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29 mai 2006

Humanitairerie

 

 

 

 

 

 

Le nom humanitairerie est un néologisme attesté pour la première fois en 1838. Il est formé sur l’adjectif humanitaire, lui-même formé à partir du nom humanité. Humanitaire signifie "relatif à l’humanité", comme bancaire "relatif à la banque", populaire au "peuple", triangulaire au "triangle", etc. Quant au suffixe – rie, ajouté à humanitaire, il a plusieurs significations. Il peut désigner un lieu quand il est ajouté à un nom (la boucherie est le lieu où le boucher vend de la viande). Quand il est ajouté à un adjectif, comme dans humanitairerie, il a un sens dépréciatif : ainsi dans tartuferie, pingrerie, ladrerie, veulerie, bigoterie. De fait, humanitairerie a un sens péjoratif. Se rapportant à la vie affective, il désigne un sentiment commun, non pas de solidarité humaine, mais d’ostentation. C’est, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, le "sentimentalisme affecté et vain à l’égard de l’humanité souffrante".

L’humanitairerie, entendue dans ce sens, est la réalité la plus commune de la France. Les nantis, les milliardaires, les élites du show-biz sont à l’affût de l’onction médiatique pour réussir dans les affaires, relancer leur carrière, vendre plus de disques, se faire mousser, faire oublier leur pingrerie ou qu’ils se sont installés dans les paradis fiscaux pour ne pas payer les mêmes impôts que leurs compatriotes, valoriser leur image et mieux se vendre aux publicitaires, etc. L’humanitairerie leur offre media, pub, bonne renommée, ceinture dorée. Le fonds de commerce rapporte gros. Au XVIIe siècle, la tartufferie prospérait dans la dévotion bruyante à l’Eglise ou dans l’agitation ostentatoire en faveur du Saint Sacrement. Cette époque est révolue depuis longtemps, mais la tartufferie n’a pas disparu : au contraire. Elle a seulement changé de vecteur. Ce n’est plus par la dévotion au Saint Sacrement qu'elle s'exprime, mais par la dévotion à l’humanité souffrante ou supposée souffrante. Pourtant, la nouvelle tartufferie met deux conditions à ses engagements : 1° que sa dévotion soit filmée et montrée aux 20 heures de la télévision, 2° que l’humanité aidée vive loin. Si elle est proche, sur le trottoir ou dans un quartier abandonné de l’Etat, les tartuffes restent cois. C’est pourquoi humanitairerie devrait être le nom le plus fréquent de la langue française actuelle. Il n’en est rien. Alors que tout le monde fait dans l’humanitairerie cupide, le nom qui la désigne, bien qu’il ait été fabriqué en 1838, à une époque où l’humanitairerie était discrète, est quasiment sorti de l’usage actuel.

C’est Musset qui a fabriqué ce mot et l’a employé dans un dialogue entre deux utopistes imbéciles, Dupond et Durand (in Poésies nouvelles) : "Le monde sera propre et net comme une écuelle / L’humanitairerie en fera sa gamelle". Dans ces vers, humanitairerie est d’autant plus méprisant qu'il est associé aux noms gamelle et écuelle, qui se rapportent aux animaux. Il désigne, non pas un sentiment, mais, par métonymie (le nom du sentiment désigne les hommes qui éprouvent le sentiment), un groupe d'êtres humains qui sont animés par un sentiment vain de compassion. Musset rabaisse les tartuffes de l’humanitaire au niveau des animaux et il les réduit à une partie de ce qu’ils sont : dans ce vers, des êtres humains sont désignés collectivement par un nom de chose. Ce poème de Musset est méconnu, hélas. Il est vrai qu'il critique ceux qui font commerce de sentiments humanitaires, aussi bien dans les années 1820-30 (cf. Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, Gallimard ou Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, Tel, Gallimard) qu’aujourd’hui.

 

 

 

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