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30 mai 2006

Représentations

 

 

 

 

 

Le nom représentation(s) a des sens divers, étendus, touchant des domaines variés. Dans le Trésor de la Langue française, l’entrée représentation occupe douze colonnes et six pages grand format. Elle compte des milliers de signes. Que les lecteurs désireux de se faire une idée de l’ampleur sémantique de ce nom se reportent aux dictionnaires courants. Ici, il est traité des seuls emplois savants du nom représentation(s), le plus souvent au pluriel dans les sciences sociales et humaines. A la différence de ce qui se passe au théâtre, dans les arts ou la diplomatie, où la représentation est physique, matérielle ou figurative, la représentation est, dans les sciences humaines et sociales, mentale : elle continue ce que l’on nommait jadis, au XVIIIe siècle, une image mentale. Elle a une réalité peut-être – du moins c’est ce qui est affirmé -, mais dans le seul esprit d’un individu ou d’un groupe d’individus.

Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (1762) ne relèvent pas le sens mental de ce nom. Cela n’implique pas qu’il n’ait pas d’existence dans la langue classique, puisque, dans le Dictionnaire de la Langue française, publié dans les années 1860, Littré établit un sens proche de celui de représentation mentale et cite des phrases d’écrivains classiques dans lesquelles le nom représentation a ce sens. Littré relève en 7° le sens de "image fournie par la sensation", l’image en question se formant dans l’esprit d’un sujet et ne pouvant être que mentale. Il cite Guez de Balzac, écrivain du XVIIe siècle, qui écrit : "Une femme et des enfants sont de puissants empêchements pour arrêter un homme qui court à la gloire.... la triste représentation du deuil de sa veuve et du bas âge de ses enfants lui passe continuellement devant les yeux" ; Fénelon : "le cerveau conserve avec ordre des représentations naïves de tant d’objets" ; Duclos : "la distinction de la représentation d’avec la chose représentée n’est guère éclaircie dans l’esprit du peuple".

Dans la langue moderne, la représentation (mentale) est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, "l’action, le fait de se représenter quelque chose". De l’action de représenter, le sens s’est étendu à ce qui résulte de l’acte de représentation et au contenu de la représentation. C’est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, "ce qui est présent à l’esprit, ce que l’on se représente, ce qui forme le contenu concret d’un acte de pensée". Une phrase de Maine de Biran illustre ce sens : "l’individu aurait une suite d’idées ou de représentations intérieures, parallèle et correspondante à l’ordre habituel des perceptions qui lui viennent du dehors". Dans les sciences humaines et sociales, la représentation n’est pas seulement ce processus ou le résultat de ce processus. Elle est aussi un instrument de connaissance. Il en va ainsi dans cet extrait de l’Encyclopédie Universalis : "le concept de représentation, tel qu’il est utilisé dans la théorie de la connaissance, repose sur une double métaphore, celle de la représentation théâtrale et celle de la représentation diplomatique. (...) Pour qu’il y ait connaissance, il faut qu’il y ait mise en présence (devant le sujet), intériorisation de la réalité connue, production de cette réalité dans l’espace de la conscience : c’est la représentation au sens de la première métaphore. Mais, comme l’objet réel lui-même ne peut venir se placer dans la sphère de la vie subjective, il faut bien qu’intervienne une médiation, qu’il se rende présent par intermédiaire : c’est la représentation au sens de la seconde métaphore".

