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28 mai 2006

Illuminé

 

 

 

Illuminé, illuminisme, éclairé, Lumières

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 4e édition), le verbe illuminer est relevé avec le sens d’éclairer : "répandre de la lumière sur quelque corps". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "le soleil illumine toutes choses" et "toute la ville était illuminée par les feux de joie qu’on avait allumés dans les rues". Il a aussi le sens de "faire des illuminations", comme dans les exemples : "on ordonna d’illuminer dans toutes les rues" ou "on avait illuminé toute la façade du palais". Dans ce sens, il suppose l’organisation d’une fête joyeuse et gaie. Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent ces sens positifs. Est illuminé ce qui est vivement éclairé ou ce qui est éclairé par des illuminations.

Quand illuminé, le participe passé du verbe illuminer, se rapporte, en tant qu’adjectif, à des choses, il a un sens positif. Quand il se rapporte à des êtres humains, le sens est défavorable. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), il est indiqué que ce participe peut s’employer comme un nom et qu’il signifie alors "visionnaire en matière de religion". C’est un terme de mépris : "cet homme a des visions ridicules sur la religion, c’est un illuminé" et "on appelle aussi illuminés certains hérétiques qui ont paru en ces derniers siècles" ou "il est de la secte des Illuminés". Le Trésor de la Langue française confirme ce sens dépréciatif. Dans le domaine de la religion, comme adjectif ou nom, il signifie au figuré "dont l’âme est éclairée par Dieu". La définition en soi n’a rien de méprisant, mais dans l’exemple qui l’illustre, illuminé est associé à fou et à folie : "Nerval devient fou, d’une folie illuminée, mystique et tendre". Les emplois recensés sont péjoratifs : ainsi au sens de "qui est complètement soumis à une idée ou à une influence sans faire preuve de sens critique à son égard" (synonymes : fanatisé, possédé) ; au sens de "qui témoigne d’une influence échappant au rationnel", comme dans "avoir l’air illuminé" ou dans la phrase de Benda : "l’enseignement de certains de leurs aînés, je veux dire de certains maîtres de 1848, avec leur idéalisme illuminé, leur croyance que la justice et l’amour allaient devenir soudain l’essence de l’âme des peuples".

L’emploi d’illuminé montre une proximité entre la folie et la lumière, qu’elle soit donnée par la raison, la foi, la croyance, la révélation, etc. La frontière entre le rationnel et l’irrationnel est d’une grande porosité. Comme dit la sagesse populaire, l’abus de raison rend fou. L’étymologie confirme cette proximité. Le verbe illuminer est emprunté au latin illuminare qui signifie "éclairer" et "donner, redonner la vue à quelqu’un, instruire, éclairer" et dans la langue chrétienne "éclairer l’âme par la grâce et la Révélation". Ce verbe latin est lui-même formé à partir du nom lumen, apparenté à lux, qui, en latin, a deux sens : au sens propre, il désigne la lumière du jour ou la lumière que diffuse une lampe et au sens figuré la clarté (d’un discours) ou la lumière (de l’esprit). Autrement dit, à partir de l’étymon lumen, qui, en latin, avait un sens propre et un sens figuré, en français se sont développées deux séries de mots relatifs à la lumière, qu’elle soit celle du soleil ou de tout autre source, l’esprit, la raison, la foi, l’intelligence, les croyances, qu’elles soient celles de Dieu ou celles de l’homme : les uns ont un sens positif, les autres sont dépréciatifs ou négatifs. Il en va ainsi des deux noms ou adjectifs qui désignent ou qualifient les personnes qui ont reçu une lumière, au sens figuré de ce terme : l’adjectif éclairé a un sens positif, l’adjectif et nom illuminé a un sens négatif. Ces faits obligent à réfléchir sur nos Lumières – celles du XVIIIe siècle – qui auraient été produites par l’exercice de la raison et du libre examen. En italien, les lumières, dont nous sommes si fiers, sont nommées illuminismo : c’est-à-dire, mot à mot, illuminisme, mot qui a deux sens : "doctrine mystique de ceux qui recherchent l’illumination intérieure par Dieu" et "état d’excitation cérébrale accompagné d’extase et d’hallucinations". A partir d’illuminé, ont été formés illuminisme et illuministe (ou sectateur de l’illuminisme). Une des thèses que Philippe Muray expose dans Le XIXe siècle à travers les âges est celle de la proximité (allant jusqu’à l’identité) entre les lumières de la raison, surtout de la raison divinisée et devenue folle, et l’illuminisme. Les Lumières ont eu des disciples parmi les illuminés et les continuateurs éclairés du XIXe s. ont été aussi les sectateurs de l’illuminisme, des habitués des tables tournantes, de fervents adeptes du spiritisme, de la voyance, de la magie. Tantôt les lumières de la raison ou de la foi éclairent les hommes, tantôt elles les abusent. Eclairés et illuminés sont si proches qu’ils peuvent se substituer l’un à l’autre dans un grand nombre d’emplois.


Commentaires

"Quand il se rapporte à des êtres humains, le sens est défavorable."

Sauf peut-être chez Nerval, qui leur a rendu hommage dans son livre 'Les Illuminés' :

"Dans ce temps-ci, où les portraits littéraires ont quelque succès, j'ai voulu peindre certains excentriques de la philosophie."

Écrit par : Sébas†ien | 28 mai 2006

Certes. Mais Nerval est, en manière d'illumination à la fois occultiste et socialiste, l'écrivain qui illustre le mieux la convergence entre l'illumination et la folie ou la déraison. Lisez à ce sujet l'essai de Philippe Muray, Le XIXe s à travers les âges, Tel, Gallimard.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 28 mai 2006

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