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31 mai 2006

Climats

 

 

 

Les auteurs du Dictionnaire Quillet de la Langue française, 1948, 3 volumes, indiquent à l’entrée climat que ce nom est un calque du mot grec klima, qui a pour sens "inclinaison". Climat signifie "état général de l’atmosphère particulière à une région" (climat chaud, froid), " pays, région " (avoir visité tous les climats) et, dans un sens figuré, "atmosphère spirituelle, milieu". Aucune explication n’est fournie sur les raisons pour lesquelles le mot klima au sens d’"inclinaison" a été emprunté au grec pour signifier "l’atmosphère particulière à une région". Quel rapport entre l’atmosphère et l’inclinaison ? Il faut être devin ou doué d’une intelligence exceptionnelle pour saisir la parenté sémantique entre ces deux notions.

En fait, klima ne signifie pas seulement "inclinaison", mais il indique très précisément, car les Grecs savaient que la terre était ronde, Eratosthène l’ayant démontré, "l’inclinaison de la terre, de l’équateur au pôle". C’est aussi dans ce sens que le nom climat était entendu dans la langue française des siècles classiques. Avant de désigner l’état de l’atmosphère dans une région, il a signifié "l’espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l’équateur terrestre" (Dictionnaire de la langue française, Emile Littré). Ce n’est que plus tard que le nom a pris le sens moderne, propre (climat chaud, climat tempéré, climat glacial) ou figuré : état d’esprit qui règne dans une famille ou dans un groupe (climat bienveillant, ardent, convivial). L’inclinaison que signifie klima est celle du globe. La proximité ou l’éloignement de l’équateur a ainsi une influence sur l’atmosphère et la température moyenne.

Quand on connaît le sens premier de climat, on comprend mieux ce qu’était au XVIIIe siècle la théorie dite des climats. Elle a pour point de départ l’observation suivant laquelle les mœurs, les coutumes, la foi, les croyances des hommes ne sont pas absolues, toujours semblables ou identiques, dans quelque lieu que l’on se trouve, mais qu’elles varient d’un lieu à l’autre et que le critère déterminant de la variation est la position du lieu sur la carte du monde, plus ou moins proche de l’équateur, plus ou moins proche des pôles. On dirait aujourd’hui que les mœurs, les coutumes, les croyances changent en fonction de la latitude (et de la longitude) ou même, tant les variations sont importantes, en fonction des individus.

 

 

30 mai 2006

Représentations

 

 

 

 

 

Le nom représentation(s) a des sens divers, étendus, touchant des domaines variés. Dans le Trésor de la Langue française, l’entrée représentation occupe douze colonnes et six pages grand format. Elle compte des milliers de signes. Que les lecteurs désireux de se faire une idée de l’ampleur sémantique de ce nom se reportent aux dictionnaires courants. Ici, il est traité des seuls emplois savants du nom représentation(s), le plus souvent au pluriel dans les sciences sociales et humaines. A la différence de ce qui se passe au théâtre, dans les arts ou la diplomatie, où la représentation est physique, matérielle ou figurative, la représentation est, dans les sciences humaines et sociales, mentale : elle continue ce que l’on nommait jadis, au XVIIIe siècle, une image mentale. Elle a une réalité peut-être – du moins c’est ce qui est affirmé -, mais dans le seul esprit d’un individu ou d’un groupe d’individus.

Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (1762) ne relèvent pas le sens mental de ce nom. Cela n’implique pas qu’il n’ait pas d’existence dans la langue classique, puisque, dans le Dictionnaire de la Langue française, publié dans les années 1860, Littré établit un sens proche de celui de représentation mentale et cite des phrases d’écrivains classiques dans lesquelles le nom représentation a ce sens. Littré relève en 7° le sens de "image fournie par la sensation", l’image en question se formant dans l’esprit d’un sujet et ne pouvant être que mentale. Il cite Guez de Balzac, écrivain du XVIIe siècle, qui écrit : "Une femme et des enfants sont de puissants empêchements pour arrêter un homme qui court à la gloire.... la triste représentation du deuil de sa veuve et du bas âge de ses enfants lui passe continuellement devant les yeux" ; Fénelon : "le cerveau conserve avec ordre des représentations naïves de tant d’objets" ; Duclos : "la distinction de la représentation d’avec la chose représentée n’est guère éclaircie dans l’esprit du peuple".

Dans la langue moderne, la représentation (mentale) est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, "l’action, le fait de se représenter quelque chose". De l’action de représenter, le sens s’est étendu à ce qui résulte de l’acte de représentation et au contenu de la représentation. C’est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, "ce qui est présent à l’esprit, ce que l’on se représente, ce qui forme le contenu concret d’un acte de pensée". Une phrase de Maine de Biran illustre ce sens : "l’individu aurait une suite d’idées ou de représentations intérieures, parallèle et correspondante à l’ordre habituel des perceptions qui lui viennent du dehors". Dans les sciences humaines et sociales, la représentation n’est pas seulement ce processus ou le résultat de ce processus. Elle est aussi un instrument de connaissance. Il en va ainsi dans cet extrait de l’Encyclopédie Universalis : "le concept de représentation, tel qu’il est utilisé dans la théorie de la connaissance, repose sur une double métaphore, celle de la représentation théâtrale et celle de la représentation diplomatique. (...) Pour qu’il y ait connaissance, il faut qu’il y ait mise en présence (devant le sujet), intériorisation de la réalité connue, production de cette réalité dans l’espace de la conscience : c’est la représentation au sens de la première métaphore. Mais, comme l’objet réel lui-même ne peut venir se placer dans la sphère de la vie subjective, il faut bien qu’intervienne une médiation, qu’il se rende présent par intermédiaire : c’est la représentation au sens de la seconde métaphore".

Depuis des décennies, englobée dans les sciences sociales, la sociologie se dilue, délaissant peu à peu ce pour quoi elle a été créée, à savoir rendre compte de la volonté des hommes de faire société et des moyens dont ils usent pour réaliser cet objectif. A cela, elle préfère un nouvel objet : les représentations, c’est-à-dire les idées ou les croyances communes aux membres d’une société donnée et qui forment un espace mental, dans lequel tous sont censés se reconnaître et qui est prédiqué à tous sans examen. Tantôt les sciences sociales étudient ces représentations, tantôt elles prescrivent comme seules bonnes des représentations qu’elles diffusent et que, parfois, elles ont fabriquées. Etudier ou imposer, le choix, de plus en plus souvent, se fait sans balancer. On impose, on n’étudie plus. Le savoir est sacrifié à la seule propagande. Les représentations englobent, non ce qui est dans l’esprit de tel ou tel individu, ce que Pierre ou Marie, en tant qu’êtres uniques, singuliers et sans pareil, se représente, ce qui forme le contenu concret de leur pensée, mais les représentations collectives. Certes, ces représentations sont dans l’esprit de Pierre ou de Marie, mais elles y sont en tant que réalités communes à d’autres individus. Ce qui les suscite, ce sont les interactions de Pierre sur Marie. Pierre fait sienne une croyance que Marie, Jacques, Marcel partagent. Ce ne sont pas les individus pris séparément, mais leur association qui sont la source des représentations. En tant qu’objet d’étude, les représentations forment une réalité mince, fluctuante, instable. Il est aisé d’accuser tel ou tel groupe humain de véhiculer et transmettre telle ou telle idée, surtout si cette idée est criminelle. Ainsi, tant que, dans un pays donné, la France par exemple ou l’Italie, on ne dénombre pas les étrangers qui y vivent, tant que le total obtenu n’est pas comparé au total des étrangers vivant dans d’autres pays, en Algérie par exemple, tant que les lois auxquelles les étrangers sont soumis en France ne sont pas comparées aux lois qui régissent les étrangers au Maroc ou en Syrie (accèdent-ils ou non aux HLM ? peuvent-ils acquérir des biens ? jouissent-ils de la liberté d’expression ? sont-ils autorisés à inscrire leurs enfants dans des écoles publiques ? etc.), tant que les réalités de la France ou de tout autre pays d’Europe ne sont pas comparées aux mêmes réalités d’Algérie, du Maroc, d’Iran, du Soudan ou de Turquie, il est aisé d’accuser les Français de nourrir dans leur esprit des pensées ou des préjugés racistes, de leur reprocher de ressentir en eux de la haine pour les étrangers, de les accabler de tous les crimes possibles, et, dans un même temps, d’en exonérer les Algériens, les Marocains, les Turcs, comme Bettelheim et ses affidés ont accusé sans mesure les mères ou les pères de famille d’avoir rendu autistes leurs enfants.

On sait que Marx définissait l’idéologie comme une image de la réalité, mais une image renversée de cette réalité. Il suffisait de la remettre à l’endroit pour savoir ce qu’était le réel. Dans Anthropologie structurale, Lévi-Strauss, traitant des représentations mentales des populations primitives d’Amérique ou d’Afrique, recourt à la conception marxiste de l’idéologie pour rendre compte des images ou des idées que ces populations se font d’elles-mêmes : ces "représentations sociologiques, écrit-il, ne sont pas seulement une partie ou un reflet de leur organisation sociale, mais elles peuvent, comme dans les sociétés plus avancées, la contredire complètement ou en ignorer certains éléments". Dans cet extrait, sociologiques, qui qualifie représentations, n’a pas pour sens "relatif à la sociologie ou aux analyses des sociologues", mais "collectives". Comme Lévi-Strauss, les spécialistes en sciences sociales prennent pour objet d’étude, non pas les faits ou les réalités, mais les représentations de ces faits, c’est-à-dire l’idée que les Français sont censés se faire dans leur tête de telle ou telle réalité. Leur " travail " consiste à transformer telle ou telle image singulière ou tel ou tel discours particulier en une image ou en un discours qui serait symptomatique (ou emblématique) de ce que pensent les Français, en tant qu’entité collective, de telle ou telle question : les femmes, les homos, l’islam, l’insécurité, la famille, etc. Toute personne sensée a compris que ces méthodes sont dangereuses. Il est inconcevable que des fonctionnaires, rémunérés avec de l’argent public, s’arrogent le droit, en France, pays démocratique, d’étendre ce qu’ils observent ou croient observer dans un groupe d’individus à tout un peuple ou à une nation tout entière. C’est le type même de l’activité idéologique totalitaire, qui n’a rien à voir ni avec la science, ni avec une activité de l’esprit qui soit digne de la France.

Pour faire apparaître cette imposture, il suffit de reprendre le texte de Lévi-Strauss cité ci-dessus et de donner à sociologiques un tout autre sens que "collectives". Ce n’est pas honnête évidemment, mais la manipulation est éclairante. Prenons les mots représentations sociologiques dans le sens de "représentations des sociologues". Le texte de Lévi-Strauss devient : "les représentations diffusées par les sociologues peuvent, comme dans les sociétés primitives, contredire complètement l’organisation sociale ou en ignorer certains éléments". On ne saurait mieux dire. De ce point de vue, les experts en sciences sociales ne sont pas différents des individus ordinaires : les représentations qu’ils diffusent ou qu’ils imposent dans les enseignements qu’ils dispensent faussent le réel. Eux aussi, ils déforment le réel, et l’analyse qu’ils font de ce réel est tout aussi fausse que les représentations qu’ils en ont. Pour retrouver la réalité cachée, parfois, il suffit, comme Marx le fait à propos de l’idéologie bourgeoise, de prendre le contre-pied exact de ce qu’ils énoncent. "La distinction de la représentation d’avec la chose représentée n’est guère éclaircie dans l’esprit du peuple", écrit Duclos, auteur du XVIIIe s. On peut ajouter : elle n'est guère éclaircie non plus dans l'esprit des experts en sciences sociales.   

 

 

 

 

29 mai 2006

Humanitairerie

 

 

 

 

 

 

Le nom humanitairerie est un néologisme attesté pour la première fois en 1838. Il est formé sur l’adjectif humanitaire, lui-même formé à partir du nom humanité. Humanitaire signifie "relatif à l’humanité", comme bancaire "relatif à la banque", populaire au "peuple", triangulaire au "triangle", etc. Quant au suffixe – rie, ajouté à humanitaire, il a plusieurs significations. Il peut désigner un lieu quand il est ajouté à un nom (la boucherie est le lieu où le boucher vend de la viande). Quand il est ajouté à un adjectif, comme dans humanitairerie, il a un sens dépréciatif : ainsi dans tartuferie, pingrerie, ladrerie, veulerie, bigoterie. De fait, humanitairerie a un sens péjoratif. Se rapportant à la vie affective, il désigne un sentiment commun, non pas de solidarité humaine, mais d’ostentation. C’est, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, le "sentimentalisme affecté et vain à l’égard de l’humanité souffrante".

L’humanitairerie, entendue dans ce sens, est la réalité la plus commune de la France. Les nantis, les milliardaires, les élites du show-biz sont à l’affût de l’onction médiatique pour réussir dans les affaires, relancer leur carrière, vendre plus de disques, se faire mousser, faire oublier leur pingrerie ou qu’ils se sont installés dans les paradis fiscaux pour ne pas payer les mêmes impôts que leurs compatriotes, valoriser leur image et mieux se vendre aux publicitaires, etc. L’humanitairerie leur offre media, pub, bonne renommée, ceinture dorée. Le fonds de commerce rapporte gros. Au XVIIe siècle, la tartufferie prospérait dans la dévotion bruyante à l’Eglise ou dans l’agitation ostentatoire en faveur du Saint Sacrement. Cette époque est révolue depuis longtemps, mais la tartufferie n’a pas disparu : au contraire. Elle a seulement changé de vecteur. Ce n’est plus par la dévotion au Saint Sacrement qu'elle s'exprime, mais par la dévotion à l’humanité souffrante ou supposée souffrante. Pourtant, la nouvelle tartufferie met deux conditions à ses engagements : 1° que sa dévotion soit filmée et montrée aux 20 heures de la télévision, 2° que l’humanité aidée vive loin. Si elle est proche, sur le trottoir ou dans un quartier abandonné de l’Etat, les tartuffes restent cois. C’est pourquoi humanitairerie devrait être le nom le plus fréquent de la langue française actuelle. Il n’en est rien. Alors que tout le monde fait dans l’humanitairerie cupide, le nom qui la désigne, bien qu’il ait été fabriqué en 1838, à une époque où l’humanitairerie était discrète, est quasiment sorti de l’usage actuel.

C’est Musset qui a fabriqué ce mot et l’a employé dans un dialogue entre deux utopistes imbéciles, Dupond et Durand (in Poésies nouvelles) : "Le monde sera propre et net comme une écuelle / L’humanitairerie en fera sa gamelle". Dans ces vers, humanitairerie est d’autant plus méprisant qu'il est associé aux noms gamelle et écuelle, qui se rapportent aux animaux. Il désigne, non pas un sentiment, mais, par métonymie (le nom du sentiment désigne les hommes qui éprouvent le sentiment), un groupe d'êtres humains qui sont animés par un sentiment vain de compassion. Musset rabaisse les tartuffes de l’humanitaire au niveau des animaux et il les réduit à une partie de ce qu’ils sont : dans ce vers, des êtres humains sont désignés collectivement par un nom de chose. Ce poème de Musset est méconnu, hélas. Il est vrai qu'il critique ceux qui font commerce de sentiments humanitaires, aussi bien dans les années 1820-30 (cf. Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, Gallimard ou Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, Tel, Gallimard) qu’aujourd’hui.

 

 

 

28 mai 2006

Illuminé

 

 

 

Illuminé, illuminisme, éclairé, Lumières

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 4e édition), le verbe illuminer est relevé avec le sens d’éclairer : "répandre de la lumière sur quelque corps". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "le soleil illumine toutes choses" et "toute la ville était illuminée par les feux de joie qu’on avait allumés dans les rues". Il a aussi le sens de "faire des illuminations", comme dans les exemples : "on ordonna d’illuminer dans toutes les rues" ou "on avait illuminé toute la façade du palais". Dans ce sens, il suppose l’organisation d’une fête joyeuse et gaie. Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent ces sens positifs. Est illuminé ce qui est vivement éclairé ou ce qui est éclairé par des illuminations.

Quand illuminé, le participe passé du verbe illuminer, se rapporte, en tant qu’adjectif, à des choses, il a un sens positif. Quand il se rapporte à des êtres humains, le sens est défavorable. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), il est indiqué que ce participe peut s’employer comme un nom et qu’il signifie alors "visionnaire en matière de religion". C’est un terme de mépris : "cet homme a des visions ridicules sur la religion, c’est un illuminé" et "on appelle aussi illuminés certains hérétiques qui ont paru en ces derniers siècles" ou "il est de la secte des Illuminés". Le Trésor de la Langue française confirme ce sens dépréciatif. Dans le domaine de la religion, comme adjectif ou nom, il signifie au figuré "dont l’âme est éclairée par Dieu". La définition en soi n’a rien de méprisant, mais dans l’exemple qui l’illustre, illuminé est associé à fou et à folie : "Nerval devient fou, d’une folie illuminée, mystique et tendre". Les emplois recensés sont péjoratifs : ainsi au sens de "qui est complètement soumis à une idée ou à une influence sans faire preuve de sens critique à son égard" (synonymes : fanatisé, possédé) ; au sens de "qui témoigne d’une influence échappant au rationnel", comme dans "avoir l’air illuminé" ou dans la phrase de Benda : "l’enseignement de certains de leurs aînés, je veux dire de certains maîtres de 1848, avec leur idéalisme illuminé, leur croyance que la justice et l’amour allaient devenir soudain l’essence de l’âme des peuples".

L’emploi d’illuminé montre une proximité entre la folie et la lumière, qu’elle soit donnée par la raison, la foi, la croyance, la révélation, etc. La frontière entre le rationnel et l’irrationnel est d’une grande porosité. Comme dit la sagesse populaire, l’abus de raison rend fou. L’étymologie confirme cette proximité. Le verbe illuminer est emprunté au latin illuminare qui signifie "éclairer" et "donner, redonner la vue à quelqu’un, instruire, éclairer" et dans la langue chrétienne "éclairer l’âme par la grâce et la Révélation". Ce verbe latin est lui-même formé à partir du nom lumen, apparenté à lux, qui, en latin, a deux sens : au sens propre, il désigne la lumière du jour ou la lumière que diffuse une lampe et au sens figuré la clarté (d’un discours) ou la lumière (de l’esprit). Autrement dit, à partir de l’étymon lumen, qui, en latin, avait un sens propre et un sens figuré, en français se sont développées deux séries de mots relatifs à la lumière, qu’elle soit celle du soleil ou de tout autre source, l’esprit, la raison, la foi, l’intelligence, les croyances, qu’elles soient celles de Dieu ou celles de l’homme : les uns ont un sens positif, les autres sont dépréciatifs ou négatifs. Il en va ainsi des deux noms ou adjectifs qui désignent ou qualifient les personnes qui ont reçu une lumière, au sens figuré de ce terme : l’adjectif éclairé a un sens positif, l’adjectif et nom illuminé a un sens négatif. Ces faits obligent à réfléchir sur nos Lumières – celles du XVIIIe siècle – qui auraient été produites par l’exercice de la raison et du libre examen. En italien, les lumières, dont nous sommes si fiers, sont nommées illuminismo : c’est-à-dire, mot à mot, illuminisme, mot qui a deux sens : "doctrine mystique de ceux qui recherchent l’illumination intérieure par Dieu" et "état d’excitation cérébrale accompagné d’extase et d’hallucinations". A partir d’illuminé, ont été formés illuminisme et illuministe (ou sectateur de l’illuminisme). Une des thèses que Philippe Muray expose dans Le XIXe siècle à travers les âges est celle de la proximité (allant jusqu’à l’identité) entre les lumières de la raison, surtout de la raison divinisée et devenue folle, et l’illuminisme. Les Lumières ont eu des disciples parmi les illuminés et les continuateurs éclairés du XIXe s. ont été aussi les sectateurs de l’illuminisme, des habitués des tables tournantes, de fervents adeptes du spiritisme, de la voyance, de la magie. Tantôt les lumières de la raison ou de la foi éclairent les hommes, tantôt elles les abusent. Eclairés et illuminés sont si proches qu’ils peuvent se substituer l’un à l’autre dans un grand nombre d’emplois.


24 mai 2006

Mythologies intellotes 12

 

 

 

Les nouveaux penseurs de l’islam

 

 

 

Il y a quelques années, le professeur Etienne vaticinait dans les studios de télévision à la manière d’une pythonisse allumée. Il prédisait que les portes de l’ijtihad allaient s’ouvrir (ça fait x siècles qu’elles sont fermées à double tour) et que c’est en France que cela se ferait, pas au Maroc, encore moins en Arabie, pays mosquée. L’oracle annonçait la venue prochaine des "nouveaux penseurs de l’islam". Bien entendu, seuls les gogos l’ont cru. Les habiles, les personnes éclairées, ceux qui n’ignorent rien de la marche du monde, savent que, pendant des années, Etienne s’est abreuvé aux mamelles d’un marxisme léninisme maoïsme de pacotille, annonçant déjà qu’au XXIe siècle, le monde entier serait communiste, que l’Internationale serait le genre humain et qu’il suffisait de faire table rase du passé pour que les dominés dominent les dominants. Ses dernières prédictions sont de la même eau que ses premières. Chacun a pu constater que le communisme n’a pas franchi la barre de l’an 2000, chacun peut constater que les nouveaux penseurs de l’islam ressemblent furieusement aux anciens penseurs de l’islam. Le constat est aisé à faire, car les nouveaux penseurs sont arrivés, non pas comme le Beaujolais, au jour dit et à l’heure prévue, mais avec un peu de retard. On peut les lire sur oumma.com, en particulier Rachid Benzine. Analysons ce que pense ce nouveau penseur dans "Lire le Coran autrement". L’article est en deux parties, comme les feuilletons télé.

Pour que les lecteurs comprennent la démonstration, ils doivent savoir que, à partir de la fin des années 1950, sont apparues dans les universités d’Occident de nouvelles méthodes d’analyse des textes et des discours, que l’on a nommées, suivant les cas, nouvelle sémantique, nouvelle herméneutique, nouvelle rhétorique, nouvelle linguistique, nouvelle sémiotique, approche linguistique ou sémiotique des textes, etc. En moins de vingt ans, ces nouvelles montagnes méthodologiques qui promettaient monts et merveilles ont accouché d’une toute petite souris, minuscule et insignifiante, qui n’a rien apporté de nouveau, sinon un jargon prétendument savant. Voici les thèses de Benzine.

