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23 mai 2006

Signes 10

 

 

Fausse monnaie verbale

 

 

La célébrité dont le Suisse Ferdinand de Saussure jouit dans les universités tient à ce qu’il a refondé les vieilles sciences du langage sur les bases neuves du structuralisme. Dans l’ouvrage qui a servi de manuel à des millions d’étudiants dans le monde entier, le Cours de Linguistique générale (1916), Saussure dresse un parallèle entre la monnaie et la langue : l’une et l’autre sont formées de signes ; la langue de mots, la monnaie de pièces et de billets. "Pour déterminer ce que vaut une pièce de cinq francs, il faut savoir : 1° qu’on peut l’échanger contre une quantité déterminée d’une chose différente, par exemple du pain ; 2° qu’on peut la comparer avec une valeur similaire du même système, par exemple une pièce d’un franc, ou avec une monnaie d’un autre système (un dollar, etc.). De même un mot peut être échangé contre quelque chose de dissemblable : une idée ; en outre, il peut être comparé avec quelque chose de même nature : un autre mot".

Les signes monétaires et verbaux ont en commun ce que Saussure nomme valeur. Ce terme est entendu dans deux sens, lesquels correspondent aux 1° et 2° de la citation ci-dessus. Dans le premier sens, la monnaie et les mots valent pour quelque chose d’autre qu’eux-mêmes. Ils se substituent à un bien ou à une réalité du monde. Ils sont aliquid pro aliquo. De fait, leur valeur, c’est ce avec quoi ils sont échangés : un bien ou une idée. Dans le second sens, les mots et les billets sont unis, en tant qu’unités intégrées à un système, la monnaie et la langue, aux autres unités du système. Ainsi un mot  peut être comparé avec quelque chose de même nature : un autre mot". Entendue dans ce sens, la valeur englobe "les positions relatives d’une unité à l’intérieur du système linguistique" (Dictionnaire de Linguistique, Larousse, 1973). Elle est distincte du signifié (ou concept) et du référent (la chose du monde que le mot désigne). Pour Saussure, la monnaie est faite, comme la langue, ou inversement, de signes. En eux-mêmes, les billets et les pièces n’ont pas de valeur ; les billets ne valent pas plus que du papier imprimé et les pièces que le métal avec lequel elles ont été frappées. Ils tiennent lieu de ce contre quoi ils sont échangés : tant d’heures de travail ou tant de biens réels, le nom échange valant aussi bien pour les échanges de biens que pour les échanges verbaux. Avec des signes, les hommes se procurent les biens dont ils ont besoin pour vivre, sans être contraints de les produire eux-mêmes. De la même manière, grâce aux mots, ils échangent des idées ou des informations. Au XVIIIe siècle, le nom commerce s’appliquait à l’un et à l’autre de ces échanges : on commerçait, quand on vendait ou achetait quelque chose et quand on conversait avec des amis.

Or, il arrive souvent que la monnaie soit fausse. Elle est fausse quand elle est imprimée ou frappée illégalement par des faux-monnayeurs ou quand elle est mise en circulation par des Etats en faillite. Il existe donc deux sortes de fausse monnaie. La première gêne les échanges, mais ne les interrompt pas ; la seconde les rend quasiment impossibles. En effet, tant que les billets imprimés par des faux-monnayeurs ne sont pas repérés comme faux, ils n’entravent pas les échanges. Il en va autrement de la fausse monnaie qu’émettent des Etats en faillite. Le mauvais aloi est presque aussi ancien que le monde. Philippe le Bel était réputé faire frapper, pour que soient comblées ses caisses vides, des pièces dans lesquelles la proportion de métal précieux, or ou argent, était inférieure au titre légal. C’est ce qui se produit de nos jours quand un Etat émet des signes sans posséder les autres signes (devises ou or) qui en garantissent la valeur faciale. Il en est allé ainsi des assignats. Quand la planche à billets imprime à merci, les billets n’ont pas plus de valeur que le papier dont ils sont faits. Du temps de Sékou Touré, les Guinéens se défiaient des sylis que le tyran faisait émettre, parce qu’ils ne pouvaient rien échanger avec les rectangles de papier sur lesquels était imprimée une valeur faciale imaginaire. Il en est allé ainsi au Mali, quand le franc malien y avait cours.

