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18 mai 2006

Haine de soi

 

 

 

Il semble que l’expression haine de soi appartienne en propre à la langue moderne. On comprend aisément pourquoi. Il ne serait jamais venu au cœur d’un Français du XVIIIe siècle, fût-il englué dans les pires malheurs, de souhaiter la mort de ses semblables, de voir disparaître le pays de son père – sa patrie -, ou que soit effacé tout ce dont il avait hérité : croyances, valeurs, attitudes. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (édition de 1762) établissent que la haine porte sur divers objets, lesquels peuvent être quelqu’un, le prochain, le public, le vice, un ennemi, le péché, le mensonge, la flatterie, mais elle ne porte jamais sur soi. Transitive, elle trouve sa cible hors d’elle. Elle n’est jamais auto-référentielle. Les dictionnaires consultés attestent l’existence de haines nationales, d’une haine d’abomination, d’une haine réciproque, de la haine du changement, du monde, du péché, de la vie, des tyrans, etc. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994, 16 volumes, plusieurs milliers de pages, textes dépouillés par l’informatique), il n’est pas relevé d’occurrence de haine de soi. De tous les auteurs de dictionnaires consultés, seul Littré cite, dans le Dictionnaire de la Langue française, une phrase comprenant l’expression haine de soi. Elle est employée par l’orateur sacré Massillon (1663-1742), complètement oublié de nos jours, bien qu’il eût prononcé l’oraison funèbre de Louis XIV et qu’il eût été élu à l’Académie française : "Cette vie de foi, de violence, de renoncement, de haine de soi-même, qui fait comme le fonds de la pénitence et de la piété chrétienne, ils ne la connaissent pas". C’est la seule attestation ancienne de cette expression.

De nos jours, Google recense un million sept cent mille références, textes, articles, ouvrages, etc. dans lesquels haine de soi est employé. Un ouvrage publié en 1930 en a fait la fortune : c’est Der Judische Selbsthasse de Theodor Lessing. Le titre est généralement traduit en français par "la haine de soi juive". Depuis 1930, les mots haine de soi ont été repris et commentés dans toutes les langues du monde. Mieux même, la haine de soi est devenue un concept auquel on recourt afin d’expliquer des faits historiques, des attitudes humaines, des comportements nationales. En 2000, les Editions Complexe de Bruxelles ont publié un ouvrage collectif dirigé par Mme Benbassa et M. Attias, La haine de soi. Difficiles identités. D’après ce titre, la haine de soi est un indice des difficultés qu’éprouvent de plus en plus d’individus ou de groupes d’individus à assumer des identités collectives, nationales, religieuses, culturelles. L’expression jouit d’une faveur si vive que des synonymes ou équivalents se sont multipliés, tels auto-détestation, ethnomasochisme, auto-flagellation, auto-dénigrement. Le mot allemand selbsthasse aurait dû être traduit par "auto-haine", comme on dit auto-détestation. Dans ce mot, comme dans la traduction en français, la difficulté ne tient pas au nom haine dont le sens est clair. C’est le sentiment d’antipathie contre quelqu’un et qui conduit à souhaiter l’abaissement ou la mort de celui sur qui la haine porte. Comme chacun en a fait l’expérience, pour l’avoir éprouvée ou pour en avoir été la cible, le mot et la chose qu’il désigne sont clairs. La difficulté tient au pronom soi qui désigne une personne déterminée ou non. Dans "contrôle de soi", "maîtrise de soi", "confiance en soi", "amour de soi", "don de soi", etc., soi désigne le sujet du verbe. Il arrive que soi ne soit pas déterminé : auquel cas, il équivaut à chacun, on, tous, à un groupe dans lequel le sujet (celui qui éprouve la haine) ne s’inclut pas. Dans la haine de soi, le soi désigne-t-il celui qui hait ? Soi est-il à la fois l’agent et le patient ? La haine de soi est-elle l’antipathie que celui qui parle ou écrit se voue à lui-même, au point de souhaiter sa propre mort ?

Il semble qu’il en aille ainsi dans la citation que Littré fait de Massillon. "Cette vie (...) de haine de soi-même, qui fait comme le fonds de la pénitence et de la piété chrétienne". La "haine de soi" est la haine qu’un chrétien voue à lui-même, parce qu’il se sent faible ou incapable d’imiter le Christ. Le croyant exemplaire est capable de tout sacrifier à sa foi. Il n’aime que Dieu, le sentiment qu’il éprouve est très violent, il renonce à lui-même, il se hait. Un autre penseur chrétien, du XIXe siècle, Frédéric Ozanam, conteste que la haine de soi appartienne au christianisme : "Or, comme l'amour ne saurait cesser de tendre à la conservation de l'être en qui il réside, nul ne peut se haïr soi-même" (1838).