1. Le Coran est un acte de communication. La théorie de la communication est à la fois positiviste et matérialiste. Elle a été élaborée dans les années 1920 par les ingénieurs du téléphone sous la forme d’un schéma, qui a une utilité immédiate et pratique : faire en sorte que les câbles soient correctement connectés aux centraux. Ainsi les deux réalités que sont le canal et le code sont essentielles dans cette communication à distance : le canal, ce sont les fils qui transportent au loin le message ; le code, c’est ce qui transforme l’air mis en vibration par les organes de la parole en impulsions électriques, qui, pour qu’elles soient reçues, sont recodées ou décodées, au niveau du récepteur, en ondes sonores, transmises à l’oreille de celui qui écoute. Ce qui caractérise ce schéma, c’est que les deux pôles - émetteur et récepteur, termes techniques du téléphone – sont interchangeables : tout récepteur devient émetteur, et vice versa, et toute communication implique un feed-back ou retour. Une communication sans retour est tout ce que l’on voudra, mais pas une communication. C’est en 1960 que Roman Jakobson, linguiste structuraliste et formaliste s’inscrivant dans la pensée positiviste du XIXe siècle, a plaqué ce modèle sur les discours et les textes littéraires. C’était l’époque où triomphaient les structures (l’homme est mort, seules comptent les structures) et la matérialité des textes. Dans une première partie, Benzine désigne Allah comme l’émetteur du message (Allah transformé en combiné téléphonique, c’est osé !) et Mahomet comme le récepteur : jamais l’inverse, comme la communication pourtant l’exige. Il n’est pas précisé par quel canal se fait la communication à distance, ni même quel code assure la transformation des ondes sonores qui sortent de la bouche d’Allah en ondes sonores qui entrent dans les oreilles de Mahomet. Dans une deuxième partie, ce sont les croyants qui sont les récepteurs, et non le seul Mahomet du premier schéma, mais ils ne sont pas les émetteurs. De fait, appliquer la théorie de la communication au Coran, c’est faire de ce texte une réalité matérielle et positiviste, laquelle, comme toute réalité de ce type, est dépouillée de tout caractère sacré. Dans ce cas, rien n’empêche que le Coran soit corrigé, modifié, réécrit.

2. Benzine affirme aussi que le Coran est un acte. Les habiles savent à quelle théorie, là encore matérialiste, il se réfère : celle des actes de langage que résume le titre Quand dire, c’est faire qu’Austin a donné à l’ouvrage dans lequel il expose sa théorie. La pragmatique pose que parler, c’est agir. Dans toutes les langues du monde, il existe des verbes qui, quand ils sont énoncés, sont en eux-mêmes des actes : ainsi promettre, jurer, souhaiter, déclarer (dans "je déclare la séance ouverte" par exemple). Il existe aussi des formes particulières qui expriment l’ordre : l’impératif, l’infinitif négatif (ne pas fumer) ou des noms comme défense (défense d’entrer). Il est pertinent d’analyser le Coran comme une succession d’actes de langage ou de paroles en acte, dans la mesure où les phrases du texte sont, pour une grande partie d’entre elles, à l’impératif, du type "tuez les infidèles partout où vous les trouverez", et où la modalité la plus fréquente est l’injonction : faites ceci, ne faites pas cela. La théorie des actes de parole, appliquée au Coran est juste. Mais il n’y a là-dedans aucune pensée nouvelle, ni aucune pensée. Celui qui pense est Austin : Benzine répète. Compte tenu du fait que le passage à l’acte est courant chez les musulmans, la réduction du texte coranique à une théorie pragmatique du langage est, sans aucun doute, la meilleure manière de faire apparaître les intolérables incitations au meurtre dont le texte est parsemé. Si Benzine avait voulu démolir ce texte, il ne s’y serait pas pris autrement. Autrement dit, le Coran contient bien des paroles en acte, mais il n’est pas, sauf à tordre le sens des mots, de la communication. Benzine se fonde sur deux postulats  : 1 Le Coran est révélé, 2 dans le Coran, c’est Allah qui s’exprime. De fait, si Benzine faisait preuve d’un véritable esprit critique, sans lequel il n’existe pas de pensée, il ne plaquerait pas sur le texte coranique une théorie qui y est totalement étrangère, mais il mettrait au jour, pour les examiner, éventuellement pour les critiquer, ses postulats et présupposés. Il n’aurait pas singé les linguistes qui versent dans le structuralisme borné depuis soixante ans ou plus, mais il aurait examiné ce qu’il postule comme vrai par essence et que, grâce à une théorie inepte, il soustrait à tout examen.

3. Le texte coranique forme un tout. "Le texte coranique n’est pas considéré (par les penseurs habituels) dans sa totalité, en tant que système de relations internes. Il est pris comme une suite d’unités isolées de la totalité", écrit-il. La théorie de la totalité nous vient des Romantiques allemands qui écrivaient dans la revue Athenaeum (fin XVIIIe, début XIXe s). Elle postule que toute œuvre possède une cohérence interne et qu’elle se présente comme un système dont le sens est produit par les relations qui unissent les diverses unités du système (en l’occurrence les versets). Elle est inapplicable au Coran. D’abord parce qu’il a fallu 22 ans pour que le texte soit constitué (cette durée d’ailleurs n’est pas un argument solide pour démontrer la nature divine du texte) ; ensuite, parce que ce texte est plein de versets contradictoires – le sens d’un verset x – verset de Médine - est situé à l’opposé exact d’un verset y – verset de La Mecque – ce qui a conduit les théologiens à avancer la théorie de l’abrogation pour lire le Coran : quand deux versets se contredisent, le plus récent abroge le plus ancien. Postuler de la cohérence là où il ne peut y en avoir est une erreur, sauf à introduire, par des contorsions comiques, une cohérence à un sixième ou septième niveau, là où le texte est occulté, comme s’il n’existait plus. Cette théorie postule que chaque partie est homologue au tout ou que le tout (l’ensemble, la totalité, le sens de l’œuvre) se trouve enfermé dans chacune des parties ou unités qui le composent. C’est parce que cette propriété existe que l’on peut entrer dans l’œuvre : d’où le nom "cercle herméneutique" que Schleiermacher a donné à cette interprétation. Tout verset contiendrait le sens total de l’œuvre. C’est justement ce que refuse Benzine, à juste titre d’ailleurs. Autrement dit, Benzine applique au Coran une théorie qui nie la nature même du Coran.

4. Benzine affirme aussi que le texte coranique est polyphonique ou, comme tout texte littéraire, polysémique, susceptible de recevoir plusieurs interprétations, toutes autant légitimes les unes que les autres, même si elles sont contradictoires. Cette théorie est formulée par un courant philosophique matérialiste en diable que l’on nomme la déconstruction (Heidegger, Adorno, Derrida, Barthes, etc.) et qui est fondé sur cette variété de relativisme qu’est le relativisme généralisé que l’on résume par "tout se vaut". Ce qu’il y a de très rigolo, c’est qu’un texte divin soit soumis à cette théorie relativiste qui, à cause de ce qu’elle postule, nie le caractère divin de tout texte, quel qu’il soit. Autrement dit, ce n’est pas Allah qui a dicté le Coran à Mahomet, ce sont les musulmans d’hier et d’aujourd’hui qui, par les lectures variées et contradictoires qu’ils en font, disent le sens du texte : c’est-à-dire, en fin de compte, qu’ils l’écrivent. C’est eux les vrais émetteurs. Si cette thèse était soutenue à Al Azhar ou à La Mecque, elle vaudrait à Benzine ricanements et quolibets. Il est évident qu’elle contredit la Révélation ou le texte divin, et même Allah. Si Benzine l’expose, c’est à l’intention des seuls gogos ou crétins finis qui, en Occident, sont ravis d’entendre un discours familier, nihiliste et matérialiste, qui flatte en eux les positivistes qu’ils sont restés. La méthode de lecture – dite de réception polysémique ou de déconstruction – a beau être en vogue (ou avoir été à la mode) dans les Universités d'Occident il y a trente ans, cela n’empêche pas qu’elle ait donné naissance aux analyses les plus farfelues qui soient : n’importe qui peut dire n’importe quoi de n’importe quel texte, puisque aucun texte n’a de sens établi ou positif ou que court, sous le texte, le discours du corps ou de l’inconscient ou du désir ou du plaisir, etc. La déconstruction des textes (textes pluriels, polysémiques, polyphoniques) est issue du "relativisme généralisé". Au XVIIIe s., le relativisme, à savoir les idées, les mœurs, les dogmes, les pensées sont relatifs aux "climats" - aux lieux et aux moments où ils apparaissent, a été opposé à l’Eglise catholique afin de faire apparaître le caractère dogmatique ou arbitraire, donc impossibles à universaliser, des croyances et du credo. Au XXe s. le relativisme généralisé est opposé à la seule pensée occidentale (jamais aux autres) pour la disqualifier et pour discréditer ceux qui s’en réclament et ôter à leurs jugements, travaux, actions, etc. tout validité. Généralisé, le relativisme ne s’attaque plus aux dogmes, mais au libre examen. Il se retourne contre ce qui l’a fondé. C’est l’éternelle ruse de la raison qui rétablit par la bande le principe d’autorité. En effet, au nom de quoi décide-t-on que tout se vaut ou que ce qui est occidental ou français ou judéo-chrétien n’a aucune valeur ? C’est la peau d’âne, doctorat en ethnologie ou autres, qui légitime le "tout se vaut". Comme à l’armée, c’est le grade qui décide que x et y se valent ou que Platon doit être mis sur le même plan que l’infibulation des fillettes. Ce que réintroduit le relativisme généralisé, c’est le triomphe du bon et vieil argument d’autorité des puissants et des nantis. On comprend qu’un musulman y recoure.

Le texte de Benzine est un tissu de clichés et de poncifs qui sont, hélas, enseignés dans les universités et reçus par les étudiants comme des vérités coraniques. De ce point de vue, Benzine est un vrai savant qui connaît les théories en matière d’interprétation ou de lecture des textes littéraires : théories sur la communication, la réception d’une œuvre, l’œuvre comme une totalité, l’herméneutique polysémique, etc. Il s’y réfère, sans les avoir comprises en profondeur, et il les applique en même temps ou dans une même "récitation", bien que certaines de ces théories soient mutuellement exclusives et qu’elles ne soient pas adaptées à l’objet auquel elles sont appliquées. C’est à la fois de l’anachronisme, du psittacisme et du comique, entendu dans la définition qu’en donne Bergson : "de la mécanique plaquée sur du vivant". Pour donner plus d’ampleur à la définition de Bergson, on dira que c’est de la mécanique qui tue définitivement ce qui pourrait encore être vivant.

 

23 mai 2006

Signes 10

 

 

Fausse monnaie verbale

 

 

La célébrité dont le Suisse Ferdinand de Saussure jouit dans les universités tient à ce qu’il a refondé les vieilles sciences du langage sur les bases neuves du structuralisme. Dans l’ouvrage qui a servi de manuel à des millions d’étudiants dans le monde entier, le Cours de Linguistique générale (1916), Saussure dresse un parallèle entre la monnaie et la langue : l’une et l’autre sont formées de signes ; la langue de mots, la monnaie de pièces et de billets. "Pour déterminer ce que vaut une pièce de cinq francs, il faut savoir : 1° qu’on peut l’échanger contre une quantité déterminée d’une chose différente, par exemple du pain ; 2° qu’on peut la comparer avec une valeur similaire du même système, par exemple une pièce d’un franc, ou avec une monnaie d’un autre système (un dollar, etc.). De même un mot peut être échangé contre quelque chose de dissemblable : une idée ; en outre, il peut être comparé avec quelque chose de même nature : un autre mot".

Les signes monétaires et verbaux ont en commun ce que Saussure nomme valeur. Ce terme est entendu dans deux sens, lesquels correspondent aux 1° et 2° de la citation ci-dessus. Dans le premier sens, la monnaie et les mots valent pour quelque chose d’autre qu’eux-mêmes. Ils se substituent à un bien ou à une réalité du monde. Ils sont aliquid pro aliquo. De fait, leur valeur, c’est ce avec quoi ils sont échangés : un bien ou une idée. Dans le second sens, les mots et les billets sont unis, en tant qu’unités intégrées à un système, la monnaie et la langue, aux autres unités du système. Ainsi un mot  peut être comparé avec quelque chose de même nature : un autre mot". Entendue dans ce sens, la valeur englobe "les positions relatives d’une unité à l’intérieur du système linguistique" (Dictionnaire de Linguistique, Larousse, 1973). Elle est distincte du signifié (ou concept) et du référent (la chose du monde que le mot désigne). Pour Saussure, la monnaie est faite, comme la langue, ou inversement, de signes. En eux-mêmes, les billets et les pièces n’ont pas de valeur ; les billets ne valent pas plus que du papier imprimé et les pièces que le métal avec lequel elles ont été frappées. Ils tiennent lieu de ce contre quoi ils sont échangés : tant d’heures de travail ou tant de biens réels, le nom échange valant aussi bien pour les échanges de biens que pour les échanges verbaux. Avec des signes, les hommes se procurent les biens dont ils ont besoin pour vivre, sans être contraints de les produire eux-mêmes. De la même manière, grâce aux mots, ils échangent des idées ou des informations. Au XVIIIe siècle, le nom commerce s’appliquait à l’un et à l’autre de ces échanges : on commerçait, quand on vendait ou achetait quelque chose et quand on conversait avec des amis.

Or, il arrive souvent que la monnaie soit fausse. Elle est fausse quand elle est imprimée ou frappée illégalement par des faux-monnayeurs ou quand elle est mise en circulation par des Etats en faillite. Il existe donc deux sortes de fausse monnaie. La première gêne les échanges, mais ne les interrompt pas ; la seconde les rend quasiment impossibles. En effet, tant que les billets imprimés par des faux-monnayeurs ne sont pas repérés comme faux, ils n’entravent pas les échanges. Il en va autrement de la fausse monnaie qu’émettent des Etats en faillite. Le mauvais aloi est presque aussi ancien que le monde. Philippe le Bel était réputé faire frapper, pour que soient comblées ses caisses vides, des pièces dans lesquelles la proportion de métal précieux, or ou argent, était inférieure au titre légal. C’est ce qui se produit de nos jours quand un Etat émet des signes sans posséder les autres signes (devises ou or) qui en garantissent la valeur faciale. Il en est allé ainsi des assignats. Quand la planche à billets imprime à merci, les billets n’ont pas plus de valeur que le papier dont ils sont faits. Du temps de Sékou Touré, les Guinéens se défiaient des sylis que le tyran faisait émettre, parce qu’ils ne pouvaient rien échanger avec les rectangles de papier sur lesquels était imprimée une valeur faciale imaginaire. Il en est allé ainsi au Mali, quand le franc malien y avait cours.

Sans doute, le protestant austère Saussure, né à Genève, ville de banquiers, était trop honnête pour concevoir qu’un Etat puisse émettre de la monnaie sans valeur. S’il avait eu des sylis dans les poches, l’idée d’amplifier le parallèle de la monnaie et de la langue lui serait peut-être venue à l’esprit et il aurait étendu à la langue l’analogie de la fausse monnaie. L’auteur de ces lignes n’étant pas suisse, aucun scrupule ne l’empêche de construire, en prenant pour modèle le syli ou l’assignat, le concept de fausse monnaie dans la langue ou fausse monnaie verbale, que l’on nommera FMV, sur le modèle de la LTI, la Lingua Tertii Imperii des hitlériens, et de la TFT ou toufta, la novlangue soviétique.

Dans Le Manuel du Goulag (1997, Cherche-Midi), Jacques Rossi analyse de nombreux exemples de cette fausse monnaie verbale qui était en usage en URSS et dans les pays communistes. A l’entrée formulaire, il écrit ceci : "1. Formulaire rempli par l’administration à l’arrivée de chaque détenu dans un établissement pénitentiaire. 2. Dans l’argot des tchékistes, formulaire (...) remplace détenu dans les papiers administratifs adressés à des services autres que pénitentiaires. Un avis adressé à un capitaine de port (...) l’informant de l’arrivée de la péniche n°... "chargée de 986 formulaires" signifie l’arrivée d’autant de détenus. A Kolyma, l’inavouable détenu est remplacé par arbres. Un chef de chantier télégraphie à Magadane : Il nous faut d’urgence 350 arbres supplémentaires pour boucler le plan". Dans cet article, Rossi étend la remarque qu’il vient de faire sur les arbres de la Kolyma à d’autres langues que le russe ou à d’autres pays que l’URSS. "Ce genre de camouflage, écrit-il, n’est pas une nouveauté. Les négriers du XVIIIe s. employaient l’expression bois d’ébène pour parler des esclaves". Camouflage n’est pas arbitraire. Pour Rossi, une des fonctions de la TFT soviétique et communiste est de cacher les réalités, afin que nul en URSS ou ailleurs ne puisse en avoir connaissance. "Le capitaine (du bateau) et la population locale verront (...) les prisonniers, mais les historiens ne soupçonneront pas le véritable caractère de la cargaison". C’est le lien que la langue entretient avec les réalités que la fausse monnaie verbale perturbe ou qu’elle annule, comme la planche à billets abolit tout lien entre les signes monétaires et les éventuels biens à échanger. Autrement dit, dans l’un et l’autre cas, les échanges et la connaissance du réel sont au mieux troublés, au pis rendus impossibles. En France, la fausse monnaie verbale est faite de ces mêmes formulaires ou arbres ou bois d’ébène, qui servent à cacher les réalités ou à les déformer. Ce sont, pour ne citer que quelques exemples, incivilités, jeunes, violence scolaire, acteurs sociaux, sans papiers, stigmatisés, terrorisme, etc. Ils se comptent par milliers, comme dans la TFT. Pourtant, il subsiste entre ces fausses monnaies une différence, qui tient aux réactions suscitées. Alors que bois d’ébène déclenche l’indignation, incivilités, violence scolaire, stigmatisation, etc. sont reçus sans retenue et avec bienveillance. La digestion des vigilants n’est pas interrompue. La France s’enorgueillit d’être la patrie d’écrivains libres, tels Voltaire, Diderot, Bernanos, Bloy. Leur exemple invoqué, mais rarement suivi, n’empêche pas que la fausse monnaie y ait cours, au détriment de la sincérité des échanges ou de la vérité. Depuis Rivarol, les apologistes de la langue française font de la clarté la qualité inhérente de la langue française. La fausse monnaie verbale tue la clarté, en même temps que l’insolence, la désinvolture, le persiflage. En France, dans notre beau pays libre, démocratique, laïque, etc. comme dans l’ancienne URSS ou dans l’actuelle Corée du Nord ou dans feu le Reich qui aurait dû être éternel, des membres d’institutions en faillite mettent en circulation des mots dont la seule raison d’être est de cacher les réalités du monde, surtout celles qui sont désagréables.

Quand un Etat en faillite émet des signes sans valeur, l’économie meurt. On paie les factures et les traitements en monnaie de singe, advienne que pourra ! Le troc remplace les échanges par signes. De toute façon, la police et l’armée sont prêtes à réprimer toute forme de mécontentement. Les effets de la fausse monnaie verbale ne sont pas différents. Pendant près d’un siècle, les ressortissants d’URSS et des pays de l’Est ont subi un double fléau : un fléau économique, parce qu’ils ne pouvaient rien acheter avec leur monnaie de singe, et un fléau verbal, puisqu’ils étaient contraints d’user de mots mensongers, tels que démocratie, justice sociale, dictature du prolétariat, progrès, lutte antifasciste, etc. La Pologne méritait d’être désignée par tous les noms et qualificatifs imaginables, sauf les populaire, démocratique, république, dont elle s’affublait. Les quelques dissidents du communisme, Soljenitsyne, Koestler, Zinoviev, Rossi ont critiqué ces langues, de bois ou de béton armé, ou novlangue, comme les résistants au socialisme national l’ont fait du fameux Arbeit macht frei ou comme De Gaulle l’a fait du slogan frelaté de Vichy (parlant de Pétain) : Le travail ? Il n’a jamais rien fait de sa vie. La famille ? Il a toujours baisé la femme des autres. La patrie ? Il l’a trahie. De ce point de vue, la France ressemble à l’ancienne URSS, à Cuba, à la Corée du Nord, dans la mesure où les faux langagiers adhèrent aux idéologies qui ont ensanglanté ou qui ensanglantent encore ces pays et les ont conduits dans le double abîme de la misère et du mensonge institué. La mise en circulation de la fausse monnaie verbale révèle des réalités plus inquiétantes encore, relatives aux faussaires, à leur identité, aux lieux où ils sévissent. Ils sont chercheurs ou professeurs dans les institutions savantes de l’Etat, Universités, CNRS, Collège de France, EHESS, etc. où ils dispensent à des millions de jeunes gens une formation intellectuelle. Ces faussaires du verbe tiennent à la fois des faux-sauniers et des faux-monnayeurs. Faux-monnayeurs, ils fabriquent des cache-sexe, des euphémismes, des mots écran ; faux-sauniers, ils mettent en circulation des mots frelatés. Faux-monnayeurs ou faux-sauniers, ils sont tous marxistes léninistes maoïstes enragés. Ils se sont reconvertis dans la recherche en sciences sociales à l’université ou au CNRS ou dans la diffusion de ces recherches ou dans les maisons d’édition ou dans les pages "culture" des media. Ils se targuent de parler vrai, de tenir un discours qui ne soit pas du semblant, de dire ce qui est, ils ne fabriquent que de la fausse monnaie pour dissimuler la réalité ou pour la déformer.

 

 

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22 mai 2006

Fini

 

 

 

 

Fini, fin, sans fin  

 

 

 

Quand le participe passé du verbe finir est employé comme adjectif, il a des sens qui se situent à l’opposé l’un de l’autre.

Dire d’un homme qu’il est fini, c’est signifier qu’il "n’a plus rien à attendre de l’avenir", écrit Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, ou que "sa santé est détruite", ou que "son crédit est ruiné" ou que "son esprit ne produira plus rien". Mais fini signifie aussi "qui possède une qualité au plus haut degré" : un "acteur fini" n’est pas un "homme fini", mais un acteur qui maîtrise son art, comme le sont les voleurs finis ou les gueux finis.

De même, quand il est en usage dans les arts et qu’il se rapporte à des choses, fini a pour sens "soigneusement terminé" ou "en très mauvais état". Un "costume fini" est bon à jeter, mais un "tableau fini" est un tableau quasiment parfait. Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), les Académiciens précisent que fini se dit des ouvrages d’esprit : "voilà un poème fini". En sculpture, le "marbre fini" est "celui qui est terminé avec le petit ciseau et la râpe". En équitation, un cheval fini peut être ou bien un "cheval complètement dressé" ou bien "un cheval à bout de force".

Quand fini est employé comme nom, il a aussi les deux sens opposés. Chez Littré, comme terme d’arts, le fini est "la qualité d’un ouvrage terminé avec soin". Ce sens est illustré par les deux phrases : "ce travail est d’un beau fini" et "cela manque de fini". Mais ce nom désigne aussi "ce qui a des bornes", comme dans les extraits cités de grands écrivains français, de Pascal : "dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux" ; de Voltaire : "le fini est-il, dans votre esprit, autre chose que l’image de quelque mesure bornée ? l’infini est-il autre chose que l'image de cette même mesure que vous prolongez sans trouver fin ?" ; de Buffon : "l’idée de l’infini ne peut venir que du fini ; c’est (dans les espèces vivantes) un infini de succession, un infini géométrique ; chaque individu est une unité, plusieurs individus font un nombre fini, et l’espèce est le nombre infini".

Dans le Trésor de la Langue française, les deux sens opposés sont relevés aussi bien au sujet des choses que des personnes. Il signifie "achevé, arrivé ou conduit à son dernier état" en parlant d’une chose ; et, en parlant d’une personne "qui pousse une qualité (bonne ou mauvaise) à son plus haut degré". Le second sens, quasiment contraire au premier, est "qui a fait son temps", "usé", en parlant de choses ou en parlant d’une personne.