Sans doute, le protestant austère Saussure, né à Genève, ville de banquiers, était trop honnête pour concevoir qu’un Etat puisse émettre de la monnaie sans valeur. S’il avait eu des sylis dans les poches, l’idée d’amplifier le parallèle de la monnaie et de la langue lui serait peut-être venue à l’esprit et il aurait étendu à la langue l’analogie de la fausse monnaie. L’auteur de ces lignes n’étant pas suisse, aucun scrupule ne l’empêche de construire, en prenant pour modèle le syli ou l’assignat, le concept de fausse monnaie dans la langue ou fausse monnaie verbale, que l’on nommera FMV, sur le modèle de la LTI, la Lingua Tertii Imperii des hitlériens, et de la TFT ou toufta, la novlangue soviétique.

Dans Le Manuel du Goulag (1997, Cherche-Midi), Jacques Rossi analyse de nombreux exemples de cette fausse monnaie verbale qui était en usage en URSS et dans les pays communistes. A l’entrée formulaire, il écrit ceci : "1. Formulaire rempli par l’administration à l’arrivée de chaque détenu dans un établissement pénitentiaire. 2. Dans l’argot des tchékistes, formulaire (...) remplace détenu dans les papiers administratifs adressés à des services autres que pénitentiaires. Un avis adressé à un capitaine de port (...) l’informant de l’arrivée de la péniche n°... "chargée de 986 formulaires" signifie l’arrivée d’autant de détenus. A Kolyma, l’inavouable détenu est remplacé par arbres. Un chef de chantier télégraphie à Magadane : Il nous faut d’urgence 350 arbres supplémentaires pour boucler le plan". Dans cet article, Rossi étend la remarque qu’il vient de faire sur les arbres de la Kolyma à d’autres langues que le russe ou à d’autres pays que l’URSS. "Ce genre de camouflage, écrit-il, n’est pas une nouveauté. Les négriers du XVIIIe s. employaient l’expression bois d’ébène pour parler des esclaves". Camouflage n’est pas arbitraire. Pour Rossi, une des fonctions de la TFT soviétique et communiste est de cacher les réalités, afin que nul en URSS ou ailleurs ne puisse en avoir connaissance. "Le capitaine (du bateau) et la population locale verront (...) les prisonniers, mais les historiens ne soupçonneront pas le véritable caractère de la cargaison". C’est le lien que la langue entretient avec les réalités que la fausse monnaie verbale perturbe ou qu’elle annule, comme la planche à billets abolit tout lien entre les signes monétaires et les éventuels biens à échanger. Autrement dit, dans l’un et l’autre cas, les échanges et la connaissance du réel sont au mieux troublés, au pis rendus impossibles. En France, la fausse monnaie verbale est faite de ces mêmes formulaires ou arbres ou bois d’ébène, qui servent à cacher les réalités ou à les déformer. Ce sont, pour ne citer que quelques exemples, incivilités, jeunes, violence scolaire, acteurs sociaux, sans papiers, stigmatisés, terrorisme, etc. Ils se comptent par milliers, comme dans la TFT. Pourtant, il subsiste entre ces fausses monnaies une différence, qui tient aux réactions suscitées. Alors que bois d’ébène déclenche l’indignation, incivilités, violence scolaire, stigmatisation, etc. sont reçus sans retenue et avec bienveillance. La digestion des vigilants n’est pas interrompue. La France s’enorgueillit d’être la patrie d’écrivains libres, tels Voltaire, Diderot, Bernanos, Bloy. Leur exemple invoqué, mais rarement suivi, n’empêche pas que la fausse monnaie y ait cours, au détriment de la sincérité des échanges ou de la vérité. Depuis Rivarol, les apologistes de la langue française font de la clarté la qualité inhérente de la langue française. La fausse monnaie verbale tue la clarté, en même temps que l’insolence, la désinvolture, le persiflage. En France, dans notre beau pays libre, démocratique, laïque, etc. comme dans l’ancienne URSS ou dans l’actuelle Corée du Nord ou dans feu le Reich qui aurait dû être éternel, des membres d’institutions en faillite mettent en circulation des mots dont la seule raison d’être est de cacher les réalités du monde, surtout celles qui sont désagréables.