A l’époque moderne, tout est différent. La haine de soi ne porte pas sur soi. Celui qui parle ou qui écrit ne se hait pas, au point de souhaiter sa propre mort. Selon Theodor Lessing, qui a inventé le concept, la Selbsthasse est la haine que les Allemands d’origine juive et qu’on disait assimilés vouaient au judaïsme, à la judéité, à l’être juif, à leurs coreligionnaires qui étaient restés fidèles à la culture juive. A proprement parler, ces juifs assimilés ne se haïssaient pas eux-mêmes, ils haïssaient leurs semblables. La Selbsthasse est en réalité la bonne et vieille haine d’autrui. C’est ce sentiment qui porte à vouloir la mort ou le malheur de ses semblables, de ses voisins, de sa famille, de ses anciens amis. Les haineux sont en réalité énamourés d’eux-mêmes. Ils se font d’eux-mêmes une très haute idée. Ils ont une excellente opinion de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils font. Drieu La Rochelle, dont on a expliqué la dérive idéologique et morale par la haine de soi, avait une très bonne opinion de lui. Sartre ne se haïssait pas : "l’enfer, c’est les autres", disait-il volontiers.

La haine de soi – c’est-à-dire la haine d’autrui ou la haine tout court – choisit ses cibles parmi les plus hautes réalités de la France : la culture, le passé, les valeurs judéo-chrétiennes, le peuple et ce qu’il représente. Derrida, BH Lévy, Wieviorka, Bourdieu, Touraine, etc. vouent à leur petite personne un amour immodéré. Ils ont de la morgue, ils sont hautains, ils se guindent sur le piédestal de la bonne conscience. Ils sont énamourés d’eux-mêmes, mais ils ressentent vis-à-vis de leurs compatriotes, surtout si ceux-ci sont de pauvres prolétaires, une haine sans borne. Pour BH Lévy, ce qui relève de l’idéologie française est fasciste. Pour Derrida, ce qui est occidental est voué à une salutaire déconstruction. Pour Wieviorka, ce qui est français est raciste. Pour Bourdieu, ce qui est culture n’a aucune valeur. Pour Touraine, ce qui n’est pas mouvement social n’est rien. Le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est couvert de haine noire, car il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France, dont le destin est d’être jetée dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui les ont précédées. Leur supériorité est absolue, elle n’est pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent à ceux qu’ils haïssent la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus il est veule, stupide, bas, ignoble, immonde, laid, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Ils sont d’un autre sang.

 

 

 

 

 

Commentaires

Je pose la question suivante , sur la construction et le sens des mots :

pour les terminaisons de certains mots , l 'on peut utiliser le suffixe ITUDE ou TUDE

apparemment celui-ci confère une GRANDE VALEUR POSITIVE à cet objet
ex: nègrITUDE
on dira SEnghor était le " chantre de la négritude "

ceci valorisant d'ailleurs l 'ensemble des mots , sujets et objets désignés


mais pourtant ce même suffixe , appliqué à " blanc"

n'a pas l 'air d'être pareillement valorisant !


le mot blanchITUDE
existe-t-il d'ailleurs ?

SERAIT D AILLEURS INUTILISABLE !


imagine -t-on un CHIRAC
JOSPIN
NAGY Y BOCSA Y SARKOSY
GALOUZEAU de villepin
LYON-CAEN- fabius

se dire ou être proclamé " chantre " de la blanchitude ?

ce qualificatif ne lui ouvrirait-il pas plutôt un billet gratuit pour le TPI tribunal penal international ?


ses enfants ne seraient-ils pas radiables dans l 'heure de la nationalité " française"

ou expulsable manu militari du " territoire national républicain"


quel est :
- le sens exact
- la provenance
- l'effet qualifiant de cette fin de mot

Écrit par : déclinologiste | 18 mai 2006

Le suffixe - tude ou - itude (emprunté au latin - (i)tudo dans fortitudo, dérivé de fortis "fort") est ajouté à des adjectifs ou à des noms : depuis "négritude", il est ajouté aussi à des adjectifs ethniques : corsitude, francitude.
Ce suffixe n'est pas très productif, sauf dans le vocabulaire des sciences humaines ou sociales (finitude, béatitude, etc).
Rien ne vous empêche de former le nom "blanchitude". Il doit exister : quelqu'un a dû l'employer, mais les dictionnaires n'en relèvent pas (du moins pas pour le moment) d'attestation. Mais francitude, qui existe déjà, peut suffire.
Le suffixe -itude signifie "qualité morale" ou "état psychologique", la qualité ou l'état étant ceux de l'adjectif auquel il est ajouté : francitude : qualité morale de l'être français; négritude : qualité morale du noir...
Quant aux conséquences de l'emploi de ce mot, je ne saurais vous dire quelles elles pourraient être.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 19 mai 2006

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