 

Les adjectifs fini et parfait ont dans ces emplois-là un sens proche. Parfait signifie étymologiquement "ce qui est fait jusqu'à son terme", c’est-à-dire ce qui est "fini" ou "achevé". En 1690, Furetière, dans son Dictionnaire, le relève au sens de "achevé", "complet". En français, il y a donc proximité - et peut-être aussi identité - sémantique entre l’achèvement et la perfection. Une œuvre d’art est parfaite quand elle est achevée. Des œuvres inachevées, c’est-à-dire de celles qui n’ont pas de fin et qui, de ce fait, devraient être dites sans fin, si cette locution avait conservé le sens propre de sa formation, les dictionnaires disent tout le contraire. Alors que l’adjectif fini, quand il qualifie une œuvre d’art, a des significations mélioratives, il en va autrement de sans fin, quand, employée comme adjectif, cette locution caractérise une œuvre ou une occupation humaine, comme dans "roman sans fin" ou "histoire sans fin" ou "discussion sans fin". Dans ce cas, sans fin signifie "sans limites, sans bornes, interminable". Les arabesques, les lectures, les discussions, les histoires sans fin sont celles dont on est très vite lassé et que l’on n’a plus envie de regarder, d’entendre ou de lire. Sans fin, appliqué à roman, n’a de sens que figuré et dépréciatif : le roman est "interminable". Au sens propre, une œuvre sans fin au sens où elle est inachevée, ou bien elle ne peut pas exister ou bien elle est impensable. Un roman sans fin ne signifie pas que le roman est inachevé (ce qui, selon l’opinion commune, est censé ne pas arriver), mais que le lecteur en attend impatiemment la fin et qu’il est prêt à sauter une centaine de pages pour que la délivrance survienne plus rapidement.

Entre les sens de "parfait" et "stérile", "ruiné" ou "sans avenir", s’étend comme un abîme. Pourtant, c’est le même mot fini qui est chargé d’exprimer ces sens contraires, sans que jamais la langue et ceux qui la parlent en soient perturbés.

En fait, l’adjectif fini a les deux sens du nom fin, deux sens, sinon contraires, du moins difficilement compatibles. Le premier sens est "achèvement", le second "but" à atteindre. Le premier sens suppose que quelque chose, un film ou un roman par exemple, est terminé ; le second est une projection dans le futur, vers quelque chose qui n’est pas. Le premier sens réfère à ce qui est fait ; le second à ce que l’on envisage de faire. Fini dans "un homme fini" ou dans "un costume fini" a le premier sens ; fini dans un "acteur fini" ou dans un "tableau fini" a le second sens. Dans le premier cas, c’est l’achèvement qui est exprimé ; dans le second, c’est une réalité qui se rapproche de sa fin, c’est-à-dire de ses objectifs, de son idéal, de son but. A y bien réfléchir, les deux sens, qui paraissaient si éloignés l’un de l’autre et presque opposés, sont étroitement liés l’un à l’autre : le but, une fois atteint, implique un achèvement. Autrement dit, la fin ou fini désigne le même processus, mais à deux stades distincts de son cours : la fin (le but) est située avant l’achèvement ; la fin (le processus qui s’interrompt) est située à l’achèvement. Tout compte fait, la langue est d'une sagesse qui laisse admiratif.

 

21 mai 2006

Mythologies intellotes 11

 

 

 

 

Lire Bourdieu

 

 

 

 

Bourdieu vous paralyse ? Le sens ne vous échappe pas, puisque vous n’en saisissez pas une bribe. Bourdieu écrit en glyphes. Après la langue de bois, vient la langue de pierre ou, si les pierres manquent, la langue de rochers. Un livre de Bourdieu, c’est la muraille du K2, que jamais vous ne gravirez. Face à ce Titan, vous vous sentez tout(e) petit(e), sot(te), inculte, tout(e) bête. Il vous pétrifie. C’est un élu, un vrai, pas un élu du suffrage universel, non, mais un élu de l’élite, un élu par ses pairs, tous élus de l’élite, un élu qui trône à la droite du Maître, parmi les autres élus, un béatifié, presque saint ou en voie d’être canonisé : en bref, le bienheureux est professeur, ou il l’a été, puisque l’élu est au paradis, au Collège de France ! Vous croyez naïvement que ce nom, qu’il faut employer au singulier et avec l’article défini, LE collège de France, pas UN collège de France, CES, Cé heu èss, pas CRS, nimbe les rares élus (ils se comptent sur les doigts de deux mains) d’une aura sacrée. Le Collège de France, c’est la crème de la crème : il n’y a que les huiles qui en foulent le marbre. Pour ce faire, Bourdieu se vêt des plus prestigieuses peaux d’âne qui soient au monde et au mur de son salon, il arbore, en matière de trophées, décorations et récompenses qui épateraient les lecteurs du Chasseur français.

Illusions que tout cela ! La preuve ? Il suffit d’un rien, d’une très légère brise, pour dissiper le brouillard. Un rayon de soleil, et la brume se lève, découvrant la nudité (qui est surtout la nullité) de l’élu, la lumière se fait dans les esprits, c’en est fini des temps obscurs. Pour guérir de la dévotion, il est un traitement simple, à la portée de tous : lire Bourdieu, le lire scrupuleusement, attentivement, lire ligne à ligne, mot à mot, phrase après phrase. Prenons au hasard les lignes qui ont été " commises " dans ses années de gloire, les années 1980. Elles ont été publiées dans une encyclopédie qui fait autorité parmi les élus de l’élite : article " art ", " Economie des biens culturels ", Encyclopédie Universalis thématique, édition de 2004. Bourdieu y expose ses thèses sur la culture et sur l’art (La distinction, Editions de minuit, 1979).

En voici un extrait. "La sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels et leur goût, en même temps qu’à décrire les différentes manières de s’approprier les biens culturels qui sont considérés à un moment donné du temps comme des œuvres d’art, et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime. Mais on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu’à condition de les réinsérer dans l’unité du système des dispositions, de réinsérer la culture au sens normatif et restreint de l’usage ordinaire, dans la culture au sens large de l’ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires. Contre l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation : l’enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale".

"La sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels et leurs goûts". Par sociologie, il faut entendre "les sociologues". Le nom sociologie, mis pour "sociologues", c’est ce que l’on nomme une synecdoque. Le mot qui désigne un métier, une profession ou une discipline universitaire désigne ceux qui exercent ce métier ou qui s’adonnent à cette discipline. Bourdieu tord le cou à de malveillantes rumeurs. Non, les sociologues ne passent pas leur temps à somnoler : ils travaillent, comme les éboueurs, les OS, les grutiers, les manœuvres, les livreurs de pizza ! Travailler est un mot fétiche pour qui singe Marx. Il lui faut des travailleurs et, s’ils font défaut, il en fabrique. La suite est de la même farine. Le travail de la sociologie consiste à "établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels". Ne vous inquiétez pas : un ouvrier produit des chaussures, des vêtements, de l’acier, des voitures ; les sociologues rien, sinon des conneries. Leur travail établit les conditions. Ils n’établissent rien, puisque les conditions en question existent de longue date. Elles n’ont pas à être établies, elles le sont déjà. Les sociologues se contentent de les énoncer ou de les énumérer pour les étudier, ce qui n’est pas la même chose et ce qui n’est pas un travail harassant : "Voilà les conditions dans lesquelles…". Ce qui est malaisé, ce n’est pas "d’établir les conditions", c’est, pour le lecteur, d’établir le sens du mot conditions. Selon Emile Littré (in Dictionnaire de la langue française, seconde moitié du XIXe s), c’est "la classe à laquelle appartient une personne dans la société par sa fortune, par sa qualité, par ses emplois, par sa profession". Bourdieu nous fait patauger dans le marxisme primaire.

Le travail des sociologues est pépère. Ce qui est drôle, c’est ce qu’ils découvrent ! Oui, dans ces conditions, il y a les consommateurs de biens culturels - comprendre des hommes et des femmes qui lisent, regardent ou écoutent, et qui sont nommés consommateurs par la seule grâce de celui qui a besoin de consommation, de biens, d’économie, de capital, d’appropriation de la plus-value (pardon des biens culturels), etc. pour se prendre pour Marx. Sinon, il serait un simple bouseux venu de ses Basses Pyrénées natales pour conquérir Paris. Oui, vous avez bien lu : "les consommateurs SONT PRODUITS dans certaines conditions ! ! !", ces conditions étant les classes que les sociologues travaillent à établir ? ! ! Ils sont produits, comme dans telle ou telle usine, on produit de la margarine ou des chaussures. Flaubert, s’il revenait parmi nous et qu’il lût Bourdieu, aurait de quoi ricaner pendant un siècle ! Non seulement les consommateurs ne consomment rien, mais ils sont produits comme consommateurs dans des classes données. Les sociologues produisent le concept de "consommateurs de biens culturels". On sait désormais dans quelles conditions se fait la production : litres de rouge, whisky, excitants, haschich à forte dose. Monsieur Bourdieu n’a pas émigré dans l’Algérie du FLN pour rien : il y a appris à consommer des substances hallucinogènes. Il n’y a pas que les consommateurs, il y a aussi les "goûts". Jusque-là, nous pensions que les goûts étaient universels, que les hommes, où qu’ils vivent, se faisaient la même idée du salé et du sucré, de l’acide et de l’amer. Que nenni ! Comme les macaronis ou les lentilles, les goûts sont produits par les conditions, id est les classes sociales.

"La sociologie travaille à établir (etc.), en même temps qu’à décrire les différentes manières de s’approprier les biens culturels qui sont considérés à un moment donné du temps comme des œuvres d’art, et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime". Ford Gérald, vice-président des Etats-Unis d’Amérique et président pendant deux ans, de 1974 à 1976, à la suite de la démission de Nixon, était célèbre pour sa stupidité. Il n’était pas capable de faire deux choses en même temps : mastiquer de la gomme et descendre les escaliers. Les sociologues sont moins sots. En même temps, ils établissent (les conditions etc.) et ils décrivent ("les différentes manières de s’approprier les biens culturels (…) et les conditions sociales" : encore des conditions : ça fait beaucoup : les unes sont à établir, les autres à décrire). A un moment donné du temps : est-ce qu’il y a un "moment donné de l’espace" ? Moment donné du temps est une tautologie, comme "monter en haut". Autre tératologie, les "biens culturels" sont des "œuvres d’art", mais à un moment donné. Les Grecs considéraient les statues de Phidias ou le Parthénon comme des œuvres d’art, ça dure depuis vingt-cinq siècles. Aujourd’hui, pour nous encore, ce sont des œuvres d’art. Elles sont de l’art depuis toujours. "Le moment donné" du "temps", pour Bourdieu, est une éternité. Autre mot fétiche : s’approprier ou appropriation. Bourdieu s’approprie les gros mots de Marx pour les transporter dans un domaine où ils n’ont aucune validité. Les "biens" culturels (qui ne sont pas des biens, puisqu’ils sont à tout le monde et qu’ils ne s’achètent pas, ni ne se vendent) sont "appropriés" par des salauds, qui ont entre les dents, non pas le couteau, mais des dollars US. On sait qui sont ces salauds : ce sont les bourgeois aux dents longues, les professeurs rapiats et cupides, le Grand Capital, le méchant loup, etc. "Et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime". Encore un gros mot de lâché. Dans l’histoire de France, l’adjectif légitime désigne les princes de sang royal qui avaient seuls vocation à régner sur quarante millions de sujets. Légitime est tranchant comme le couperet d’une guillotine : il vous discrédite en un éclair un concept, une notion, une idée, une réalité. Le mode d’appropriation tenu pour légitime ne peut être que le fait de salauds : les princes de sang royal, les deux cents familles, les capitalistes avides, les rentiers, les bourgeois qui exploitent le pauvre monde et les professeurs de lettres.

"Mais on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu’à condition de les réinsérer dans l’unité du système des dispositions, de réinsérer la culture au sens normatif et restreint de l’usage ordinaire, dans la culture au sens large de l’ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires". Les dispositions sont les manières d’être, les aptitudes, les dons, les penchants. C’est une autre manière de dire les "goûts". Ces dispositions forment un système. En fait, si système il y a, il est dans la cervelle de Bourdieu. Il faut qu’il y ait un système, sinon sa démonstration s’effondrerait. Pas de hasard, de la nécessité partout, nécessité produite par la division de la société en classes. "L’unité", dans le "système des dispositions", ne doit pas être entendue comme "l’unité" du système métrique (le mètre étalon) ou "l’unité" d’un système monétaire (le franc ou l’euro ou le $ US), mais au sens de qualité de ce qui est uni ou cohérent. Il est donc redondant ou tautologique d’écrire "les réinsérer dans l’unité du système", puisque tout système est, par définition, cohérent ou uni, sinon ce ne serait pas un système. Tout, chez Bourdieu, est lapalissade. Il ne montre rien d’autre que ce qu’il a dans les mains. Il énonce que tout relève du marxisme ou que le marxisme explique tout, même les dons ou les goûts ou les dispositions. Alors, il lui suffit ensuite d’ânonner le marxisme pour démontrer que le marxisme est le marxisme, que tout est marxisme, que Allah est akbar, que l’islam est über alles. Il ne raisonne pas, il résonne ou il fait résonner la voix du Maître. Dans "la culture au sens normatif et restreint", normatif et restreint sont des adjectifs méprisants et arbitraires. Rien ne les justifie. Bourdieu ne démontre pas que "culture" a un sens normatif et restreint, il se contente d’asséner une proposition dont il nous assure qu’elle est la vérité. Son seul argument est l’autorité qu’il tire de ses titres, peaux d’âne et fonctions. Il est étrange qu’un savant qui se pique de science use de ces mots couperets, tranchants comme une guillotine et qui sont propres aux inquisiteurs, aux délateurs ou aux commissaires politiques. Son discours est binaire : normatif, restreint, étriqué ou borné, d’une part, et, d’autre part, tout blanc, tout pur, tout propre. Le mal, c’est la culture au sens normatif et restreint ; le bien, la culture au sens de l’ethnologie. Le mal, c’est la culture de la France ou de l’Europe ; le bien, la culture sauvage ou primitive. Quoi qu’il en soit, au sens de l’ethnologie, il n’y a pas de culture, mais des façons de faire ou des manières d’être : tout est culture et, si tout est culture, plus rien n’est culture. Ce que Bourdieu affirme, c’est qu’existent des réalités sans existence, fantasmatiques et idéologiques. Il prouve la pertinence du marxisme, en décidant que tout est marxisme et que, puisque tout est marxisme, seul le marxisme explique lumineusement le marxisme. Ce n’est pas de la science, ni même de l’idéologie, c’est de la méthode Coué. Ainsi, Bourdieu prétend rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés (le goût en matière de musique, d’arts, de littérature) au goût élémentaire des saveurs alimentaires, dont le seul mérite est d’être "structuré" en oppositions binaires : cru vs cuit, sucré vs salé, acide vs amer, etc. Lévi-Strauss est ressuscité, mais c’est oublier que, quand Lévi-Strauss étudiait la culture élaborée d’un peuple primitif, l’art des masques par exemple, il abandonnait la référence simpliste aux saveurs alimentaires et il se fondait, au contraire, sur les bonnes vieilles catégories de la culture au sens "normatif" et "restreint". Le verbe réinsérer signifie "introduire à nouveau". La métaphore est en adéquation, non pas avec ce sens propre, mais avec l’usage positif fait de ce verbe et du nom réinsertion qui en dérive dans les bonnes actions de la société : la réinsertion des prisonniers par exemple. La réinsertion de la culture au sens normatif et restreint est une réhabilitation sociale. C’est une BA. Les marxistes disaient du travail forcé, id est de l’esclavage, en Sibérie qu’il corrigeait ou amendait ou rééduquait les classes nuisibles. La rééducation, c’est le destin qui est promis à la "culture" au sens normatif et restreint. Un long séjour dans un camp de concentration (ou de la mort ?), et elle sera changée.

"Contre l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation : l’enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale". Charismatique est un mot religieux. Si Bourdieu, qui est athée en tout et de façon radicale, sauf quand il se prosterne devant les idoles du FLN, en use, c’est pour déconsidérer l’idéologie dont il parle et qui, de toute façon, n’a rien d’une idéologie. Un charisme est un don surnaturel octroyé à un croyant. C’est l’action de l’Esprit saint sur ce croyant. Ironiquement, on peut dire que Bourdieu est l’Esprit saint qui visite ses disciples, à qui il apprend à parler toutes les langues du monde, à condition qu’elles soient écrites en glyphes. L’adjectif charismatique, qui dérive de ce nom, est un adjectif dit de relation et il signifie "relatif au charisme ou à la croyance dans l’Esprit saint". Dans ce texte, Bourdieu ne l’emploie pas comme un adjectif de relation, neutre par définition ou impartial ou descriptif, mais il en fait un adjectif qualificatif, de sens dépréciatif, qui signifie quelque chose comme "qui n’a pas de valeur", sans doute parce que cet adjectif se rapporte à des croyants stupides. La seule chose qu’il en dise, c’est que c’est très mal. Khomeiny dirait "satanique" ou "luciférien". "L’idéologie charismatique… tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature". Aucun homme cultivé en Occident n’a jamais défini, conçu, présenté la culture comme l’effet d’une descente de l’Esprit saint sur un croyant ou un élu. "L’idéologie charismatique" n’existe pas, ni n’a jamais existé. Personne n’a jamais tenu les goûts en matière de culture pour un don de la nature, mais pour le résultat d’un long apprentissage. Cicéron, qui a inventé le mot et la chose, tenait la culture pour le résultat d’un travail analogue à celui d’un paysan qui prend soin de sa terre. "L’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation". L’intérêt pour la culture n’est pas une idéologie. Si c’en est une dans ce texte, c’est pour valoriser la "science" que Bourdieu s’approprie (comme un capitaliste s’approprie la plus-value), sans jamais prouver que son observation est scientifique. Les affirmations arbitraires n’engagent que ceux qui sont assez faibles d’esprit pour les croire. L’affirmation est charismatique, au sens normatif et restreint que Bourdieu donne à cet adjectif. Les deux mots observation et scientifique sont totalement inappropriés. Dans ce texte, il n’y a ni observation, ni science, mais des réponses partiales à des questions biaisées. Pour mériter le qualificatif scientifique, l’observation ne doit pas procéder d’un questionnaire préalable et dont les réponses sont contenues dans les questions. Bourdieu est marxiste, tout le monde l’a compris, et son marxisme perce dans chaque phrase, dans "les besoins culturels" et dans "le produit de l’éducation". Il faut qu’il y ait, même fictivement, une économie de la culture, il faut qu’il y ait des besoins, il faut que ces besoins ne soient pas naturels et il faut qu’ils soient produits par une force mal intentionnée (le capital, les $ US, la bourgeoisie) pour que Bourdieu soit. Comme rien de cela n’existe, Bourdieu est une ombre. Mais il n’est pas à une contradiction près. Si les besoins sont un produit de l’éducation, ils ne sont pas des dons de la nature. Culture ou nature : il faut choisir, ça ne peut pas être l’un ligne 7 et l’autre ligne 9. "L’enquête établit". Le mot est employé au singulier et avec l’article "la", et non "une", et sans compléments qui le déterminent, du type "l’enquête menée par le CNRS en 1965". Il vaut pour un nom propre, comme quand Monsieur Bourdieu dit "le Parti" ou ses disciples d’Algérie "Allah" ou ses potes d’URSS "l’Etat". "Toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale". Bourdieu décline tous les mots du marxisme. Après économie, conditions, biens, appropriation, mode, production, etc., voici pratiques. Des mots du marxisme, c’est le fétiche par excellence. Les "pratiques" (ou la praxis), c’est ce dont Bourdieu fait la théorie. Grâce à elles, il cesse de se sentir contingent, mortel, provisoire. Il obéit à une nécessité, non pas celle de l’histoire, mais celle d’illustrer le marxisme, "à un moment donné du temps" où le marxisme est mort, enterré, momifié.

De cet examen qu’il n’est pas utile de poursuivre, il ressort que Bourdieu discourt par tautologies redondantes. Il démontre le marxisme par le marxisme. Il déclare d’autorité que tout est marxisme et que seul le vocabulaire marxiste rend compte du marxisme. Sous couvert de modernité, c’est un archaïque qui applique la vieille sagesse des nations : c’est en marxisant qu’il prouve le marxisme. Mais il ne suffit pas de se prendre pour Marx pour l’être vraiment. Le fantôme de Marx ne ressuscite pas Marx. Toute la science dont Bourdieu se gargarise est un ersatz. Ce n’est pas de l’idéologie non plus, puisque, si c’en était, il suffirait de la renverser pour rétablir la réalité, non, c’est un pur discours qui ne réfère à rien, un discours qui se mord la queue, un discours de théologien, le discours d’un croyant qui est visité par l’Esprit saint de Marx et qui se contente de parler les langues marxistes du monde (et Dieu sait s’il y en a eu). Bourdieu a émargé pendant plus de quarante ans au budget de l’Etat. Autrement dit, des millions de citoyens l’ont entretenu et grassement rémunéré pour qu’il "travaille à établir" les conditions de leur exploitation. Si l’enquête, sur laquelle se fonde Bourdieu pour marxiser, était refaite en 2005, elle montrerait que la littérature, la musique, la peinture, l’art, les "dispositions", les dons de la nature, les "goûts" sont morts, que, sur leurs cadavres, prolifèrent le fric, le show biz, la télé réalité, le rap, les " installations " subventionnées par les pouvoirs publics, etc. et que tout ça forme la nouvelle culture bourgeoise, la vraie, celle qui rapporte gros, celle qui abrutit les masses, celle qui rend sot. C’est aussi celle que Bourdieu appelait de ses vœux. Il croyait lutter contre l’emprise de la bourgeoisie sur les esprits, il s’est contenté de tirer les marrons du feu au seul profit du pire Capital qui soit, celui du fric facile, amassé sans rien produire, le fric du détournement des symboles, le fric de la manipulation, le fric mafieux. Partout où le marxisme a exercé le pouvoir, il a massacré en masse les pauvres, il a réduit les ouvriers et les paysans à l’esclavage, il a laissé proliférer le racisme, il a exterminé les faibles, il a éliminé les classes dites "nuisibles", il a transformé les pays conquis en déserts, il a multiplié les crimes. En France, Bourdieu a fait subir à l’art, à la culture, à la littérature les traitements que Lénine, Trotski et autres ont infligés aux peuples qu’ils ont saignés. Et ce Bourdieu est admiré, vénéré, idolâtré ! Mon Dieu, dans quel pays vivons-nous ? Comment la France est-elle tombée aussi bas ?

 

 

20 mai 2006

Mémoire

 

 

Guerre de la Mémoire

 

 

 

Il est aisé d’établir le sens du nom mémoire. Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré relève plusieurs acceptions. C’est d’abord la "faculté de rappeler les idées et la notion des objets qui ont produit des sensations". Tous les écrivains cités s’accordent sur cette définition. C’est ensuite "l’effet de la faculté qui se souvient", c’est-à-dire le souvenir lui-même et la "la réputation bonne ou mauvaise qui reste d’une personne", ou encore le "souvenir de la postérité". C’est enfin, écrit avec une majuscule, le nom adapté en français de la déesse nommée Mnémosyne.