Depuis des décennies, englobée dans les sciences sociales, la sociologie se dilue, délaissant peu à peu ce pour quoi elle a été créée, à savoir rendre compte de la volonté des hommes de faire société et des moyens dont ils usent pour réaliser cet objectif. A cela, elle préfère un nouvel objet : les représentations, c’est-à-dire les idées ou les croyances communes aux membres d’une société donnée et qui forment un espace mental, dans lequel tous sont censés se reconnaître et qui est prédiqué à tous sans examen. Tantôt les sciences sociales étudient ces représentations, tantôt elles prescrivent comme seules bonnes des représentations qu’elles diffusent et que, parfois, elles ont fabriquées. Etudier ou imposer, le choix, de plus en plus souvent, se fait sans balancer. On impose, on n’étudie plus. Le savoir est sacrifié à la seule propagande. Les représentations englobent, non ce qui est dans l’esprit de tel ou tel individu, ce que Pierre ou Marie, en tant qu’êtres uniques, singuliers et sans pareil, se représente, ce qui forme le contenu concret de leur pensée, mais les représentations collectives. Certes, ces représentations sont dans l’esprit de Pierre ou de Marie, mais elles y sont en tant que réalités communes à d’autres individus. Ce qui les suscite, ce sont les interactions de Pierre sur Marie. Pierre fait sienne une croyance que Marie, Jacques, Marcel partagent. Ce ne sont pas les individus pris séparément, mais leur association qui sont la source des représentations. En tant qu’objet d’étude, les représentations forment une réalité mince, fluctuante, instable. Il est aisé d’accuser tel ou tel groupe humain de véhiculer et transmettre telle ou telle idée, surtout si cette idée est criminelle. Ainsi, tant que, dans un pays donné, la France par exemple ou l’Italie, on ne dénombre pas les étrangers qui y vivent, tant que le total obtenu n’est pas comparé au total des étrangers vivant dans d’autres pays, en Algérie par exemple, tant que les lois auxquelles les étrangers sont soumis en France ne sont pas comparées aux lois qui régissent les étrangers au Maroc ou en Syrie (accèdent-ils ou non aux HLM ? peuvent-ils acquérir des biens ? jouissent-ils de la liberté d’expression ? sont-ils autorisés à inscrire leurs enfants dans des écoles publiques ? etc.), tant que les réalités de la France ou de tout autre pays d’Europe ne sont pas comparées aux mêmes réalités d’Algérie, du Maroc, d’Iran, du Soudan ou de Turquie, il est aisé d’accuser les Français de nourrir dans leur esprit des pensées ou des préjugés racistes, de leur reprocher de ressentir en eux de la haine pour les étrangers, de les accabler de tous les crimes possibles, et, dans un même temps, d’en exonérer les Algériens, les Marocains, les Turcs, comme Bettelheim et ses affidés ont accusé sans mesure les mères ou les pères de famille d’avoir rendu autistes leurs enfants.

On sait que Marx définissait l’idéologie comme une image de la réalité, mais une image renversée de cette réalité. Il suffisait de la remettre à l’endroit pour savoir ce qu’était le réel. Dans Anthropologie structurale, Lévi-Strauss, traitant des représentations mentales des populations primitives d’Amérique ou d’Afrique, recourt à la conception marxiste de l’idéologie pour rendre compte des images ou des idées que ces populations se font d’elles-mêmes : ces "représentations sociologiques, écrit-il, ne sont pas seulement une partie ou un reflet de leur organisation sociale, mais elles peuvent, comme dans les sociétés plus avancées, la contredire complètement ou en ignorer certains éléments". Dans cet extrait, sociologiques, qui qualifie représentations, n’a pas pour sens "relatif à la sociologie ou aux analyses des sociologues", mais "collectives". Comme Lévi-Strauss, les spécialistes en sciences sociales prennent pour objet d’étude, non pas les faits ou les réalités, mais les représentations de ces faits, c’est-à-dire l’idée que les Français sont censés se faire dans leur tête de telle ou telle réalité. Leur " travail " consiste à transformer telle ou telle image singulière ou tel ou tel discours particulier en une image ou en un discours qui serait symptomatique (ou emblématique) de ce que pensent les Français, en tant qu’entité collective, de telle ou telle question : les femmes, les homos, l’islam, l’insécurité, la famille, etc. Toute personne sensée a compris que ces méthodes sont dangereuses. Il est inconcevable que des fonctionnaires, rémunérés avec de l’argent public, s’arrogent le droit, en France, pays démocratique, d’étendre ce qu’ils observent ou croient observer dans un groupe d’individus à tout un peuple ou à une nation tout entière. C’est le type même de l’activité idéologique totalitaire, qui n’a rien à voir ni avec la science, ni avec une activité de l’esprit qui soit digne de la France.

Pour faire apparaître cette imposture, il suffit de reprendre le texte de Lévi-Strauss cité ci-dessus et de donner à sociologiques un tout autre sens que "collectives". Ce n’est pas honnête évidemment, mais la manipulation est éclairante. Prenons les mots représentations sociologiques dans le sens de "représentations des sociologues". Le texte de Lévi-Strauss devient : "les représentations diffusées par les sociologues peuvent, comme dans les sociétés primitives, contredire complètement l’organisation sociale ou en ignorer certains éléments". On ne saurait mieux dire. De ce point de vue, les experts en sciences sociales ne sont pas différents des individus ordinaires : les représentations qu’ils diffusent ou qu’ils imposent dans les enseignements qu’ils dispensent faussent le réel. Eux aussi, ils déforment le réel, et l’analyse qu’ils font de ce réel est tout aussi fausse que les représentations qu’ils en ont. Pour retrouver la réalité cachée, parfois, il suffit, comme Marx le fait à propos de l’idéologie bourgeoise, de prendre le contre-pied exact de ce qu’ils énoncent. "La distinction de la représentation d’avec la chose représentée n’est guère éclaircie dans l’esprit du peuple", écrit Duclos, auteur du XVIIIe s. On peut ajouter : elle n'est guère éclaircie non plus dans l'esprit des experts en sciences sociales.   

 

 

 

 

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