devrait enfin être lue et méditée.

 

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