Ce qu’oublient les dictionnaires, même les plus récents, c’est que la mémoire, au sens de "souvenir que la postérité garde de grands ou de petits événements", est un champ de bataille. On s’y bat, on s’y déchire, on s’y entretue. La guerre y fait rage. Le but de guerre est de détruire ce à quoi les hommes tiennent autant qu’à leur vie : des idées, une pensée, une histoire. La guerre de la mémoire a beau être symbolique, elle est impitoyable. Comme la guerre des armes, elle a ses objectifs, ses places fortes, ses stratégies, ses tactiques. Gagnée ou perdue, elle ne s’achève jamais, ce en quoi elle diffère de la vraie guerre. Toujours elle continue. Triomphe ou désastre, rien ne l’arrête. La paix est impossible. L’idée de mettre fin aux conflits de mémoire, en signant un traité, en consentant des concessions, par des arrangements, est étrangère à ceux qui transforment la mémoire en champ de bataille. Il en va ainsi du grand champ de bataille qu’est devenue la mémoire de la guerre de 1939-1945.

Dans Mein Kampf, Hitler ressasse sa haine de la France, une haine viscérale et sans limite, une haine raciste, une haine justifiée par de pauvres arguments, du type : pour que l’Allemagne existe, pour que l’Allemagne soit grande, pour que l’Allemagne dirige l’Europe, comme elle se croit appelée à le faire, il faut que la France soit détruite. L’obstacle est la France. L’obsession de guerre se cristallise dans un "delenda est Francia" ressassé à toutes les pages. Il faut que la France cesse d’exister. Elle est accusée de tous les maux, coupable de tous les crimes. Elle doit expier ses crimes en retournant au néant. Dans la Nouvelle Revue Française, en 1934, l’écrivain André Suarès, qui vient de lire Mein Kampf, écrit : "Un vomissement de sept cents pages, vingt-neuf mille lignes de haine, d’injures et de bave, un monument d’imposture et de bestialité (…) Dans ce livre, il y a tous les crimes d’Hitler commis cette année et tous ceux qu’il pourra commettre encore (…). Il déclare qu’il a besoin de dix ans pour rendre le peuple allemand capable de faire la guerre et d’exterminer la France (…). Que faut-il de plus que ce livre ? Il confesse les intentions. Tout y est (…). Il serait bon que tous les Français le connaissent et on les empêche de le lire. Dix millions d’Allemands ont appris à y penser, et le savent par cœur". La défaite de juin 1940 et l’occupation qui s’en est suivie ont réalisé ces objectifs au-delà de ce qui était escompté.

Dans ses Mémoires de guerre, volume III Le Salut, 1944-1946, chapitre Désunion, De Gaulle esquisse, dans une synthèse de trois pages, une mémoire de la guerre. Ce que De Gaulle retient des années noires est une France haïe, en ruines, affaiblie, bafouée, humiliée, rabaissée. En 1945, "nul, au-dehors, ne nous conteste plus l’un des tout premiers rôles du monde, écrit De Gaulle. Mais, au-dedans, l’état de la France s’exprime en un bilan de ruines" : immeubles détruits, usines hors d’état de fonctionner, "gares écroulées, voies coupées, ponts sautés, canaux obstrués, ports bouleversés", un million d’hectares hors d’état de produire, quinze millions d’autres hectares aux rendements dérisoires. Aux destructions, s’ajoutent les spoliations. En obligeant les Français à financer l’occupation, "l’ennemi s’est attribué des sommes exorbitantes, grâce auxquelles il a, non seulement entretenu ses armées, mais encore payé de notre argent et expédié en Allemagne des outillages innombrables et des quantités massives de biens de consommation". Le marché noir, les réquisitions, les amendes, les vols qualifiés ont dépouillé la France, et les milliards de journées de travail imposées au seul profit de l’ennemi ont accru le dénuement. Ces destructions s’ajoutent aux ravages encore sensibles de la première guerre mondiale : "En 1939, c’est donc une France très appauvrie et équipée d’une manière vétuste qui était entrée dans la lutte. Et voici qu’elle venait de voir, au cours de la dernière épreuve, s’engloutir une large part de ce qui lui était resté. Maintenant, pour réparer encore une fois ses ruines, elle ne dispose plus que de réserves infimes et d’un crédit terriblement réduit". Les pertes humaines sont dramatiques. "Viennent de mourir, du fait de l’ennemi, 635000 Français, dont 250000 tués en combattant, 160000 tombés sous les bombardements ou massacrés par les occupants, 150000 victimes des sévices des camps de déportation, 75000 décédés comme prisonniers de guerre ou comme requis du travail. En outre, 585000 hommes sont devenus des invalides". Certes, ces pertes sont inférieures à celles qu’ont subies les Allemands et les Russes. Mais, si on les rapporte à la population des divers pays du champ de bataille, elles sont supérieures en proportion à celles des Anglais, des Italiens, des Américains. En qualité, ces pertes sont plus graves encore que ne l’expriment les chiffres, "car c’est dans une jeunesse peu nombreuse que la mort a fauché cette moisson". "En somme, le peuple français, en moyenne le plus vieilli, le seul où, depuis le début du siècle, les décès l’aient constamment emporté sur les naissances et qui, en 1939, n’avait nullement comblé le vide de la précédente hécatombe, vient de subir une très grave amputation de ses rares éléments actifs. Naturellement, ceux qu’il a perdus étaient les plus entreprenants, les plus généreux, les meilleurs".

Voilà ce qui a formé la mémoire des Français jusqu’au milieu des années 1970. En 1945, la France siégeait avec les vainqueurs. Aujourd’hui, elle est reléguée dans le camp des vaincus, quand ce n’est pas avec les bourreaux. Elle a remporté la bataille des armes, mais elle a perdu la guerre de la mémoire. La défaite la renvoie aux jours sombres de la débâcle de juin 1940, comme si la France libre et la résistance n’avaient jamais existé. Pendant trente ans, la mémoire de la France martyre a inclus la mémoire du génocide, l’une se nourrissant de l’autre. A la place de cette mémoire, on nous enjoint de retenir un seul souvenir : Hitler n’a pas fait la guerre à la France ou aux Français, il n’a pas voulu les anéantir, il a fait la guerre aux juifs et aux seuls juifs, les Français étant même à ses côtés. Hitler a été raciste, non pas parce qu’il était convaincu d’appartenir à une race supérieure, mais parce qu’il était antisémite, comme le seraient les Français. Voilà la nouvelle mémoire gravée dans le marbre.

L’excès de mémoire ou hypermnésie n’est jamais neutre. La focalisation de la mémoire sur un seul fait, fût-il le plus horrible, cache autant qu’elle met en lumière. Au lieu d’aviver la mémoire, elle l’ampute. Et surtout, elle nourrit son contraire, ce contre quoi elle existe, à savoir l’amnésie. En effet, alors que le XVIIIe s a été le siècle des Lumières, le XXe a indéniablement été celui des Ténèbres. Outre les deux guerres mondiales, la guerre froide, des conflits en tout genre, il a été le théâtre d’au moins cinq génocides, tous plus horribles les uns que les autres, tous singuliers et exemplaires. Les voici rappelés dans l’ordre chronologique : de 1894 à 1923, et surtout en 1915 et 1916, l’extermination de la moitié du peuple arménien (deux millions d’innocents tués) par les Turcs et les Kurdes ; en 1932 et 1933, l’élimination de plus de six millions d’Ukrainiens par les communistes russes ; de 1942 à 1945, la solution finale ; depuis 1950, l’extermination lente de millions de Tibétains par les communistes chinois ; de 1975 à 1977, l’extermination de près de deux millions de Cambodgiens par les communistes khmers. Ce bilan n’est que partiel. La guerre faite à la mémoire de la France se retourne contre toutes les victimes, même celles de la Shoah, que la nouvelle mémoire, tout idéologique, tend à transformer en bourreaux. C’est la mémoire de la Shoah qui est transformée en champ de bataille. Le champ de bataille est élargi à l’infini : il touche l’esclavage, l’empire français, Napoléon, les croisades, etc. Ceux qui mènent cette guerre ont dit oui à Mao, à Lénine, à Trotski, à Pol Pot, à Castro, à Staline et autres tyrans ; désormais, ils opinent au Hamas ou au djihad, ils aspirent à la destruction d’Israël, qu’ils baptisent d’un méprisant entité sioniste. A la haine de la France et des Français, succède la haine d’Israël et des Juifs.

La France martyre était celle de toutes les victimes, juifs et ceux qui ne l’étaient pas, Français et ceux qui ne l’étaient pas, déportés et civils affamés, héros et gens ordinaires. Cette mémoire détruite, c’est à d’autres que désormais la guerre est faite. Tout souvenir est champ de bataille, puis champ de ruines. La boîte de Pandore est ouverte. Désormais, tout est possible dans l’ordre du pire.

 

 

19 mai 2006

Cas

 

 

 

 

 

Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), définit cas ainsi : "ce qui est advenu ou peut advenir, circonstance, fait, histoire, hypothèse". C’est aussi un terme de jurisprudence, qui signifie "cause", "délit", "crime". D’un homme "en danger pour un crime" ou pour "une mauvaise affaire", on dira que "son cas va mal", que "son cas n’est pas net", que "son cas est véreux", que "son cas est sale". En médecine, c’est une "maladie considérée dans le sujet particulier qui en est affecté", comme dans l’exemple : "il y a eu dans la ville des cas nombreux de choléra".

En un siècle, le sens de ce mot n’a pas évolué. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) répètent les définitions de Littré. Il est un domaine cependant où les emplois de cas se sont étendus et enrichis : c’est la médecine. Non seulement c’est la "maladie considérée dans la personne qui en est atteinte", mais encore c’est parfois "le malade lui-même", comme dans cet extrait de Lourdes de Zola (1894) : "Sœur Hyacinthe entama les cures immédiates et radicales de phtisie (...) que la sainte Vierge guérissait (...) Cent cas, plus extraordinaires les uns que les autres, se pressaient, débordaient. Marguerite Coupel, phtisique depuis trois ans, le sommet des poumons mangés (...) se lève et s’en va, éclatante de santé". De la médecine, le sens déborde sur la psychologie (un cas est une "personne qui se fait remarquer par son caractère, par sa conduite") et sur la sinistre pédagogie : la méthode des cas "dégage des enseignements généraux à partir de l’étude de cas concrets".

Le jeudi 12 février 2004, le quotidien Le Monde a titré une page entière "le cas Dantec". Cas  est en usage en psychiatrie et dans la justice pénale. Un cas est un malade mental dont le destin est de finir interné dans un asile sordide. C’est aussi du gibier de justice expéditive. Qualifié de "cas", Maurice Dantec, écrivain de talent, "réfugié" au Québec, est en fait considéré au mieux comme fou, au pis comme malfaiteur. Des nuages annonciateurs de procès, de mises en cause, d’inculpations sans fondement, de censure immédiate, s’amoncellent au-dessus de sa tête. Alerté par Le Monde, un responsable des éditions Gallimard qui ont publié ses livres déclare que les manuscrits de Dantec seront désormais passés au peigne fin, au peigne très fin, celui qui ne laisse rien passer, surtout pas les idées qui mettent en émoi les vestales de la Vertu. Une nouvelle fois, un écrivain français est soupçonné de propager le crime. Une nouvelle fois, les commissaires du Bien s’arrogent le droit de chasser le Mal de tous les livres. Ils sont à la fois enquêteurs, juges d’instruction, commissaires de police, OPJ, censeurs, juges, substituts du procureur, procureurs, avocat général, etc. Pourquoi se gêner ? Le Monde est coutumier des "cas" : il a persécuté Camus, il va persécuter Dantec. C’est écrit. Tant de plumitifs ont été dressés à révérer les puissants qu’il va s’en trouver des centaines pour relayer les délateurs. Le crime de Dantec est d’annoncer l’apocalypse : c’est le saint Jean du XXIe siècle. Dans "théâtre des opérations" II, 2000-2001, ouvrage dont le titre est Laboratoire de catastrophe généralisée, journal métaphysique et polémique, Dantec ose écrire que l’islam est en guerre ou que l’islam fait la guerre à l’humanité. Il va à contre-courant. La révérence hurle : maladie mentale, islamophobie, racisme et tout le tralala, qu’on l’interne, qu’on lui passe une camisole de force, qu’on extirpe en lui la syphillis, le SIDA, le scorbut, la peste et le choléra, qu’on rétablisse le pilori, qu’il lui soit interdit d’écrire, de publier, de lire, de rire, de respirer, etc.

Jadis, on jugeait les livres au pifomètre. Le Monde a institué le baromètre, mais un baromètre négatif, qu’il faut lire à l’envers ou dont il faut intervertir les pôles afin que soient rétablies une échelle de valeurs.

 

 

18 mai 2006

Haine de soi

 

 

 

Il semble que l’expression haine de soi appartienne en propre à la langue moderne. On comprend aisément pourquoi. Il ne serait jamais venu au cœur d’un Français du XVIIIe siècle, fût-il englué dans les pires malheurs, de souhaiter la mort de ses semblables, de voir disparaître le pays de son père – sa patrie -, ou que soit effacé tout ce dont il avait hérité : croyances, valeurs, attitudes. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (édition de 1762) établissent que la haine porte sur divers objets, lesquels peuvent être quelqu’un, le prochain, le public, le vice, un ennemi, le péché, le mensonge, la flatterie, mais elle ne porte jamais sur soi. Transitive, elle trouve sa cible hors d’elle. Elle n’est jamais auto-référentielle. Les dictionnaires consultés attestent l’existence de haines nationales, d’une haine d’abomination, d’une haine réciproque, de la haine du changement, du monde, du péché, de la vie, des tyrans, etc. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994, 16 volumes, plusieurs milliers de pages, textes dépouillés par l’informatique), il n’est pas relevé d’occurrence de haine de soi. De tous les auteurs de dictionnaires consultés, seul Littré cite, dans le Dictionnaire de la Langue française, une phrase comprenant l’expression haine de soi. Elle est employée par l’orateur sacré Massillon (1663-1742), complètement oublié de nos jours, bien qu’il eût prononcé l’oraison funèbre de Louis XIV et qu’il eût été élu à l’Académie française : "Cette vie de foi, de violence, de renoncement, de haine de soi-même, qui fait comme le fonds de la pénitence et de la piété chrétienne, ils ne la connaissent pas". C’est la seule attestation ancienne de cette expression.

De nos jours, Google recense un million sept cent mille références, textes, articles, ouvrages, etc. dans lesquels haine de soi est employé. Un ouvrage publié en 1930 en a fait la fortune : c’est Der Judische Selbsthasse de Theodor Lessing. Le titre est généralement traduit en français par "la haine de soi juive". Depuis 1930, les mots haine de soi ont été repris et commentés dans toutes les langues du monde. Mieux même, la haine de soi est devenue un concept auquel on recourt afin d’expliquer des faits historiques, des attitudes humaines, des comportements nationales. En 2000, les Editions Complexe de Bruxelles ont publié un ouvrage collectif dirigé par Mme Benbassa et M. Attias, La haine de soi. Difficiles identités. D’après ce titre, la haine de soi est un indice des difficultés qu’éprouvent de plus en plus d’individus ou de groupes d’individus à assumer des identités collectives, nationales, religieuses, culturelles. L’expression jouit d’une faveur si vive que des synonymes ou équivalents se sont multipliés, tels auto-détestation, ethnomasochisme, auto-flagellation, auto-dénigrement. Le mot allemand selbsthasse aurait dû être traduit par "auto-haine", comme on dit auto-détestation. Dans ce mot, comme dans la traduction en français, la difficulté ne tient pas au nom haine dont le sens est clair. C’est le sentiment d’antipathie contre quelqu’un et qui conduit à souhaiter l’abaissement ou la mort de celui sur qui la haine porte. Comme chacun en a fait l’expérience, pour l’avoir éprouvée ou pour en avoir été la cible, le mot et la chose qu’il désigne sont clairs. La difficulté tient au pronom soi qui désigne une personne déterminée ou non. Dans "contrôle de soi", "maîtrise de soi", "confiance en soi", "amour de soi", "don de soi", etc., soi désigne le sujet du verbe. Il arrive que soi ne soit pas déterminé : auquel cas, il équivaut à chacun, on, tous, à un groupe dans lequel le sujet (celui qui éprouve la haine) ne s’inclut pas. Dans la haine de soi, le soi désigne-t-il celui qui hait ? Soi est-il à la fois l’agent et le patient ? La haine de soi est-elle l’antipathie que celui qui parle ou écrit se voue à lui-même, au point de souhaiter sa propre mort ?

Il semble qu’il en aille ainsi dans la citation que Littré fait de Massillon. "Cette vie (...) de haine de soi-même, qui fait comme le fonds de la pénitence et de la piété chrétienne". La "haine de soi" est la haine qu’un chrétien voue à lui-même, parce qu’il se sent faible ou incapable d’imiter le Christ. Le croyant exemplaire est capable de tout sacrifier à sa foi. Il n’aime que Dieu, le sentiment qu’il éprouve est très violent, il renonce à lui-même, il se hait. Un autre penseur chrétien, du XIXe siècle, Frédéric Ozanam, conteste que la haine de soi appartienne au christianisme : "Or, comme l'amour ne saurait cesser de tendre à la conservation de l'être en qui il réside, nul ne peut se haïr soi-même" (1838).

A l’époque moderne, tout est différent. La haine de soi ne porte pas sur soi. Celui qui parle ou qui écrit ne se hait pas, au point de souhaiter sa propre mort. Selon Theodor Lessing, qui a inventé le concept, la Selbsthasse est la haine que les Allemands d’origine juive et qu’on disait assimilés vouaient au judaïsme, à la judéité, à l’être juif, à leurs coreligionnaires qui étaient restés fidèles à la culture juive. A proprement parler, ces juifs assimilés ne se haïssaient pas eux-mêmes, ils haïssaient leurs semblables. La Selbsthasse est en réalité la bonne et vieille haine d’autrui. C’est ce sentiment qui porte à vouloir la mort ou le malheur de ses semblables, de ses voisins, de sa famille, de ses anciens amis. Les haineux sont en réalité énamourés d’eux-mêmes. Ils se font d’eux-mêmes une très haute idée. Ils ont une excellente opinion de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils font. Drieu La Rochelle, dont on a expliqué la dérive idéologique et morale par la haine de soi, avait une très bonne opinion de lui. Sartre ne se haïssait pas : "l’enfer, c’est les autres", disait-il volontiers.

La haine de soi – c’est-à-dire la haine d’autrui ou la haine tout court – choisit ses cibles parmi les plus hautes réalités de la France : la culture, le passé, les valeurs judéo-chrétiennes, le peuple et ce qu’il représente. Derrida, BH Lévy, Wieviorka, Bourdieu, Touraine, etc. vouent à leur petite personne un amour immodéré. Ils ont de la morgue, ils sont hautains, ils se guindent sur le piédestal de la bonne conscience. Ils sont énamourés d’eux-mêmes, mais ils ressentent vis-à-vis de leurs compatriotes, surtout si ceux-ci sont de pauvres prolétaires, une haine sans borne. Pour BH Lévy, ce qui relève de l’idéologie française est fasciste. Pour Derrida, ce qui est occidental est voué à une salutaire déconstruction. Pour Wieviorka, ce qui est français est raciste. Pour Bourdieu, ce qui est culture n’a aucune valeur. Pour Touraine, ce qui n’est pas mouvement social n’est rien. Le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est couvert de haine noire, car il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France, dont le destin est d’être jetée dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui les ont précédées. Leur supériorité est absolue, elle n’est pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent à ceux qu’ils haïssent la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus il est veule, stupide, bas, ignoble, immonde, laid, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Ils sont d’un autre sang.

 

 

 

 

 

17 mai 2006

Lumière des livres 11

 

 

 

 

Hommage à Raymond Aron (1905-1983)

 

 

 

 

Qui veut rendre à Raymond Aron l’hommage que son œuvre appelle doit d’abord récuser les poncifs qu’on lit dans les media : les deux petits camarades Aron et Sartre, leurs fâcheries (en fait les insultes dont Aron a été agoni) et leur prétendue réconciliation (en fait, c’est Sartre qui a fait une résipiscence de façade) pour soutenir les Vietnamiens fuyant au péril de leur vie l’enfer communiste, la critique par Aron du marxisme comme "opium des intellectuels" (1955), les éditoriaux du Figaro, puis de L’Express, l’éloignement du gaullisme à partir de 1958, la critique de la colonisation, à la fois inutile, sans avenir, suicidaire et dispendieuse, le refus de voir les sciences sociales basculer dans la sotte idéologie militante, sa critique sans concession de la "pensée" (en fait, de l’absence de pensée) de Touraine, etc.

Aron a observé son siècle avec détachement, portant à la lumière ce qui était caché. Le siècle ne lui en a guère été reconnaissant. Aron et Sartre, élèves de l’ENS et agrégés de philosophie, ont occupé successivement, au tout début des années 1930, le même poste à Berlin. Aron y a étudié Kant et la philosophie de l’histoire, Sartre la phénoménologie ; l’un et l’autre ont assisté à la montée en puissance du Parti socialiste national des travailleurs allemands ; l’un et l’autre ont eu connaissance des thèses d’Hitler ; Aron a compris, non pas parce qu’il était juif, mais parce qu’il était français et démocrate, que l’Allemagne impériale menaçait les nations libres d’Europe ; l’autre, Sartre, tenait les hitlériens pour des agités. En juillet 1940, Aron a rejoint la France libre. Sartre s’est contenté de quémander aux autorités d’occupation un aménagement du couvre-feu pour que ses pièces soient représentées ou du papier pour que son éditeur publie ses livres. La France libérée, Aron, qui a lu Marx, a continué à défendre la France menacée de sombrer dans la dictature communiste ; Sartre, qui idolâtrait le marxisme, s’est mis au service du monstre dans l’espoir insensé de remettre la France aux fers. Sartre a été le héros et le héraut de deux ou trois générations d’écervelés, Aron a été insulté comme félon ou traître par ceux-là mêmes qui idolâtraient Sartre. Toute l’horreur d’un siècle noir, dont nous ne sommes pas encore sortis, est concentrée dans ces faits.