Quand un Etat en faillite émet des signes sans valeur, l’économie meurt. On paie les factures et les traitements en monnaie de singe, advienne que pourra ! Le troc remplace les échanges par signes. De toute façon, la police et l’armée sont prêtes à réprimer toute forme de mécontentement. Les effets de la fausse monnaie verbale ne sont pas différents. Pendant près d’un siècle, les ressortissants d’URSS et des pays de l’Est ont subi un double fléau : un fléau économique, parce qu’ils ne pouvaient rien acheter avec leur monnaie de singe, et un fléau verbal, puisqu’ils étaient contraints d’user de mots mensongers, tels que démocratie, justice sociale, dictature du prolétariat, progrès, lutte antifasciste, etc. La Pologne méritait d’être désignée par tous les noms et qualificatifs imaginables, sauf les populaire, démocratique, république, dont elle s’affublait. Les quelques dissidents du communisme, Soljenitsyne, Koestler, Zinoviev, Rossi ont critiqué ces langues, de bois ou de béton armé, ou novlangue, comme les résistants au socialisme national l’ont fait du fameux Arbeit macht frei ou comme De Gaulle l’a fait du slogan frelaté de Vichy (parlant de Pétain) : Le travail ? Il n’a jamais rien fait de sa vie. La famille ? Il a toujours baisé la femme des autres. La patrie ? Il l’a trahie. De ce point de vue, la France ressemble à l’ancienne URSS, à Cuba, à la Corée du Nord, dans la mesure où les faux langagiers adhèrent aux idéologies qui ont ensanglanté ou qui ensanglantent encore ces pays et les ont conduits dans le double abîme de la misère et du mensonge institué. La mise en circulation de la fausse monnaie verbale révèle des réalités plus inquiétantes encore, relatives aux faussaires, à leur identité, aux lieux où ils sévissent. Ils sont chercheurs ou professeurs dans les institutions savantes de l’Etat, Universités, CNRS, Collège de France, EHESS, etc. où ils dispensent à des millions de jeunes gens une formation intellectuelle. Ces faussaires du verbe tiennent à la fois des faux-sauniers et des faux-monnayeurs. Faux-monnayeurs, ils fabriquent des cache-sexe, des euphémismes, des mots écran ; faux-sauniers, ils mettent en circulation des mots frelatés. Faux-monnayeurs ou faux-sauniers, ils sont tous marxistes léninistes maoïstes enragés. Ils se sont reconvertis dans la recherche en sciences sociales à l’université ou au CNRS ou dans la diffusion de ces recherches ou dans les maisons d’édition ou dans les pages "culture" des media. Ils se targuent de parler vrai, de tenir un discours qui ne soit pas du semblant, de dire ce qui est, ils ne fabriquent que de la fausse monnaie pour dissimuler la réalité ou pour la déformer.

 

 

06:30 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : Langue française

Commentaires

Pertinent. Lumineux.
Merci.

Écrit par : fromageplus | 23 mai 2006

Combien y en a-t-il de ces "SDF", de ces "gens du voyage", de ces "minorités", de ces "terres électorales", de ces mots qui n'en sont pas ? Beaucoup trop. Des milliers chaque jour que Dieu fait...

Écrit par : fromageplus | 23 mai 2006

Oui, il y en a trop. Vous avez raison. C'est à nous, usagers et citoyens, de les chasser de la langue.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 23 mai 2006

Ne pas les utiliser. Bien d'accord mais c'est parfois difficile ; comment désigner les "gens du voyage" ?

Écrit par : phineus | 24 mai 2006

comment désigner les "gens du voyage" ?

mais comme on l'a toujours fait parbleu, par leur nom : Tsiganes, Gitans, Bohémiens ou, si l'on préfère, Roms.

Écrit par : Marcel Meyer | 24 mai 2006

En Espagne, par exemple, c'est très clair : ils sont Gitanos. Pas "Roms" ni "Tziganes", et encore moins "gens du voyage". On est Gitano comme on est Français, Russe, Catholique, ou Juif : c'est le nom d'un peuple et d'une culture à part entière, dont on est fier.
Point de novlangue à ce point de vue-là, donc.

Écrit par : fromageplus | 24 mai 2006

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