 

Dans ses admirables Mémoires, publiés en 1983, dans lesquels il examine les grands événements du XXe siècle, Aron regrette de manquer de ce talent d’écrivain que Sartre aurait reçu à foison ; il reconnaît que l’imagination lui manque, qu’il se défie de l’image et que l’expression chez lui, toujours claire et précise, raisonnée, un peu froide, un peu terne, manque de cette allégresse qui transporte les lecteurs. Sur ce seul point, Aron s’est trompé. Les Mémoires sont un grand livre, admirablement écrit, dense, honnête, scrupuleux, digne de L’Esprit des Lois de Montesquieu ou de La démocratie en Amérique de Tocqueville, les deux auteurs dont Aron est, sans aucun doute, le plus proche. Sartre, le "grand écrivain", sera pour la postérité, dont il se moquait, un nouveau Chapelain, l’auteur de La Pucelle, qui désignait à Colbert les écrivains à qui étaient prodiguées les pensions royales : même entregent, même violence, même tyrannie, même enrichissement. Il y a deux façons d’être philosophe. Ou bien on élabore de lourds systèmes qui sont censés tout expliquer, jusqu’au jaune des œufs. C’est ainsi qu’ont procédé les Allemands pendant deux siècles. Ou bien on prend ses distances vis-à-vis de tous les systèmes, on les analyse avec distance, on les critique. C’est ainsi que les Français conçoivent la philosophie. Voilà pourquoi la philosophie allemande, de Kant à Marx ou de Hegel à Heidegger, est à l’opposé de la philosophie française, de Montaigne à Diderot ou de Tocqueville à Aron. Sartre, hélas, est du côté allemand. Plus c’est lourd et bête, plus il s’en réjouit. Aron, lui, est dans l’anti-système. Sartre avait des certitudes, Aron des convictions et une méthode qui consiste à analyser, comprendre, éclairer et à laquelle il s’est initié quand il s’est évertué à comprendre la Critique de la raison pure de Kant, ce qui a été, à ses dires, la meilleure des formations qu’il ait suivies.

 

Les commentateurs laissent entendre qu’Aron était un simple analyste de thèses ou d’événements et qu’il butinait le meilleur de ses idées chez les autres ; en bref qu’il ne pensait guère par lui-même et qu’il n’y aurait pas grand-chose à retenir de son œuvre. Tout cela est faux. On sait gré, à juste titre, à Hannah Arendt d’avoir élaboré le concept de totalitarisme pour rendre compte en même temps du socialisme national et du communisme et faire apparaître ce en quoi ils convergent. Dès 1944, Aron avait pensé l’impérialisme, non pas l’épouvantail métaphorique, américain ou capitaliste ou néo-colonial, que les gauchistes plantent dans le désert de leur logorrhée, mais le véritable impérialisme, celui d’un Reich dont l’ambition était de bâtir l’Europe et qui s’est heurté à l’impérialisme soviétique qui, lui aussi, a fait main basse, et pendant plus longtemps, sur les nations, autrefois libres, d’Europe. Avec le machiavélisme dans la tyrannie, le romantisme de la violence, la guerre impériale, la bureaucratie fanatisée, non seulement Aron a mis au jour les réalités qui ont sous-tendu cet impérialisme, mais il a aussi élaboré des concepts grâce auxquels il est possible de comprendre le monde actuel. Aron n’est guère lu. Le meilleur Aron se trouve dans ses Mémoires certes ou dans son ouvrage sur Clausewitz, mais surtout dans ses œuvres de jeunesse, oubliées ou méconnues, qu’il a écrites entre 1940 et 1944 à Londres. En 1944, a été publié aux Editions de la Maison française à New York L’Homme contre les tyrans : c’est un recueil de chroniques parues dans La France libre. Bien qu’elles aient été écrites dans le feu du combat, elles n’ont pas pris de ride, elles sont aussi neuves, jeunes et vives qu’une eau de source. Ainsi, les bien pensants font du socialisme national, trois quarts de siècle après qu’il a disparu, un nationalisme. Il n’en est rien. Dans les textes intitulés "Le machiavélisme, doctrine des tyrannies modernes", "Le romantisme de la violence", "Mythe révolutionnaire et impérialisme germanique", Aron montre que le "nazisme" n’est qu’une forme exacerbée et moderne du vieil impérialisme. Le but est de construire un empire européen, en menant une guerre hyperbolique ("c’est une lutte à mort : il s’agit pour les nations de périr ou de survivre") qui commence par la propagande. Les nazis disaient : "les mots sont aujourd’hui des batailles ; les mots justes sont des batailles gagnées, les mots faux sont des batailles perdues", ce à quoi Sartre, en 1945, a fait écho, en perroquet stupide : "les mots sont des armes". "Dans tous les pays, écrit Aron en 1943, les intellectuels ont adopté les religions politiques, attisé les fanatismes temporels. Dans tous les pays, ils ont, à la légère, donné ou retiré leur adhésion à des partis révolutionnaires, prêts à approuver l’emploi de tous les moyens, si horribles fussent-ils, dès lors qu’il s’agissait d’aider au triomphe de la cause". On comprend que maoïstes, gauchistes et communistes l’aient haï et pas seulement parce qu’il était juif : il les avait mis à nu.

La bureaucratie serait froide et le fanatisme chaud. Ils s’excluraient mutuellement. En fait, ils se nourrissent l’un l’autre. La bureaucratie impériale est festive : elle organise des prides, nazies ou german prides, au cours desquelles peut s’exprimer à loisir le fanatisme débridé. Les défilés de nos techno ou gay prides y ressemblent furieusement. Homo festivus n’est pas post-moderne : c’est une des créatures de la bureaucratie impériale. Le mélange de rationalisation bureaucratique et de déraison festive rend cet Empire tyrannique séduisant. Y ont succombé Montherlant (c’est avant et pendant qu’il fallait chercher à embêter l’adversaire, non après… Double acceptation : de la réalité en tant que telle, puis d’un événement juste : nous avons été battus on ne peut plus régulièrement, et à tous les degrés ") et d’autres clercs qui se sont mis au service de l’ennemi : Chardonne, l’écrivain chéri de Mitterrand (qui se ressemble s’assemble), Drieu La Rochelle, fasciné par le romantisme révolutionnaire d’Hitler, comme d’autres l’ont été par celui de Mao, de Pol Pot, de Castro, de Khomeiny ou de Ben Laden, ou Alfred Fabre-Luce, qui pensait bien en toute occasion, comme s’il écrivait dans Le Monde.

Ce dont a conscience Aron, c’est que, face aux empires, les démocraties sont fragiles, d’autant plus qu’elles sont minées de l’intérieur par un pacifisme équivoque qui, bien qu’il se soit discrédité dans la faillite de la collaboration, persiste encore, toujours plus vivace, ou par le prestige inconsidéré que les démocraties aveugles accordent à la prétendue rébellion des individus contre les pouvoirs (c’est la thèse d’Alain). L’Homme contre les tyrans a beau être une œuvre de circonstance, il n’en développe pas moins les principaux thèmes de la pensée d’Aron : le pessimisme historique, la liberté politique, la synthèse nécessaire entre la modération des pouvoirs séparés (Montesquieu) et la souveraineté populaire (Rousseau).

 

Enfin, Aron éclaire dans des termes lumineux un phénomène ancien certes, puisqu’il apparaît à la fin du XIXe siècle dans la pensée allemande, mais qui sape à nouveau la pensée, en France surtout, depuis quarante ans. Connu sous le nom de relativisme généralisé, il se manifeste par l’injonction autoritaire "tout se vaut". Voici quelle en est la genèse. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la philosophie de l’histoire, qui a connu son apogée dans l’œuvre de Hegel, apparaît comme une impasse à de nombreux philosophes. Ceux-ci n’en sortent que par la critique, non de ce système absurde, mais de toute possibilité de connaissance, faisant basculer la philosophie de l’histoire dans la philosophie critique de l’histoire. La Philosophie critique de l’histoire, tel est justement le titre de l’ouvrage, paru aux Editions Vrin en 1950, qu’y consacre Aron et qui porte comme sous-titre "Essai sur une théorie allemande de l’histoire". Dans l’esprit de ses tenants, Dilthey, Simmel, Weber, Rickert, cette philosophie critique est une "critique de la raison historique", qui transporte à l’histoire l’entreprise que Kant a menée dans le champ de la métaphysique dans Critique de la raison pure : Aron reprend cette dénomination, bien qu’elle soit approximative. La philosophie de l’histoire de Hegel, en dépit de sa force totalitaire, n’a pas donné les fruits espérés. Rien de ce qu’elle annonçait ne s’est produit. Tout ce qu’elle présupposait était faux ou imaginaire. Elle n’a été qu’un ersatz de religion. Au lieu d’être soumise à une critique lucide, comme doit l’être toute thèse, elle a donné naissance à la négation de toute positivité. Les présupposés qui la fondaient n’ayant pas été examinés, elle a suscité un monstre : ce n’est pas cette philosophie qui est fausse, c’est toute analyse qui est relative, parce que l’homme ne serait pas capable d’établir quelque positivité que ce soit. Le criticisme s’est noyé dans l’historisme ou "doctrine qui proclame la relativité des valeurs et des philosophies aussi bien que de la connaissance historique". Ce qui devient suspect, c’est toute connaissance. Or, c’est aussi ce qui s’est produit en France et en Occident dans les années 1960. La science marxiste s’étant révélée pour ce qu’elle était, c’est-à-dire une imposture, c’est toute science, toute connaissance, tout effort des hommes pour améliorer leur condition, tout progrès que l’échec prévisible du marxisme a entraînés dans l’abîme. La confiance stupide dans la connaissance et la foi aveugle dans le progrès inéluctable ont nourri le ressentiment vis-à-vis de toute connaissance et de tout progrès. C’est ce qui caractérise la pensée dominante actuelle, celle qui prône le relativisme généralisé et la déconstruction de la morale commune, de l’art, de la connaissance. Jusqu’alors, on croyait naïvement que le ressentiment touchait les seuls individus. C’est Pierre et Marie qui, par ressentiment, décident de se venger de celui qui leur a ou aurait infligé les humiliations qui les empêchent de vivre. Ce que montrent les dérives du criticisme, c’est que le ressentiment s’étend aux choses, qu’il peut prendre pour cibles, non plus des individus, mais des idées ou un pays ou des institutions ou des valeurs.

En présentant Aron comme un spectateur engagé qui ne s’est jamais trompé, les commentateurs autorisés effacent sous les poncifs convenus une œuvre qui devrait enfin être lue et méditée.

 

16 mai 2006

Signes 9

 

 

 

 

La langue martyrisée par ceux qui l’enseignent

 

S’il est une discipline qu’on croyait préservée du lent et inexorable affaiblissement de la langue, c’est la grammaire, fût-elle baptisée moderne ou linguistique, et s’il est des professeurs d’université dont on pensait qu’ils étaient capables de rédiger une page dans une langue ferme, précise, sinon élégante, du moins sans fautes ou sans ces maladresses d’écriture qui fourmillent dans le charabia de nos contemporains cultivés, ce sont les grammairiens. Il faut "rayer cela de nos papiers". Même les grammairiens ont jeté leur froc aux orties, même la grammaire se dessale ! Comme ce texte traite de grammaire (et stylistique), je vous propose d’en faire une analyse grammaticale et stylistique.

Texte publié au Bulletin Officiel de l’Education nationale. Il est l’œuvre du jury de l’agrégation de lettres modernes.

 

"Aménagements de l’épreuve d’agrégation de lettres modernes (session de 2005)

L’épreuve écrite de français moderne (portant sur un texte postérieur à 1500) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005 ; ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions.

Le sujet se présentera comme suit :

- études de lexicologie : 4 pointsCette question pourra désormais se présenter sous différentes formes ; elle pourra, plus précisément : conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) ; adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés ; combiner les deux possibilités précédentes : les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées.

- études de morphosyntaxe : 8 à 10 points. Cette rubrique, comportera, comme par le passé, deux questions : étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte, à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie. Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue ; étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires. 

- étude de style : 6 à 8 points Il ne sera plus demandé aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne. La question de style pourra ainsi porter sur un aspect rhétorique ou discursif : étudiez les métaphores, l’énonciation, l’ironie, les discours rapportés, ou sur le traitement des genres : étudiez les ressorts du comique, l’expression du tragique, les aspects élégiaques, le fonctionnement dialogal, l’argumentation, la description. Elle pourra aussi porter, selon les spécificités du texte proposé, sur deux notions mises en perspective : narration et description, argumentation et énonciation, la prose poétique, comique et pathétique. Ainsi, la consigne portant sur le poème de Baudelaire proposé en 2003 aurait pu prendre l’une des formes suivantes : faîtes l’étude stylistique de la versification ou de l’énonciation ou étudiez le traitement de la poésie bucolique d’un point de vue stylistique. Dans tous les cas, le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche stylistique : analyse précise des formes concernées et interprétation des observations rendant compte d’une convergence des effets".

 

Erreurs de syntaxe

Dans "(la question) pourra conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots", l’emploi du gérondif n’est pas conforme à la règle. Ce qu’enseignent les grammairiens, c’est que le "sujet" du verbe au gérondif doit être le même que celui du verbe conjugué et que la construction présente le procès du gérondif comme concomitant de celui du verbe conjugué. C’est peut-être la question qui "conserve", mais elle ne propose rien : c’est le jury ou le rédacteur des questions qui propose aux candidats d’étudier (verbe qui a été oublié) quatre mots. De plus, il n’existe pas en bonne logique de relation de simultanéité entre "conserver" et "proposer". Que peut signifier "conserver en proposant" ? Il aurait fallu écrire : "la question pourra être formulée comme elle l’est depuis quarante ans (environ) " et " on proposera aux candidats quatre mots à étudier". Dans "étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires", les règles qui régissent l’emploi des pronoms relatifs ont été oubliées. Ceux-ci doivent se trouver immédiatement à la suite de leur antécédent. Le pronom relatif "laquelle" reprend "une séquence" (mot qui ne veut rien dire : il aurait mieux valu écrire "suite de mots" ou, plus simplement, "phrase") alors que, en bonne logique, il représente "étude". Les candidats ne sont pas invités à faire des remarques dans la séquence, mais dans l’étude.

Les erreurs de langue les plus communes viennent de mots qui sont employés dans un sens qu’ils n’ont pas. Il en est ainsi de "précédemment". "Les candidats auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées". Ces "consignes" n’ont pas été citées antérieurement : deux ou trois ans auparavant par exemple, ou plus, ou moins, mais dans deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire "citées ci-dessus". De même, dans "(elle pourra) combiner les deux possibilités précédentes", les deux possibilités citées n’ont pas été exprimées "antérieurement" (deux ou trois années auparavant), mais deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire : "les deux possibilités ( ?) exprimées ci-dessus". Le futur simple situe le procès du verbe dans un moment postérieur au moment de l’énonciation. Dans "l’épreuve écrite de français moderne (…) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005", le futur "sera" est impropre, puisque la décision d’aménager l’épreuve a été prise avant que la notification officielle en ait été faite aux candidats. En revanche, ces aménagements seront effectifs en 2005, soit huit ou neuf mois après que la décision a été prise. Il aurait fallu écrire : "L’épreuve (…) est soumise à quelques aménagements qui seront effectifs à la session de 2005". De même, dans "ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions", le futur n’est pas approprié : il aurait fallu "ils (les aménagements) concernent". "Orientation" signifie, entre autres acceptions, "direction prise par une activité, une action" : une enquête policière par exemple. Entendu ainsi, ce nom est impropre dans l’emploi qui en est fait. Les "questions" ne sont pas une "activité", ni une "enquête policière". En fait, le jury a décidé de modifier l’intitulé de certaines questions. Il aurait fallu écrire "les aménagements sont relatifs à la formulation de certaines questions". A moins que, hypothèse possible, "orientation" ne soit entendu dans le sens de "tendance politique ou idéologique". Auquel cas, on aimerait savoir quelles "tendances" politiques ou idéologiques le jury exige des candidats. L’aménagement ne porte pas sur la répartition (comme cela est écrit) des points entre les questions, il porte sur le barème, c’est-à-dire sur la décision d’affecter (ou d’attribuer) x points à telle ou telle question, de 6 à 8 points à l’étude de style, alors que, jusqu’alors, cette question était notée sur 8 ou sur 10. Dans "le sujet se présentera comme suit : études de lexicologie : 4 points", le pluriel "études" est impropre. "Etude", quand il est employé au singulier, signifie "examen approfondi" ou "analyse". Faire une analyse lexicologique, c’est ce qui est demandé aux candidats. Au pluriel, "études" désigne un cursus, comme dans "suivre des études de lettres". Il aurait fallu écrire ou continuer à écrire "étude de lexicologie" ou "étude (et non "études") de morphosyntaxe". Dans le titre, le nom "aménagement" est employé de façon adéquate. Aménager un texte de loi, c’est l’adapter à une situation nouvelle. En revanche, le pluriel ne se justifie guère. Ce que ce texte expose, c’est un aménagement de l’épreuve. "Cette question (de lexicologie) pourra désormais se présenter sous différentes formes". La forme sous laquelle se présente cette question ne change pas : c’est toujours une question (étudiez tel ou tel mot) qui se présente sous une forme écrite. Ce qui change, c’est la formulation de la question, comme l’exprime clairement l’auteur du texte. L’adverbe "précisément" est employé trois fois dans le texte. Dans "étude (…) à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie", "précisément" a le sens de "avec précision" : la "notion" est définie "de façon précise" (c’est le moins que les candidats soient en droit d’espérer). Cet emploi correspond exactement au sens de "précisément" en français. Mais dans "elle pourra, plus précisément, conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot)", "précisément" est un adverbe d’énonciation qui ne porte pas sur le procès du verbe "conserver", mais sur la manière d’énoncer ce qui est dit. Il aurait fallu écrire "pour dire les choses précisément, la question pourra conserver sa formulation actuelle" (en fait, la formulation habituelle). "Avec" dans "avec un barème d’un point par mot" ne peut pas exprimer l’accompagnement. Il aurait fallu mettre un point final à la phrase qui précède et écrire : "Le barème est d’un point par mot".

Les approximations sont aussi nombreuses que les impropriétés. Les grammairiens, qui ne prennent pas un mot pour un autre, parce que, selon eux, tous les mots ne se valent pas, tentent de fixer l’emploi des verbes et locutions verbales "concerner", "se rapporter à", "avoir trait à", "être relatif à"… Ils jugent pertinent de réserver "concerner" aux humains : "en ce qui concerne Flaubert, le président de la République, l’auteur de ces lignes" ou "les aménagements concernent les étudiants de lettres" et d’employer, à propos des choses, les autres verbes ou locutions verbales. Il aurait fallu écrire : "ils se rapportent ou ils sont relatifs à la répartition". "Perspective" est employé quatre fois dans ce texte et chaque fois, sans doute, de façon abusive. Dans "(la question de vocabulaire) pourra adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés", affirmer d’une question qu’elle "adopte une perspective" n’a pas de sens. La "perspective" (c’est-à-dire de "l’aspect sous lequel on envisage une question") relève de la décision du candidat. Quant à la synthèse, elle n’a rien à faire dans une analyse. Il n’est pas demandé aux candidats de réunir dans un tout cohérent des connaissances diverses, mais d’étudier un fait de langue – très exactement : de vocabulaire : les mots composés par exemple – qui est attesté dans plusieurs occurrences du texte. Dans "les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots et à présenter une étude synthétique (?) d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées", il aurait fallu écrire, pour éviter l’oxymore "ampleur restreinte", "de portée plus restreinte". Dans "elle pourra aussi porter, selon les spécificités du texte proposé, sur deux notions mises en perspective ", la perspective n’a pas sa place : ce texte ne traite pas de peinture, ni d’architecture. Il aurait fallu écrire "deux notions étudiées conjointement". On conçoit que les lecteurs exaspérés par tant de perspectives en viennent à regretter les bas-reliefs égyptiens qui en sont dénués, d’autant plus que les "notions" dont il est fait état dans ce texte officiel ne sont pas des notions : ni la narration, ni la description ne sont des "notions". L’énonciation est peut-être une notion, mais la prose, qu’elle soit " poétique, comique et pathétique " n’en est pas une.

Patauger dans la métaphore. Flaubert nous a bien amusés (nous : ceux qui l’ont lu attentivement) avec le char de l’Etat qui navigue sur un volcan. Les métaphores de ce texte l’auraient fait hurler de rire. La métaphore lexicalisée de "soumettre" dans "soumettre une épreuve à des aménagements", au sens de "aménager – c’est-à-dire adapter - une épreuve" détonne dans le commentaire des œuvres du patrimoine littéraire de la France. Qu’un didacticien en use est dans l’ordre des choses. Une consigne est une "instruction formelle" donnée aux militaires. Faire d’une "question de vocabulaire", du type "étudiez tel ou tel mot", une "consigne" est, à proprement parler, un abus de langage. Ce n’est pas parce que les didacticiens occupent une position dominante dans l’Educ Nat que les grammairiens doivent se plier à leurs usages. "Cette rubrique, comportera, comme par le passé, une étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie". Que veut dire "le texte livre des données" ? C’est digne de Monsieur Homais. "Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue" : les très haïssables consigne et perspective devraient être proscrits de quelque texte que ce soit. "Etude de style : 6 à 8 points. Il ne sera plus demandé (en réalité, il n’est plus demandé) aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne". "Conduire une étude", qu’est-ce que ça veut dire ? Existe-t-il un "code" pour cela ? "La consigne identifie précisément le phénomène" résume la façon haïssable dont écrit désormais l’Université ou l’Université mâtinée de ministère. On croirait lire un cadavre exquis. Pourquoi pas "l’épreuve épuise l’approche" ? La question "portera sur le traitement des genres" : et pourquoi pas "la traite des genres" - sans doute la façon dont le texte s’écarte ou non des règles d’un genre ?

Le dernier paragraphe concentre en trois lignes tous les types de fautes relevées ci-dessus. "Dans tous les cas (il fallait écrire "en tout cas" ou "quelle que soit la question posée"), le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche (néologisme sémantique pour "démarche") stylistique : analyse précise des formes concernées (par quoi le sont-elles ? avec quoi sont-elles mises en relation) et interprétation des observations (pour faits observés ou analysés) rendant compte d’une convergence des effets". "Prendre en compte" n’est relevé ni dans le Trésor de la langue française ni par Littré dans son Dictionnaire de la langue française. "Tenir compte de" est attesté au sens de "prendre en considération", "se rendre compte de" et "rendre compte de" au sens de "s’apercevoir" et "expliquer". Sont attestés encore "prendre à son compte quelque chose" au sens de "s’attribuer la responsabilité de" et même "prendre compte de" au sens de "tenir compte de". Le sens de "prendre en compte les deux pôles de l’approche" est d’autant plus obscur que nul ne sait ce que sont dans la réalité les "deux pôles" d’une "approche" et si une "approche" est pourvue d’un pôle ou de deux pôles (comme la terre ou comme une borne électrique) ou de plus de deux pôles.

 

Pendant un siècle ou plus, les agrégés de grammaire, lettres, lettres modernes, les professeurs de classes préparatoires, etc. ont défendu et illustré la langue française, non pas par un souci élitiste de distinction sociale (comme disait l’imbécile Bourdieu), mais parce qu’ils savaient que le "haut langage" est une des formes dans lesquelles la culture se manifeste, même chez les peuples primitifs, et que les expériences humaines les plus émouvantes ou sont dites dans une belle langue ou ne sont rien. De fait, ils ont résisté à l’affadissement de la langue et de l’expression, ils ont refusé les facilités démagogiques de l’expression écrite, ils ont cultivé l’immémoriale filiation des langues pour que vivent dans l’esprit de ceux qu’ils formaient les grandes œuvres du patrimoine mondial de l’humanité. Pour eux, c’est une affaire de déontologie : commenter Montaigne, Corneille, Pascal, Racine, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Aragon, qui sont des maîtres ès lettres françaises, c’est aussi s’efforcer par la qualité de la langue que l’on parle ou que l’on écrit de s’approcher de la langue de ces maîtres. Leur être fidèle, c’est aussi les imiter dans leur art. La littérature fournit des modèles d’expression, une langue vivante, des modèles pour tous. Si le commentaire consiste à plaquer sur leurs œuvres du charabia, alors il n’a plus de validité. Il vaut mieux oublier nos grands écrivains plutôt que les martyriser. Qu’ils reposent en paix. Un jour, une nouvelle génération les ressuscitera.

 

 

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15 mai 2006

Allah akbar

 

 

 

 

 

Le mot akbar est la forme que prend l’adjectif kebir quand il est mis au degré comparatif : kebir signifie "grand", akbar "plus grand". Dans la phrase "ana akbar menak" (en français : je suis plus grand que toi), deux individus, je et tu, se comparent. La comparaison est relative : elle porte sur la taille. Dans ce cas, akbar est suivi d’un complément introduit par préposition men et qui désigne le second individu, ak (tu). Dans Allah akbar, akbar n’est pas suivi de complément. Ce n’est pas un comparatif, puisqu’il n’y a qu’une seule réalité nommée, mais ce que l’on nomme en grammaire un superlatif absolu. Allah ne peut être mis en relation avec quoi que ce soit d’autre, il est incomparable. De fait, la phrase devrait être traduite, non par "Dieu est grand", ni "Allah est grand", mais par "Allah est le plus grand". Mais le plus grand de quoi ou par rapport à quoi ? Aux hommes ? Pas seulement. Ce qui est sous-entendu ou implicite, c’est qu’il est le plus "grand" de tous les dieux, tous tant qu’ils sont. Parce qu’il est absolu, irréductible à tout autre, sans pareil, Allah est le seul qui mérite le qualificatif akbar. Ce qui est affirmé haut et fort, c’est la supériorité d’Allah. Aucun autre dieu, qu’il soit unique et qu’il se nomme Jéhovah, Yahvé, le Christ, ou qu’il soit un parmi d’autres et qu’il se nomme Mithra, Zeus, Cérès, etc. ne peut lui être comparé, ni opposé. On comprend dès lors pourquoi Allah akbar est le cri de ralliement de tous ceux qui veulent que l’islam domine le monde. C’est leur Deutschland über alles.

 

 

 

14 mai 2006

Intellectuels

 

 

 

 

C’est après 1896 que l’emploi d’intellectuel comme nom s’est généralisé en français. A l’origine et aujourd’hui encore, intellectuel est un adjectif. Les facultés ou les capacités, le quotient, un domaine sont intellectuels, quand ils sont relatifs à l’intelligence ou, comme on dit parfois, à l’intellect – c’est-à-dire à la faculté de comprendre. Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré ne relève pas d’emploi de nom : uniquement des adjectifs. Le sens en est "qui appartient à l’intellect" et "spirituel", par opposition à "matériel". Ainsi, Descartes "prépare les esprits des lecteurs à considérer les choses intellectuelles, et à les distinguer des corporelles", tandis que Littré illustre le sens de "spirituel" par cette phrase de son cru : "l’âme est une substance intellectuelle".

Quand intellectuel est un nom, il désigne des êtres humains. Il est attesté pour la première fois dans les Mémoires de Saint-Simon (XVIIe-XVIIIes.) et dans le Journal d’Amiel (1866) pour désigner une personne "qui, par goût ou par profession, se consacre principalement aux activités de l’esprit". C’est au cours de l’affaire Dreyfus (1894-1905) que ce nom a servi à désigner les professeurs, les avocats, les écrivains, etc. qui étaient persuadés de l’innocence du capitaine Alfred Dreyfus. D’abord, ce fut un terme de mépris par lequel les journalistes, écrivains, hommes politiques convaincus à tort de la culpabilité de Dreyfus ont nommé, sinon par mépris, du moins par condescendance, leurs semblables, clercs ou lettrés, qui prenaient la défense de Dreyfus. Parmi ces dreyfusards, il y avait Charles Péguy et Emile Zola, etc. Ce nom méprisant a été retourné pour devenir une source de fierté. De négatif, il est devenu positif, brandi comme une oriflamme, assumé par des hommes intelligents, cultivés, fiers de l’identité à laquelle leurs adversaires les assignaient.

Les intellectuels assurent qu’ils ont un credo, des valeurs, une déontologie ou un paradigme moral et politique. Ils disent - ils sont censés dire ou ils disent qu’ils disent - le Vrai, le Bien, le Juste, le Droit. En cela, ils sont ou ils prétendent être les héritiers des Lumières. Ils se chargent d’une mission, non pas au nom d’une Eglise ou d’un dogme, mais de la haute idée qu’ils se font d’eux-mêmes. Ils sont les gardiens d’un temple où fleurissent en même temps le savoir, la pensée et la littérature. En eux convergent deux traditions : le prophète et le militant, à la fois Hugo ou Rimbaud et Voltaire, le voyant à la manière de Hugo qui montre la voie à suivre et l’écrivain engagé qui combat la bêtise, le pouvoir, l’intolérance. Julliard et Winock, auteurs d’un Dictionnaire des intellectuels, les définissent comme des savants, des chercheurs, des universitaires qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, en sortant du domaine dont ils sont spécialistes pour prendre parti ou dire leur opinion, non sur l’adduction d’eau ou le ramassage des ordures ménagères dans la commune où ils possèdent une résidence secondaire, mais sur le monde, lointain de préférence, l’Ouzbékistan, la Bosnie, Israël, la dernière guerre, la Chine et les forces occultes qui font que le monde est ce qu’il est et qui le conduisent là où il doit aller.

C’est aussi en 1896 que les intellectuels, après avoir accepté de défendre un capitaine accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis, ont refusé de protester contre le premier génocide (on disait alors massacre de masse) de deux cent mille Arméniens dans la partie occidentale de l’empire ottoman. Au moment où les intellectuels émergent comme défenseurs du Droit, ils trahissent les principes qui les font être. Cette duplicité se vérifie tout au long du XXe siècle. Là est le problème. Les intellectuels sont rompus à la rhétorique. Il leur faut une cause à défendre dans un prétoire fermé. Ils excellent dans la plaidoirie. Ils sont persuadés que la parole, quand elle réfère à des faits avérés, peut dévoiler la vérité. Leur modèle, c’est Cicéron ou Démosthène, Clémenceau ou Badinter. Hors du tribunal, qu’il soit palais de justice, tribunal de l’histoire ou de la rue, la terra est incognita. Dreyfus a été réhabilité, mais les deux cent mille Arméniens égorgés n’ont pas été ressuscités. Il est aisé de démontrer qu’un dossier est faux ou trafiqué. C’est à la portée de n’importe quel expert. Mais penser le Mal et s’y opposer est tout autre chose. Le verbiage, la rhétorique, les tics d’écriture, la connaissance du latin, du grec, de l’allemand, les citations de Wittgenstein ou de Heidegger ne sont pas des armes, mais des postures. Le Mal s’en amuse.

 

 

13 mai 2006

Acteurs sociaux

 

 

 

Acteurs sociaux ou militants ?  

 

Le nom et adjectif militant est la forme de participe présent du verbe militer, emprunté au latin militare qui signifie "être soldat, faire son service militaire". Le mot a une origine guerrière et il est issu de la théologie, puisque, longtemps, l’adjectif militant a qualifié l’Eglise qui combat ou qui lutte ou les membres de la milice du Christ. Il célèbre la sainte alliance du sabre et du goupillon. On comprend dès lors que le sociologue Touraine, qui est, après Bourdieu, le second grand faux langagier de France (il y a des faux langagiers comme il y avait jadis des faux-sauniers ou comme il y a encore des faux-monnayeurs), ait renoncé à ce militant, d’autant plus que le paradis forgé par ces militants tient plus de l’enfer de Dante que du jardin d’Eden promis. Militant a été remplacé par acteur social. Le théâtre ou le cinéma, c’est plus reluisant que l’armée ou l’Eglise.

Il ne faudrait pas croire que la lente substitution d’acteur à militant soit récente, bien qu’elle provienne de sociologues qui sont, comme chacun sait, des phares de la pensée. Elle est le fait d’un grand maître de l’éloquence de chaire, comme l’on dit parfois dans les vieux manuels, complètement oublié aujourd’hui, mais jadis aussi célèbre que Bossuet ou Bourdaloue, et dont l’œuvre complète occupe quinze volumes. Il a prononcé l’oraison funèbre de Louis XIV et il a été élu en 1718 à l’Académie française, sans que son élection soit due à son oraison. Ce prédicateur sacré se nomme Massillon (1663-1742). Voici ce qu’il écrit dans "La fuite du monde" : "L’apôtre en vain les avertit que ceux qui sont entrés dans la milice de Jésus-Christ ne doivent plus se livrer aux embarras du siècle ; ils en sont les principaux acteurs ; on les voit à la tête des intrigues". "Ceux qui sont entrés dans la milice de Jésus-Christ" sont des membres de l’Eglise militante ou militants dans le sens théologique de ce terme : ils combattent pour le salut. Ce qui leur est reproché, c’est de ne plus avoir pour objectif unique le salut, mais d’intriguer dans le "siècle" (on dirait aujourd’hui dans la société) – et d’être devenus des acteurs sociaux. Il n’est rien de plus convenu que de baptiser acteurs des militants.

 

Au théâtre, au cinéma, à la télévision, un acteur est "celui ou celle dont la profession est d’interpréter un personnage dans une pièce de théâtre ou à l’écran". Acteur a aussi un sens figuré ancien. C’est, en parlant d’une personne, "celui qui joue un rôle important" dans un événement, "celui qui prend une part active" à une affaire. Le mot a pour contraire spectateur et pour synonyme protagoniste. Il est attesté avant 1630. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré d’acteur est glosé ainsi : "il se dit figurément de celui qui a part dans la conduite, dans l’exécution d’une affaire" et il est illustré par "il a été un des principaux acteurs dans cette négociation". Littré fait de ce sens figuré le premier sens du mot acteur.

Si Touraine et consorts ont baptisé acteurs sociaux les militants politiques et syndicaux, ce n’est pas par fidélité à l’orateur sacré Massillon. Les militants sont supposés plus bornés que des ânes à œillères, intolérants, veules, entièrement soumis à quelques chefs cupides, haineux, etc. Ils font la guerre à leurs voisins, ils prennent chaque jour le sentier de la guerre, armés de pied en cap. Pour occulter ce discrédit, il fallait les rebaptiser. Quand on ne peut pas changer les choses ou les hommes, on change les mots : les militants retrouvent leur pucelage. Les voilà comme neufs. Les gogos gobent tout. Le tour est joué. Acteur fait cinéma, théâtre, art, représentation, vie de bohème, etc. : c’est mieux que militant qui fait service militaire obligatoire ou guerre civile, etc. Ce qui a été déterminant dans le choix du mot acteur plutôt que comédien ou actant ou meneur, etc. c’est l’étymologie. Il est emprunté au latin actor dont le sens est "qui agit". Les acteurs sociaux sont censés agir. Où ? Dans la société bien sûr. Sinon, ils ne seraient pas sociaux. Dans quel but ? Rien n’est dit du but poursuivi : "changer la vie", comme ce fut dit ou "changer de vie" ? Ne plus rouler en R5, mais en BMW ? Les agissements risquent d’être autotéliques : l’agissement pour l’agissement, bouger pour bouger, remuer pour donner l’illusion que l’on n’est pas mort, l'agitation sans autre but qu'elle-même. Un historien et homme politique du XIXe s a compris que le concept d’acteur social pouvait être un masque : c’est François Guizot. Voici ce qu’il écrit en 1828 (Histoire générale de la civilisation en Europe) : "En France, au dix-huitième siècle, vous voyez l’esprit humain s’exercer sur toutes choses, sur les idées qui, se rattachant aux intérêts réels de la vie, devaient avoir sur les faits la plus prompte et la plus puissante influence. Et cependant les meneurs, les acteurs de ces grands débats restent étrangers à toute espèce d’activité pratique, purs spéculateurs qui observent, jugent et parlent sans jamais intervenir dans les événements".

 

 

10 mai 2006

Signes 8

 

 

Paysage ferroviaire d’Irun à Vintimille

 

 

 

Vus d’un train, les paysages de France comptent parmi les plus divers qui soient au monde. En une centaine de kilomètres, peuvent se succéder cinq ou six paysages différents. Suivant la saison, le moment de la journée, le temps qu’il fait, ils changent sans cesse. Un rayon de lumière traverse-t-il le sous-bois, un paysage de forêts s’illumine ; le ciel s’assombrit-il, une brume légère s’élève-t-elle de la terre humide, les prairies deviennent le territoire de fées. Il est vrai que les cinéastes et les photographes ont formé l’œil des voyageurs. C’est devenu une séquence obligée ou attendue au cinéma ou à la télévision que de faire défiler sur l’écran de longs travellings de champs, de landes, de forêts, de prairies. Les belles images prises d’un train ont appris à regarder la beauté de ces paysages.

Ce qui est nommé ici paysage ferroviaire n’est pas l’espace ouvert et souvent enchanteur que l’on contemple d’un train, mais les abords de la voie ferrée. Pour voir ce paysage et prendre conscience à quel point il est dégradé, il faut oublier les images de cinéma ou de télévision, qui n’en montrent rien et qui, de ce point de vue, sont trompeuses, comme le sont les mots frelatés de NLF. Il faut fixer son regard sur la bande latérale de vingt à trente mètres qui fait l’emprise de la voie ferrée. Certes, les yeux se fatiguent à suivre ce qui défile vite et il est plus reposant de fixer l’horizon qui semble ne pas bouger, mais, comme ce paysage ferroviaire est quasiment immuable ou partout le même, on peut, de temps en temps, fermer les yeux, pour les reposer physiquement et ne plus les exposer à des horreurs.

D’Irun (frontière espagnole, Océan Atlantique) à Vintimille (frontière italienne, Mer Méditerranée), la ligne SNCF, puisque c’est d’elle qu’il est question ici, est empruntée par des trains rapides, elle dessert de grandes villes (Toulouse, Montpellier, Marseille, Toulon, Nice), de célèbres villégiatures (Biarritz, Saint Jean de Luz, Agde, Cannes) ou un lieu de pèlerinage connu dans le monde entier et qui attire chaque année des millions d'étrangers (Lourdes). Les paysages ferroviaires qu’elle donne à voir sont à des milliers de lieues en deçà de la bonne réputation des villes citées.

 

De Lourdes à Saint-Gaudens, la ligne traverse les forêts qui couvrent le plateau de Lannemezan. Sur les abords de la voie ferrée poussent des taillis denses, des ronciers épais, des herbes sauvages, qui ne sont jamais coupés, ni taillés, ni arrachés et qui colonisent jusqu’aux murs de soutènement moussus et gris. De part et d’autre, s’étendent des bois où la lumière ne pénètre plus, tant la végétation y est drue : les arbres sont couverts de plantes parasites jusqu’aux branches les plus élevées. Ceux que les vents violents de décembre 1999 ont abattus n’ont pas bougé de là où ils sont tombés. Personne ne les a dégagés ou débités en bûches. Ils pourrissent sur les talus ou dans les enchevêtrements de branches cassées. La nature est rendue à elle-même, les hommes qui auraient pu en entraver la progression désordonnée crèvent d’ennui dans des tours ou des barres d’immeubles. Les prés et les champs sont déserts. La campagne est vide. C’est le royaume de l’absence. Toute présence humaine semble s’être évanouie. Seules les vignes qui bordent la voie de Carcassonne à Sète sont entretenues, mais ce qui a été jadis un océan de ceps est grignoté par les friches (de plus en plus de vignes sont arrachées), lesquelles, à l’approche des villes, sont partagées en parcelles géométriques. A peine viabilisées, celles-ci se hérissent de maisons industrielles.

 

Le matériel ferroviaire semble frappé de la même malédiction. Comme les arbres abattus, il rouille lentement sur pied. Les gares autrefois desservies par les omnibus sont fermées. Sur les volets clos ont été clouées des planches qui empêchent que des intrus n'y pénètrent. Dans la campagne déserte, ce qui semble obséder la SNCF, c'est que ses gares désaffectées soient squattées. Par qui ? Des esprits ? Des zombies ? Des morts-vivants ? Les poteaux qui supportent les caténaires sont ou bien rouillés ou bien couverts de gribouillis puérils. Partout, les grillages, qui délimitent l’emprise et interdisent en théorie aux habitants de traverser les voies, sont de cette couleur indéfinie, marron foncé ou marron grisâtre, qui indique que la rouille les ronge depuis longtemps. Les coffrets de métal ou de béton qui protégent les mécanismes des signaux ou des aiguillages sont couverts de tags qui n'ont pas été effacés. Des détritus divers (papiers sales, poches en plastique, morceaux de bois, etc.) jonchent le ballast.

 

Les abords des villes et leur traversée ne sont qu'une succession de bâtiments désaffectés, de friches industrielles, de détritus, d'ateliers en ruines, de vitres cassées, d'amoncellements de tôles rouillées, etc. Quand ce ne sont pas des ruines, ce sont des parallélépipèdes de métal ou en parpaings bruts qui cachent des entrepôts. Il n'est pas de mur, quel qu'il soit, mur en parpaings, mur en plaques de béton, piles de pont, abri, qui ne soit pas couvert de tags. Même les vieux wagons au rebut le sont. Même les voitures des TER. Lang doit pavaner : le barbouillage est descendu jusque dans la voie ferrée. Même les parois de tunnels sont couvertes de peinture. D'Irun à Vintimille, cela fait plus de 1000 Km. Si l’on estime a vista de naz que 5 % du paysage ferroviaire sont couverts de peinture, de part et d'autre de la voie et sur deux mètres de haut, cela fait environ deux cent mille mètres carrés souillés. Combien de tonnes de peinture ont été répandues là ? A dix francs le mètre carré (estimation basse), on n’ose pas calculer les sommes colossales qui ont été englouties dans la barbouille. Qui a payé ? Je doute que les artistes aient acheté la peinture pour la jeter sur les murs. Les sponsors ? Lesquels ? FNAC ? Leclerc ? La fauche ? Les subventions versées par Lang et ses potes ? La plupart des tags, apparemment, sont des signatures ou des noms d’ailleurs illisibles, écrits dans le style des onomatopées de bandes dessinées. On conçoit que les barbouilleurs aient voulu prouver qu'ils savent écrire. Mais à qui ? Les admirateurs de ces tags voyagent en jet privé ou en classe affaires dans les avions de ligne. Seuls les pauvres prennent le train. C’est à eux que cette peinturlure est destinée. C’est eux, les pauvres, qui sont agressés et humiliés. Ils feignent de ne rien voir : ils baissent la tête, ils détournent le regard, ils rentrent en eux la rage que cette saleté leur inspire. Un jour, elle explosera.

 

Ces paysages ferroviaires sont, plus que la Tour Eiffel, l'Arc de Triomphe, l'Arche de la Défense, Versailles, l'image fidèle de la France réelle, la France d'aujourd'hui, la France moderne : un territoire à l’abandon. Ses habitants se soucient plus du lopin de terre de leur lotissement que de l'espace public en déshérence. Les paysages d'autoroutes sont soignés, entretenus, paysagers. Des entreprises privées les gèrent par délégation de service public, alors que le paysage ferroviaire est l’œuvre d’entreprises "nationales", SNCF ou Réseau Ferré de France, qui tiennent le bien public pour moins que rien. Les Français savent qu’ils n’ont rien à attendre de ces monstres. Ils tournent le dos à la voie, ils ne montrent que les arrières, les hangars, les cabanes, jamais les façades.

 

 

 

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09 mai 2006

Militant

 

 

 

 

 

 

La consultation des dictionnaires est une source inépuisable d’enseignements.

Dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, seconde moitié du XIXe siècle), l’adjectif militant est défini comme un "terme de théologie". Il signifie "qui appartient à la milice de Jésus-Christ". "L’Église militante, précise Littré, est l’assemblée des fidèles sur la terre, par opposition à l’Église triomphante (les saints, les bienheureux), et à l’Église souffrante (les âmes du purgatoire)". Certes, ce sens est désuet. "Aujourd’hui, écrit Littré, militant se dit dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif". Ne sont relevés que des emplois d’adjectif ("caractère militant", "disposition, attitude militante", "politique militante"), le nom ("un militant") étant attesté en 1848 seulement.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les deux sens, religieux et laïque, sont relevés. Dans la religion catholique, militant, employé comme adjectif, qualifie le croyant "qui passe sa vie terrestre à lutter contre les tentations du monde pour respecter les préceptes de l’Évangile". Ainsi Chateaubriand écrit (Le Génie du christianisme, 1803) : "Le fidèle toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l’ennemi, est traité par la religion dans sa défaite, comme ces généraux vaincus, que le Sénat romain recevait en triomphe, par la seule raison qu’ils n’avoient pas désespéré du salut final". Le sens religieux de "qui combat, qui lutte" est très ancien, bien que le mot ne soit pas relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762. Il est attesté aux alentours de 1370 dans le fragment "en l’eglise militant". Le sens dit moderne, à savoir "qui a une attitude combattante pour faire triompher une cause", est relativement récent en français : il est attesté pour la première fois en 1832 seulement dans la Correspondance de Lamartine, c’est-à-dire à une époque où l’obsession du salut céleste est remplacée peu à peu par un objectif qui est jugé, peut-être à tort, plus facile à atteindre : établir le bonheur ici-bas. On pense naïvement que l’esprit militant n’anime que les déshérités ou les "damnés de la terre". Il n’en est rien. Dans les années 1930, Paul Nizan, qui fut un léniniste enragé, n’hésite pas à renverser le mot pour l’appliquer aux nantis : "Aucune thèse de doctorat n’a encore exprimé la lutte de classes que la bourgeoisie militante mène, la nécessité de l’esclavage industriel, la haine, la peur et la colère que le prolétariat inspire à la bourgeoisie". L’Eglise militante est morte ; la "bourgeoisie militante" y succède. Sans doute Nizan connaissait le premier sens de militant. Il est vrai qu’il écrit un pamphlet contre les clercs, savants, universitaires qu’il nomme Les Chiens de garde (de la grande propriété bourgeoise).

Dire d’un adhérent du PC ou de la LCR ou de LO qu’il est un militant, c’est reprendre à la fin du XXe siècle le vocabulaire des théologiens du XIVe s : quel saut en arrière ! Voilà qui ouvre des perspectives insoupçonnées à la compréhension du monde. Si l’on se fonde sur les deux dates de 1832 et 1848 (1832 : première attestation du sens moderne de militant ; 1848 : première attestation du nom militant), l’une et l’autre étant concomitantes de révolutions, on peut penser que la politique s’est peu à peu substituée en France et en Europe à la religion, alors que, dans d’autres régions du monde, la politique est restée ce qu’elle a toujours été : de la religion. Quoi qu’il en soit, l’évolution sémantique de militant illustre de façon exemplaire cette substitution.

 

 

08 mai 2006

Association

 

 

Associer, association, associateur

 

 

Depuis les plus lointaines origines de la langue française, le nom association a un sens clair et sans ambiguïté. La première attestation date de 1408. C’est le "fait d’être associé, d’être uni à quelqu’un". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, le définit comme la "réunion de plusieurs personnes pour un but commun". Il existe des associations religieuses, commerciales, littéraires ; les ouvriers forment des associations pour se secourir ou pour améliorer leur sort ; même les malfaiteurs se réunissent pour réaliser des objectifs communs. Bien entendu, le mot s’est étendu par figure à d’autres réalités que les personnes : les mots et les idées peuvent être associés. Le verbe associer sert de base pour former de nouveaux mots : association, associatif, associationnisme, associé.

Depuis quelques années, il est entré dans la langue française un nouveau dérivé du verbe associer, qui n’est pas encore relevé dans les dictionnaires. Ce néologisme est associateur. En même temps que ce nom a été introduit en français, association et associer, dont associateur dérive, se sont chargés d’un nouveau sens.

Ce nouveau sens et ce nouveau mot viennent du Coran, plus exactement des traductions françaises de ce livre. Associateurs est le nom par lequel sont désignés les disciples du Christ. C’est un nom méprisant, haineux ou péjoratif. Les chrétiens sont dits ainsi, parce que, dans la Trinité, ils associent à Dieu, qui, dans le monothéisme pur et dur, est unique, d’autres entités, qui, selon Mahomet (mais il est le seul à en décider ainsi), ne méritent pas d’être divinisées ou d’être "associées" à Allah, à savoir un homme : le Christ, et un principe dont on ne sait s’il est un être humain ou s’il est un simple souffle : le Saint Esprit. Ainsi, il est dit dans le verset 73 de la sourate V : "Ce sont certes des mécréants ceux qui disent : "En vérité, Allah est le troisième de trois". Alors qu’il n’y a de divinité qu’Une Divinité Unique !" ; ou dans le verset 72 : "Ce sont, certes, des mécréants ceux qui disent : "En vérité, Allah, c’est le Messie, fils de Marie". Alors que le Messie (le Christ) a dit : "O enfants d’Israël, adorez Allah (non pas Allah, mais Dieu), mon Seigneur et votre Seigneur". Quiconque associe à Allah (d’autres divinités) Allah lui interdit le Paradis ; et son refuge sera le Feu. Et pour les injustes, pas de secoureurs !"

Bien entendu, le sort promis aux associateurs, c’est la mort : ainsi, entre autres versets, dans le verset 73 de la sourate V : "Et s’ils ne cessent de le dire (associer à Allah d’autres dieux ou qu’Allah, c’est le fils de Marie), certes, un châtiment douloureux touchera les mécréants d’entre eux" ; ou dans le verset 77 de la même sourate : "Dis : "ô gens du Livre, n’exagérez pas en votre religion, s’opposant à la vérité. Ne suivez pas les passions des gens qui se sont égarés avant cela, qui ont égaré beaucoup de monde et qui se sont égarés du chemin droit". Le verset 39 de la sourate VIII est explicite : "Et combattez-les (les mécréants) jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus d’association, et que la religion soit entièrement à Allah". Le début de la sourate IX ne laisse subsister aucun doute pour ce qui est du sort réservé aux associateurs. Verset 1 : "Désaveu de la part d’Allah et de Son messager à l’égard des associateurs avec qui vous avez conclu un pacte". Verset 3 : "Et proclamation aux gens, de la part d’Allah et de Son messager, au jour du Grand Pèlerinage, qu’Allah et Son messager, désavouent les associateurs. Si vous vous repentez, ce sera mieux pour vous. Mais si vous vous détournez, sachez que vous ne réduirez pas Allah à l'impuissance. Et annonce un châtiment douloureux à ceux qui ne croient pas". Verset 5 : "Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, alors laissez-leur la voie libre". Verset 14 : "Combattez-les. Allah, par vos mains, les châtiera, les couvrira d’ignominie, vous donnera la victoire sur eux".

C’est sans doute ainsi, comme disent les bien pensants et les experts en manipulations verbales, que la langue française s’enrichit de "différences" "brassées" "ailleurs", même si c’est pour inciter au crime ou promettre à autrui les pires avanies.


07 mai 2006

Consommation culturelle

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), consommation est relevé avec le sens "d’accomplissement". Un ouvrage et une affaire sont consommés quand ils sont achevés ou arrivés à perfection ou parfaits, c’est-à-dire faits jusqu’au bout. Il en est ainsi de la "consommation des prophéties" (elles sont accomplies ou réalisées), de la "consommation des siècles" (les siècles sont achevés : c’est la fin du monde), ou de la consommation du mariage (le mariage est accompli par l’union des époux). Dans le Dictionnaire de la langue française, Littré relève ce même sens, que le Trésor de la Langue française (1972-1994) juge littéraire : autrement dit, le mot n’est plus attesté que dans la littérature. Ce sens est ancien : il apparaît en 1120 dans le Psautier d'Oxford : "état de ce qui est mené à son accomplissement, à sa perfection". Il est conforme au sens du latin consummatio "accomplissement, achèvement, perfection", que les chrétiens ont entendu comme "fin du monde" et "achèvement des temps".

Le sens moderne, celui qui nous est familier, est plus récent. Il est attesté en 1580 dans un ouvrage de Bernard Palissy, qui est célèbre dans l’histoire de France pour avoir brûlé dans ses fours des quantités de meubles pour fabriquer de la céramique. Palissy parle d’ailleurs de "consommation de bois". Le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 relève le sens de "grand usage qui se fait de certaines choses, de certaines denrées", comme la "grande consommation de bois, de blés, de sel" ou dans "on fait payer le droit de consommation des vins en ce pays-là" et "il se fait une grande consommation de fourrages". Littré donne à consommation le sens de "emploi avec destruction", comme dans "faire une grande consommation de bois, d’eau, de sel" ou dans "cette guerre a fait une cruelle consommation d’hommes". Le bois est consommé, c’est-à-dire détruit pour produire de la chaleur ou de l’énergie. En économie politique, c’est "l’action de détruire l’utilité d’un produit" ou, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, "l’action d’amener une chose à perdre sa valeur économique par l’usage qu’on en fait pour la satisfaction de besoins personnels ou collectifs". Jean-Baptiste Say écrit : "la consommation n’est pas une destruction de matière, mais une destruction d’utilité". Le mot est aussi défini comme la "destruction de biens ou produits alimentaires pour la nutrition des hommes ou des animaux".

Pierre Bourdieu, qui exerça au Collège de France, est l’un des plus actifs forgerons de la nouvelle langue française. Quelque sujet qu’il aborde, il déforme le sens des mots pour démontrer la justesse de ses thèses. C’est un propagandiste enragé. Il étend la consommation à la culture : "parler de consommation culturelle, écrit-il, c’est dire qu’il y a une économie des biens culturels, mais que cette économie a une logique spécifique (…)". Le seul à parler de consommation culturelle est Bourdieu lui-même. Sur ce sujet, il est intarissable et, comme ses disciples ont été dressés à répéter son langage, même frelaté, les mots consommation culturelle sont devenus d’usage courant dans les sciences sociales. Pourtant, ni Bourdieu, ni ses disciples ne définissent ce qu’est "consommer la culture". Je croque du chocolat. Quand la plaque a été mangée, il n’en reste rien. Le chocolat a été consommé. Je fais le plein d’essence. Au bout de 500 Km, le réservoir est vide : toute l’essence a été consommée, c’est-à-dire détruite pour se transformer en énergie. Je lis un livre. Arrivé à la dernière page, le livre n’a été ni mangé, ni brûlé : il est toujours là, devant moi. Il n’y a pas eu de destruction, la lecture n’est pas une ingestion. Même l’utilité du livre n’a pas été détruite. Il peut être lu par d’autres que moi. Je me rends au Louvre. Quand j’en sors, La Joconde, que j’ai admirée, est toujours à sa place. Le tableau n’a été ni consommé, ni brûlé, ni mangé, ni dévoré – sauf des yeux. Autrement dit, ni la lecture, ni la contemplation d’un tableau, ni l’audition d’une symphonie dans une salle de concert, etc. ne sont de la consommation. Elles ne détruisent pas l’œuvre lue, regardée, écoutée, ni même son utilité. "Parler de consommation culturelle", comme le font Bourdieu and C°, c’est user de mots faux, inadéquats, impropres, mal ajustés, trompeurs, c’est disqualifier la culture en la réduisant à une destruction de symboles, c’est fourvoyer les étudiants et les lecteurs dans le leurre. "C’est qu’il y a une économie des biens culturels, mais cette économie a une logique spécifique", écrit Bourdieu. L’imprimerie, l’édition de livres et de disques, l’organisation de concerts sont des activités économiques, au sens où, pour s’exercer, elles nécessitent du travail et du capital (ça coûte cher, il faut payer le papier, les salaires, louer les salles), mais les œuvres - Le Misanthrope ou Les Leçons de ténèbres de Couperin ou La Joconde – ne sont pas des biens économiques. Le Misanthrope - l’œuvre, non le livre - ne se vend pas, non plus que les Leçons de ténèbres ou que La Joconde. Ce ne sont pas des biens, comme le sont une maison, un vignoble, une terre à blé. Ils n’appartiennent à personne, ils sont à la libre disposition de tous. N’importe qui peut copier Le Misanthrope et le garder chez soi, ou même peut acquérir chez un bouquiniste une édition scolaire à cinq centimes ou se la faire donner. Dire d’œuvres qu’elles sont des biens, c’est parler pour ne rien dire ou c’est, en usant de mots frelatés, se condamner à ne jamais rien dire de sensé de la réalité.

Certes, l’économie en question, précise Bourdieu, a une "logique spécifique" : autrement dit, cette économie n’a rien en commun avec l’économie. Pourquoi parler d’économie alors ? C’est que Monsieur Bourdieu a de la vanité et de la prétention : il se prend pour Marx, Karl Marx, l’auteur du Capital et du Manifeste du Parti communiste. Il marche sur les brisées de Marx, il écrit lui aussi son Capital, mais le Capital culturel. C’est un petit Marx ou un Marx au petit pied ou au pied levé. Pour singer Marx, il faut de l’économie. Alors il en met, partout, même là où il n’y en a pas, surtout là où il n’y en a pas, pour rabaisser la culture et l’art, qu’il n’aime guère, au niveau de la fabrication, distribution et vente de chaussures, de voitures ou de berlingots.

 

 

06 mai 2006

Mythologies intellotes 10

 

 

 

 

Le mythe Colette ou comment on détourne le sens d’une œuvre

 

 

 

 

 

Depuis deux ou trois décennies, les modernes ont annexé Colette (1873-1954), au point qu’ils mettent au féminin les noms par lesquels elle est désignée : auteure, écrivaine. A ce jour, ils n’ont pas osé la nommer mimesse, féminin de mime, bien qu’elle ait joué des rôles de nymphe au bain dans des pantomimes de music-hall. En bref, Colette serait des leurs, toute pareille, à leur image, comme un clone exhumé d’un passé auquel ils ne comprennent rien et qui ne les intéresse pas. Elle serait "en avance sur son époque", donc "en phase avec la nôtre", anticonformiste, transgressive, subversive, bi, id est hétéro et homo, épouse et amante, mère de famille et demi mondaine, etc. aussi bien dans sa vie que dans son œuvre.

Ce maquillage en bi de Gay Pride n’abuse que ceux qu’un rien abuse. Dans des photos en noir et blanc de piètre qualité, Colette a posé à demi nue ou vêtue de tulles coquines, un sein à l’air. Comme tout cliché, ces photos cachent l’essentiel. Juger son œuvre à partir de ces clichés, c’est s’exposer à n’égrener que le chapelet de la doxa moderne et trahir le grand écrivain français qu’elle est. Ainsi le "service public" étant ce qu’il est, c’est-à-dire ni un service, ni au service du public, ce sont ces clichés insignifiants que Mme Trintignant a déployés dans le téléfilm à scandales réalisé en Lithuanie et que France 2 s’est empressée de diffuser, non pas pour rendre hommage à l’écrivain mort en août 1954, mais pour l’enfermer dans le sarcophage de la fausse modernité, après l’avoir entourée des bandelettes fanées de la subversion.

C’est dans sa vie, dans ses déboires, dans ses expériences, mais aussi dans ses joies, que Colette a puisé pour écrire son œuvre. Mariée jeune, à l’âge de vingt ans, avec un barbon, elle s’est libérée de son statut d’épouse trompée, d’abord grâce au succès de la série des Claudine, puis en divorçant. Elle s’est lancée dans la pantomime lascive et a gagné sa vie pour ne plus dépendre d’un homme qui la trompait et l’humiliait, comme elle le raconte sous une forme romancée dans La Vagabonde (1910). Sottement persuadés qu’il est dans la nature des femmes d’alimenter leur oeuvre de ce qui fait leur vie, comme si Proust, Musset, Leiris, Rousseau, Mauriac (fils), Amiel n’avaient pas fait une œuvre de leur vie, les modernes en infèrent que Colette aurait inventé une écriture féminine, naturellement féminine, toute en intuition, ouvrant une voie dans laquelle se sont engouffrées Mmes Angot, Darrieussecq, Cixous, qui prétendent écrire en femmes, parce qu’elles mettent en scène leur vie. Et comme Colette a aimé aussi des femmes, elle est devenue l’égérie des militantes qui veulent en finir avec la prétendue domination des mâles. Le travestissement de Colette en écrivaine féministe n’est qu’une des formes que prend en littérature cette manipulation des symboles dans laquelle les modernes sont passés experts. Si son oeuvre n’avait pas été en partie oubliée, elle n’aurait pas été ainsi dénaturée. Il faut donc redresser ce jugement tordu.

Dans la carrière de Colette, il est un fait qui ne trompe pas : c’est son nom. Ses premiers romans ont été signés Willy, le nom de plume de son mari, auquel ensuite elle a ajouté, comme si c’était son prénom, Colette, enfin elle a adopté le nom de Colette, qui est certes un prénom féminin, mais qui est d’abord son nom de famille, puisque, dans l’état civil, elle est enregistrée sous le nom de Sidonie-Gabrielle Colette. Colette est le nom que son père lui a transmis. Dans l’ordre symbolique qui fait l’identité de chacun, la mère donne la vie, le père le nom. Elle a donc assumé son patronyme, lequel n’est pas l’oriflamme d’une auteure en guerre contre l’ordre machiste, mais le signe qu’elle accepte le mode symbolique d’accès à l’identité de l’humanité occidentale.

Ici, nous rendons hommage, non pas à l’écrivaine, encore moins à l’auteure bi, tri ou quadri, mais à l’écrivain français. Disons-le tout net, même si les bien pensants s’en offusquent : Colette n’est pas moderne. Comme femme et comme écrivain, elle est étrangère à notre modernité, qui est presque toujours une verroterie de pacotille. Elle est même anti-moderne. Si elle a été guindée sur le piédestal moderne, c’est que divers faits ont été occultés, qu’il faut rétablir. Colette a gagné sa vie en écrivant dans des journaux réactionnaires et bien pensants, tels Le Figaro ou Le Matin, où l’aristocrate Henri de Jouvenel, son deuxième mari, lui a confié la direction des pages littéraires. En 1931, Ces plaisirs a été publié en feuilleton dans Gringoire, dont les sympathies pour l’extrême-droite d’alors sont connues. De son vivant, les redingotes noires à haut-de-forme de la Troisième République l’ont honorée : chevalier, officier, commandeur, puis grand officier de la Légion d’honneur. A sa mort, la Quatrième République lui a fait des obsèques nationales. Elle a été élue à l’Académie Royale de Belgique, puis à l’Académie Goncourt, qu’elle a présidée en 1949. Pendant les années 1930, elle a été invitée à prononcer des conférences dans des pays, Belgique, Etats-Unis, Roumanie, Autriche, Afrique du Nord, qui étaient loin d’être le centre de la modernité littéraire. Anticonformiste ou subversive, Colette ? "La blague est hénaurme", aurait ricané Flaubert, s’il avait été notre contemporain. Colette a tout de l’écrivain installé, assis, reconnu très tôt, montré en exemple au monde entier, intégré au système, décoré, adulé, honoré, fêté, célébré. D’ailleurs, longtemps, les maîtres de l’école primaire ont puisé dans son œuvre les textes de la dictée quotidienne qu’ils infligeaient à leurs élèves, non pas pour les punir, mais pour leur faire goûter l’art de la description réaliste et léchée, comme dans cet extrait du Blé en herbe (1923) : "Le soleil de septembre versa une jaune lumière nette et rajeunie sur la mer, bleue au loin, verdie au bord par les sables immergés. Philippe respira, après le passage de la brume marine, avec le plaisir de surgir, baigné d’air et de clarté, hors d’un couloir étouffant. Il se tourna vers la terre pour voir ruisseler entre les failles des rochers, l’or des ajoncs refleuris..."

A la différence des modernes, chez qui le virtuel tient lieu de monde, le réel, pour Colette, existe bien. En dehors d’elle, il y a des choses, des êtres, des animaux, faits de terre, de sang, de sueur, de chair, qu’elle ne réduit pas à des idées frustes, des "représentations", comme on dit en Modernie. De fait, elle n’a pas de conception du monde. Il lui suffit que le monde existe, qu’il soit là, qu’elle le voie, qu’elle le touche, qu’elle le respire, qu’elle s’en saisisse. Tout chez les modernes est idéologie. Chez elle, rien ne l’est. L’idéologie lui est aussi étrangère que la Chine. Aux idées, elle préfère les sens, l’ouïe, le toucher, l’odorat. Elle sait observer les choses, les êtres et les animaux, qui, sous sa plume, prennent vie. Ce que son regard saisit, le corps des hommes et des femmes, leur chair, leur épiderme, leur odeur, les vêtements, les mimiques qu’ils font, est transposé en images sensuelles qui attestent le bonheur qu’elle éprouve à les regarder. Elle accepte le monde tel qu’il est, sans même songer à le subvertir. De fait, son œuvre est à l’opposé de la conception que les modernes se font de la littérature. Elle saisit la vie à Paris ou en province, la terre, l’enracinement, le travail. Pour elle, "la terre ne ment pas", que ce soit la terre de son enfance passée en Bourgogne ou celle d’autres régions de France. Soit qu’elle n’y soit pas parvenue, soit qu’elle ne l’ait pas voulu, de peur de trahir ce qu’elle était, elle ne s’est jamais départie de son accent "à couper au couteau", avec un r roulé et d’amples variations dans les harmoniques du son, comme il en existait tant en France avant l’uniformisation des accents et la disparition des langues régionales dans les années 1960-70 où la modernité a triomphé, et bien que cet accent l’ait condamnée à jouer au music-hall dans des pièces "muettes" qu’elle nomme pantomimes.

De son vivant déjà, elle n’était pas moderne, faisant revivre un monde révolu, celui d’avant 1914. L’époque dans laquelle elle situe l’action de ses romans et qu’elle tente de ressusciter, ce n’est pas son époque, celle dans laquelle elle écrit la plus grande partie de son oeuvre, après 1918, mais "la Belle Epoque", l’entre-deux siècles, l’ère du bonheur sensuel, des plaisirs de la chair, de la douce insouciance, dont la première guerre mondiale a sonné le glas. En 1955, Cocteau, rendant hommage à Colette devant les membres de l’Académie royale de langue et littérature françaises Belgique, écrivait avec lucidité : "Elle était intarissable en ce qui concerne l’époque de Claudine et paraissait ignorer la nôtre, ou n’y attacher aucune importance". Colette est née en 1873 et la série des Claudine raconte sous une forme romancée sa jeunesse. "L’époque de Claudine", ce sont les quinze dernières années du XIXe siècle et le tout début du XXe siècle. Les élites des IIIe et IVe Républiques ont reconnu en elle un écrivain spécifiquement français. Français a pour premier et plus ancien sens "libre". Elle a été fidèle à ce qu’est la France par la passion qu’elle éprouvait pour la liberté, dans quelque domaine, moeurs, idées, langue, style. Si Colette a divorcé et a mené la vie d’une femme libre ou libérée, c’est que les liens ou les attachements du mariage limitent la liberté de celui des deux conjoints qui, dans le mariage bourgeois, se trouve dans une position de faiblesse, comme elle l’écrit de façon lumineuse dans La Vagabonde : "Souvenez-vous, Hamond, de ce que fut pour moi le mariage... Non, il ne s’agit pas des trahisons, vous vous méprenez ! Il s’agit de la domesticité conjugale, qui fait de tant d’épouses une sorte de nurse pour adulte..." Ce qui fait la marque de fabrique de Colette, c’est la liberté hardie, et parfois insolente, dont elle fait preuve dans le ton, dans la syntaxe, dans les images inédites ou dans les mots qu’elle invente ou dans les mots nouveaux ou populaires qu’elle n’hésite pas à employer. Lisons cet extrait de La Vagabonde : "Qu’est-ce que j’ai donc, ce soir ?... C’est ce brouillard de décembre, glacial, tout en paillettes de gel suspendues, qui vibre autour des becs de gaz en halo irisé, qui fond sur les lèvres avec un goût de créosote... Sous le gaz verdâtre, ma rue, à cette heure, est un gâchis crémeux, praliné, marron-moka et jaune caramel - un dessert éboulé, fondu, où surnage le nougat des moellons". Pour ce qui est de l’ivresse ou de l’allégresse impertinente que produit la liberté, Colette n’a pas été dépassée.

 

 

 

 

 

 

05 mai 2006

Norme

 

 

 

Norme, normatif

 

 

Ces deux mots, le second dérivé du premier, semblent familiers, comme s’ils faisaient partie depuis des siècles de la langue française. En réalité, il n’en est rien : ce sont des mots modernes. Ils ne sont pas relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762). Dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré), norme est relevé et défini en une seule courte phrase : ce mot "se dit pour règle, loi, d’après laquelle on doit se diriger". Littré précise que norme s’emploie "quelquefois" : l’emploi en est rare et limité. Littré relève un seul exemple, chez Coquillart, au XVe s. : "Sans règle ni sans norme". Le mot est emprunté au latin norma, qui signifie au sens propre "équerre" et, au sens figuré, "règle", "modèle". C’est dans le dictionnaire de Littré, en 1868, que l’adjectif normatif est attesté pour la première fois. Le sens de ce "terme didactique" est "qui a force de règle". L’exemple qui l’illustre semble issu d’une autre époque, éloignée dans le temps, totalement révolue, où l’on parlait "d’écrits apostoliques" et où l’Eglise avait "une autorité" : "les écrits apostoliques ont une autorité normative dans l’Église".

A l’opposé et contrairement à leur rareté jusqu’à la fin du XIXe siècle, on ne compte plus les emplois de normatif et de norme en français moderne, surtout dans le jargon des sciences sociales et humaines ou dans celui des techniques. Le Trésor de la Langue française établit que les deux sens courants de norme, à savoir "état habituel, régulier" et "données, mesures", sont respectivement attestés en 1867 et 1932. Dans l’industrie, c’est, quand normes est au pluriel, "l’ensemble de données (mesures, caractéristiques, qualités, formules de composition) définissant un matériau, un produit, un objet ou un procédé permettant de rendre la production (d’un matériau), la mise en œuvre (d’un procédé) plus simple, plus efficace, rationnelle ou économique, et de servir ainsi de référence pour résoudre les problèmes répétitifs". Ainsi on a des normes homologuées , normes officielles , normes françaises, normes internationales, normes techniques, normes de construction, normes d’équipement, normes de fabrication, normes d’insonorisation, normes anti-pollution, normes en vigueur, appareil, objet conforme aux normes. Une citation illustre l’emploi étendu de norme dans ce sens : "Au stade de la production du bois (…), il existe un nombre relativement important de normes françaises, notamment pour les produits demi finis, les parquets, les menuiseries en bois, l’ameublement et les emballages, mais ces normes ne sont pas obligatoires et elles sont souvent ignorées". Chacun a entendu parler de normes NF, AFNOR, UE, etc. sans connaître ce à quoi elles obligeaient les fabricants. En économie, dans la distribution, dans la production, dans la consommation, les normes sont jugées bonnes, nécessaires, utiles. Il est même exigé de plus en plus de normes et des normes de plus en plus strictes ou sévères ou contraignantes. Ce sont des normes réelles, définies avec précision, administratives. Il est même prévu des sanctions pour ceux qui, agriculteurs, commerçants, producteurs de volailles, éleveurs, industriels, importateurs, exportateurs, fabricants de jouets, etc. ne respecteraient pas les normes.

Il existe d’autres normes que ces mesures ou données. C’est "l’état habituel ou régulier" de quelque chose. Le sens est précisé dans le Trésor de la Langue française : "Par référence à un "type idéal", la norme prescrit ce qui doit être en se basant sur des jugements de valeur". C’est "la règle, le principe auquel on doit se référer pour juger ou agir". Ces normes, qui touchent les mœurs ou la langue ou l’art, sont symboliques, dans la mesure où elles ne sont pas enregistrées dans les recueils de règlements et où il n’est pas prévu d'en sanctionner les infractions. Or ce sont justement ces normes légères et peu contraignantes qui sont vouées aux gémonies. Elles n’engagent à rien, pourtant il faut qu’elles disparaissent. On s’accommode de normes sévères, on s’incommode de celles qui n’imposent rien. C’est surtout au sujet de la langue que la condamnation de la norme est la plus sévère. Ce sont, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, les "règles définissant ce qui doit être choisi parmi les usages d’une langue, ce à quoi doit se conformer la communauté linguistique au nom d’un certain idéal esthétique ou socioculturel (…) ou tout ce qui est d’usage commun et courant dans une communauté linguistique et correspond alors à l’institution sociale que constitue la langue". Quand on connaît les usages réels, on ne peut qu’en conclure que les normes n’existent pas. Les linguistes sont encore plus sévères vis-à-vis de la norme : "Un argument fréquent évoqué est celui de "l’autorité" des "bons" auteurs, argument qui débouche souvent sur un cercle vicieux : on cherche la norme chez les "bons" auteurs, mais on définit aussi le "bon" auteur comme celui qui respecte la norme !". Il est évident que, pour qui a lu ce qui est s’écrit de nos jours, les beaux développements sur les "bons" auteurs et sur la "norme" ne réfèrent qu’à des monstres, maléfiques à n’en pas douter, mais purement imaginaires.

L’adjectif normatif est presque toujours péjoratif. Le mépris porte sur la norme symbolique. "L’attitude normative s’estompe de plus en plus devant les exigences de la vie pratique", est-il cité en manière d’exemple dans le Trésor de la Langue française. Ou : "Trop souvent (...) les définitions de la culture générale sont posées a priori en fonction des œuvres du passé ou du système normatif d’une élite, sans qu’il soit tenu compte des valeurs culturelles réelles ou potentielles vécues dans les différents milieux sociaux", comme si les ouvriers ou les paysans étaient éternellement condamnés à ne jamais écouter Mozart ou à ne jamais apprécier un tableau de Léonard de Vinci. C’est l’autorité et la morale qui sont qualifiées de normatives, alors que la première n’existe plus et que la seconde est en miettes, et non pas l’Union européenne qui est, au monde, la plus grosse productrice de normes et de normes en tous genres. Qualifier de normative la grammaire, c’est, en ajoutant ce seul adjectif, la disqualifier à jamais : elle invoquerait "une norme idéale et figée et tend à imposer un "bon usage", voire un "beau langage" en face de formes jugées incorrectes". Alors que cette grammaire n’a peut-être jamais existé ou que, si elle a existé, elle est morte depuis longtemps, elle est toujours le Mal à combattre : "La grammaire normative se fonde sur la distinction de niveaux de langue (langue cultivée, langue populaire, patois, etc.) ; et, parmi ces niveaux, elle en définit un comme langue de prestige à imiter, à adopter ; cette langue est dite la "bonne langue", le "bon usage" (...)".

Etrange époque qui réprouve que soient corrigées les fautes d’orthographe, mais qui exige que soient réduits au silence ceux qui osent exprimer une idée qui n’a pas reçu l’imprimatur du Monde ou de l’EHESS, comme si la critique de normes fictives n’était que la posture de la noire tartufferie.

 

 

 

04 mai 2006

Signes 7

 

 

Culture bourgeoise

 

 

 

Ce que Littré, au XIXe s, définissait, conformément au sens juste et ancien de ce mot, comme la culture, à savoir la seule culture des lettres, des sciences et des beaux-arts, est devenu dans le jargon marxiste et chez les sociologues inspirés par Bourdieu la culture bourgeoise. Elle est toujours de la culture, mais elle est disqualifiée, rabaissée, attachée à une seule classe sociale. C’est celle que les dominants, ayant leurs intérêts propres et défendant par cupidité leurs seuls biens, richesses, avoirs, terres, valeurs mobilières, auraient imposée par la contrainte ou la violence symbolique, aux pauvres, ouvriers, paysans, employés, afin que ceux-ci ne regimbent plus contre l’exploitation dont ils sont ou seraient les victimes et qui bénéficierait aux seuls exploiteurs.

En bon jargon marxiste, la bourgeoisie étant la classe qui possède les moyens de production et d’échange, le vocable culture bourgeoise désigne donc, en toute bonne logique, les activités de ceux qui possèdent les moyens de production et d’échange des idées, des concepts, des images, des sons, des symboles, et qui en font un commerce rentable.

Qui est cette bourgeoisie ? Les rares professeurs qui enseignent encore, mais pour plus longtemps, le latin, le grec, la littérature de l’époque classique, la philosophie, en échange d’un salaire mensuel de mille fois inférieur aux gains hebdomadaires ou même journaliers d’un Debbouze ? Soyons sérieux. Ce sont de faux bourgeois ou de prétendus bourgeois. Ils ne possèdent pas de capital qu’ils feraient fructifier aux dépens de leurs élèves, quoi qu'en disent les crétins de la sociologie, et encore moins de capital culturel. Les bourgeois, les vrais, ceux qui font de la culture une activité économique, qui vendent les idées, les concepts, les symboles, les œuvres de l’esprit, sont Bouygues, Pinault, Suard, Tapie, Lagardère, Vernes, Rousselet, Séguéla, Bleustein-Blanchet, Badinter, Gallimard, la FNAC, Depardieu, TF1, Endémol, Arthur, les télés publiques, Canal +. Ils possèdent des entreprises de com, des chaînes télé, des agences de pub, des sociétés de prod. Ils produisent des films, ils éditent des journaux, ils publient des livres, ils mettent en vente des CD et des DVD, ils enregistrent de la musique rap ou du hip-hop. Ils accèdent sans difficulté aux media qu’ils contrôlent, ils sont quasiment les seuls à jouir de la liberté d’expression. Ce qu’ils diffusent sous le nom de culture rapporte gros : la pub, la com, la télé, les media, l’audiovisuel, le multi-media, le cinéma, les feuilletons, les événements medias, les variétés ; pas la littérature, la philosophie, le latin, le grec, qui ne rapportent rien. Publiez Racine, la vente des livres paiera à peine le prix du papier. Autant construire des châteaux en Espagne. En revanche, investissez votre capital dans une société de prod - feuilletons, docus, films pub -, il vous rapportera des milliards. Bouygues l’a compris ; Badinter aussi. La bourgeoisie sait d’expérience que les investissements dans le charbon ou l’acier ne rapportent rien, elle fait donc dans la culture, dont elle a changé la nature, transformant la vie de l’esprit, ce qu’a été naguère la culture, en manipulation de symboles, ce qu’est la culture bourgeoise. Elle a compris que ce qui fait la différence entre Racine et la com, c’est d’un côté l’effort désintéressé, de l’autre le fric facile à gagner.

Les marxistes au pouvoir, la culture, accusée sans raison d’être un complot occulte ourdi par de voraces bourgeois pour maintenir les dominés sous leur coupe, a été peu à peu chassée de l’école et reléguée dans les culs de basse-fosse d’un passé révolu. C’en est fini d’Homère, de Virgile, de Racine, de la belle langue, de la grammaire, du latin. La com, la pub, la BD, les media, l’audiovisuel, les parlers banlieue les ont remplacés. L’école résistait aux forces brutes du fric : c’était même sa raison d’être. Depuis 1981, les humanités éliminées, en se baptisant démocratique ou nouvelle ou socialiste, elle est devenue la forteresse de la vraie culture bourgeoise, la pire, celle qui n’a de culture que le nom, celle du fric et de l’Afrique, du Fritz et de la frime, du vide et de la poudre aux yeux, de l’image facile et du son bruyant, la culture à Nanard ou au papivore. La culture bourgeoise qui nourrit l’école, fait rêver la gôche, enrichit Canal +, émerveille les intellos, enchante les sociologues, légitime les docteurs ès sciences de l’éducation, est tout ce que l’on voudra, sauf de la culture : elle est cupide, elle abaisse, elle produit de la barbarie. Elle n’émancipe pas, elle asservit. Elle ne libère pas l’esprit, elle l’enchaîne. Les sociologues qui se prenaient pour Marx ont fait de la modeste culture des lettres, des sciences et des beaux-arts un épouvantail ; ils y ont mis à la place un monstre édenté, vorace et venimeux. C'est sans doute ce que les marxistes nomment eux-mêmes une ruse de l'histoire.  

 

 

 

 

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03 mai 2006

Lumière des livres 9

 

 

 

 

 

 

Hommage à Bat Ye’or

 

 

 

 

Pour ceux qui portent un intérêt au Proche-Orient, sans en être des spécialistes attitrés, Bat Ye’or a été longtemps source de doutes ou d’interrogations, ne serait-ce qu’à cause de ce nom, étrange, difficile à déchiffrer, qui ne ressemble à rien de connu dans nos langues et qui est de toute évidence un pseudonyme. Il est fait de deux mots hébreux qui signifient "la Fille (Bat) du Nil (Ye’or)". Bat Ye’or est une femme relativement âgée, dont on ne connaît qu’une photo et dont le véritable nom n’est connu que de quelques rares personnes. Depuis une quarantaine d’années, elle vit en Suisse. Il semble que son mari ait eu la responsabilité, en sa qualité d’expert, des relations entre l’ONU de Genève et les Organisations non gouvernementales qui défendent les droits de l’homme partout où ils sont menacés et les diffusent là où ils sont inconnus. Nous ne disposons à son sujet que de bribes de biographie : elle est née en Egypte, sans doute dans les années 1940. En 1955, ses parents et elle-même ont été déchus de la nationalité égyptienne, parce qu’ils étaient juifs. S’ils étaient égyptiens, c’est sans doute qu’ils étaient installés en Egypte depuis longtemps. En effet, à partir du moment où l’Egypte est devenue un pays libre, souverain et indépendant, libéré de l’emprise ottomane, en 1914 dans les faits, puis en 1918 officiellement, membre de la SDN, les étrangers ou supposés tels devaient prouver que leurs ancêtres avaient été enterrés en Egypte avant 1830 pour obtenir la nationalité égyptienne. Le pseudonyme de Bat Ye’or est donc justifié, en dépit de son caractère romanesque, par l’origine de celle qui le porte : elle est "la Fille du Nil", comme l’héroïne du beau roman de Gilbert Sinoué, La Fille du Nil (Denoël, 1993). Déchue de la nationalité, sa famille est restée en Egypte pendant deux ans avec le statut d’apatride, puis elle s’est réfugiée à Londres, où elle a obtenu la nationalité britannique. En 1948, vivaient en Egypte un peu moins de quatre-vingt dix mille Juifs, qui en sont tous partis entre 1948 et 1956, ou volontairement ou contraints et forcés, sous la menace. "J’ai été témoin de l’expulsion de la communauté juive d’Egypte (85000 personnes). Elle s’est faite dans une atmosphère de haine, de terrorisme, de pillage et de vol. Elle a commencé en 1945 et elle a eu un pic en 1948 et 1956 (…). C’est l’expérience commune des Juifs dans tout le monde arabe. Il y avait quelque un million de Juifs là-bas. Aujourd’hui, dix mille sont restés. J’ai écrit un livre sur ce sujet, Les Juifs en Egypte (Editions de l’avenir, Genève, 1971)" (entretien avec Daily Politika, 1995). Le nom qu’elle a choisi est donc, si on le replace dans les circonstances, une oriflamme de combat qui affirme une origine ou une identité : à la fois juive puisque le nom est hébreu et égyptienne puisqu’elle s’enracine dans la vallée du Nil. Les Juifs d’Egypte étaient pour la quasi totalité d’entre eux francophones et francophiles, comme l’attestent les beaux romans de Madame Paula Jacques, dont Deborah et les anges dissipés (Le Mercure de France, 1991). Comme tous les Juifs d’Egypte, Bat Ye’or, qui est polyglotte (elle connaît l’anglais, l’hébreu, l’arabe), écrit surtout en français.

 

Ce que fait apparaître une rapide consultation de la liste des principales publications de Bat Ye’or (" Comment j’ai découvert la dhimmitude ", Les Cahiers de l’Orient, 1997, n° 48 ; Les Juifs en Egypte, Editions de l’Avenir, Genève, 1971 ; Le Dhimmi, profil de l’opprimé en Orient et en Afrique du Nord depuis la conquête arabe, Anthropos, 1980 ; Les Chrétiens d’Orient entre Jihad et Dhimmitude : VIIe - XXe s., Editions du Cerf, 1991 ; Juifs et chrétiens sous l’islam : les dhimmis face au défi intégriste, Berg International, 1994 ; " Juifs et chrétiens sous l’islam ", Commentaire, n° 97, printemps 2002), c’est qu’elle a centré ses travaux de recherche sur la dhimma. Ce mot arabe qui signifie "protection", désigne l’ensemble des lois, des règles, des interdits, des contraintes qui ont été imposés, à partir du VIIIe siècle, dans les pays qu’ont conquis les Arabes islamisés, de l’Iran à l’Espagne, à ces hommes et femmes qui, chrétiens, juifs ou zoroastriens, ont refusé de se convertir à la nouvelle religion. La dhimma, qui forme un "lacis", selon Bat Ye’or, c’est-à-dire un réseau de contraintes fortes, est légitimée par plusieurs versets du Coran, dont les versets 29 et 5 de la sourate 9, que voici : "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés", et : "Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, alors laissez-leur la voie libre, car Allah est Pardonneur et Miséricordieux".

La dhimma est à la source d’une condition sociale, politique et humaine que les Juifs, les chrétiens, les zoroastriens, nommés dhimmis, ont eu à connaître et que certains connaissent toujours. Le nom dhimmi par lequel sont désignés les peuples qui vivent sous la loi islamique, est l’objet, comme d’autres mots arabes, quand ils sont traduits ou adaptés dans les langues européennes, d’interprétations qui en atténuent ou en déforment le sens. En français, il est traduit par protégé. Dans le "glossaire islamique" d’un site prosélyte, il est défini ainsi : "protégé, membre de l’une des religions du Livre (judaïsme, christianisme, mazdéisme éventuellement, sabéen de Harrân) vivant sous la protection statutaire de la loi musulmane". En apparence, le sens est positif ou favorable. En fait, il en va autrement. Sous ce mot, se cache un pur et simple rapport de forces, comme le montre le dérivé de protéger qu’est protectorat, et que Littré définit ainsi : "situation d’un gouvernement à l’égard d’un autre moins puissant auquel il prête son appui". Les Marocains, dont le pays a été pendant près de cinquante ans un "protectorat français", s’indigneraient que cette définition fût appliquée à ce qu’ils ont connu ou à ce dont ils savent de ce que fut le Maroc sous le protectorat français. Le nom protecteur, dans les expressions air protecteur ou ton protecteur, signifie "arrogant" ou "imbu de lui-même". Dans le Trésor de la langue française, un protecteur "entretient une femme galante" et, si cette "femme galante" vend ses charmes, ce protecteur est un souteneur, qui fait travailler à son seul profit cette femme. On dit en français populaire que c’est un maquereau. Ce dernier nom a au moins l’avantage de ne rien dissimuler de la réalité.

Ce que montre Bat Ye’or est que les dhimmis sont protégés effectivement, mais des seules règles et des lois du djihad. La guerre ne leur est pas faite, tant qu’ils acceptent la domination de l’islam et à condition qu’ils paient un tribut ou une contribution spéciale ou jiziya en échange de la sécurité de leur personne et de leurs biens, cette protection étant précaire et pouvant cesser unilatéralement à tout moment. En effet, pour les théologiens de l’islam, et cela, dès le VIIIe siècle, le monde se divise en deux zones nommées dar el islam ("maison de l’islam") et dar el harb (tout ce qui n’est pas d’islam et qui est déclaré "maison de la guerre"). Les juifs et les chrétiens, eux, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam, en harbis quand ils vivent en zone de guerre. Entre le dar el islam et le dar el harb, une troisième zone est distinguée : celle des pays de la trêve ou guerre interrompue, sachant que la trêve provisoire ne peut pas durer plus de dix ans. Selon ces théologiens, le monde est régi par le djihad ou "effort" que s’imposent les musulmans pour islamiser le monde, pour faire entrer tous les pays dans le dar el islam et pour soumettre l’humanité tout entière à la loi d’Allah. La condition de dhimmi est la conséquence du djihad victorieux.

 

"Les lois édictées par la charia concernant les populations dhimmies sont nombreuses et touchent à tous les domaines de l’existence". Ce n’est pas la dimension religieuse qu’analyse Bat Ye’or : "Quoique la condition du dhimmi soit le miroir d’une intolérance religieuse – guère exceptionnelle d’ailleurs dans l’histoire humaine -, seul son caractère politique : spoliation et asservissement de l’indigène retiendra notre attention". C’est d’abord une exploitation économique. Sur les terres que les indigènes ont pu conserver, était prélevé un impôt particulier, le kharadj, dont les terres attribuées en fiefs aux conquérants étaient exonérées. Cet impôt sur la terre s’ajoutait à la taxe de capitation, portant sur les personnes, qui est nommée jiziya. Des discriminations politiques et sociales complétaient cette exploitation économique. "Il était interdit au dhimmi, sous peine de mort, de porter ou de posséder des armes, de lever contre un musulman, fût-il agresseur, de s’allier aux ennemis des Arabes, de critiquer l’islam, son prophète et les anges, de se convertir à une religion autre que l’islam et, s’étant converti à l’islam, de revenir à la religion première, de se lier par le mariage ou les relations sexuelles avec une musulmane, d’occuper une fonction lui conférant une autorité sur un musulman". En outre, les dhimmis étaient soumis à des obligations humiliantes : "vivre séparés des musulmans, dans ses quartiers spéciaux dont on fermait les portes chaque soir", "avoir des maisons plus basses", "pratiquer leur culte en secret et en silence", "cacher leurs objets de culte", "porter des vêtements distinctifs", " avoir des tombes différentes ", etc. Ces discriminations étaient couronnées par l’organisation juridique. "Toute contestation entre un dhimmi et un musulman était jugée par un tribunal islamique, où le témoignage du dhimmi était irrecevable". Même "le droit de se défendre" était dénié au dhimmi. C’est donc l’islam victorieux qui décide des interdits dont pâtissent les dhimmis et des droits qui leur sont abandonnés. La négociation n’est pas possible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire des armées de l’islam. Dès lors, il est "protégé" de l’esclavage, des massacres, des pillages. C’est en ce sens qu’il faut entendre la "protection" offerte par l’islam aux dhimmis - ce dont les spécialistes en sciences sociales et humaines infèrent une "tolérance" qui serait consubstantielle de l’islam. Si le dhimmi se rebelle, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

 

Pour rendre compte de ces faits, Bat Ye’or développe le concept de peuples "morts-vivants". Ces peuples sont sans histoire, au sens où ils ont été dépouillés de toute histoire . ils ne sont plus rien : toute identité leur est niée. Ils ne sont plus qu’un agrégat de "sous-hommes" ou de sous citoyens, dont l’existence précaire peut à tout moment s’achever. Les peuples qu’ils ont formés sont morts, mais les individus qui les composent survivent, errant dans le monde, comme des zombies, invisibles et silencieux. "Il existe de par la terre des peuples qui n’ont plus d’âme. Fuites et exils ont assourdi les souvenirs, éteint le regard, étouffé la parole… Peuples vaincus, ils furent rejetés par l’Histoire dans l’humble anonymat des masses exploitées, lesquelles avec leur sang, leur sueur, leurs larmes édifièrent la civilisation de leurs oppresseurs. Aussi vont-ils de par le monde sans racines et sans mémoire, aliénés, oubliés du temps, atomisés, portant leur nostalgie comme un boulet". Comme ces peuples sont niés dans leur être même, ils ont, bien qu’ils soient "libres", le destin des esclaves. Bat Ye’or se fait l’historienne de ces peuples morts-vivants, bien qu’elle soit consciente que le combat qu’elle mène est inégal et sans doute perdu d’avance. Ainsi, dans un passé récent, la communauté internationale a essayé de donner une existence légale et politique à ces peuples morts-vivants. Le traité de Sèvres, signé en 1920 par les autorités de l’Empire ottoman et les puissances victorieuses (France, Royaume Uni, Etats-Unis) pour mettre un terme au premier conflit mondial entre l’Empire ottoman, allié de l’axe germano-autrichien, et les puissances occidentales, prévoyait que le territoire historique des Arméniens dans la partie orientale de la Turquie actuelle leur serait restitué et qu’ils pourraient y vivre, comme un peuple libre et souverain, à l’abri de frontières dont le Président des Etats-Unis de l’époque garantissait l’inviolabilité ; il prévoyait aussi que, dans le territoire où vivent les Kurdes, il serait établi un Etat libre et souverain et que les Grecs vivant de toute éternité en Asie mineure auraient eux aussi un Etat, grâce auquel ils auraient pu vivre leur existence de peuple. Les Turcs, quant à eux, qui formaient la moitié de la population de l’Asie mineure (environ 10 millions de personnes), disposant d’un territoire aussi étendu que l’Italie actuelle. Or, une guerre féroce menée par l’armée turque a rendu impossible l’application de ce traité et annulé toutes les dispositions prévues pour redonner une existence à ces peuples qui sont restés des morts vivants. En fait, de tous les peuples dhimmis (Assyriens, Coptes, Arméniens, Maronites, Juifs, pour ne citer que les plus connus), seul le peuple juif a pu en 1948 se libérer de ce destin cruel de peuple mort-vivant.

 

Ce qui fait l’originalité de Bat Ye’or, c’est qu’elle effectue ses recherches hors de tout cadre universitaire, et ce, alors que l’Université et ses annexes sont les seules institutions habilitées à élaborer les méthodes, à décider des champs, à faire de quelque réalité que ce soit un objet digne d’être connu ou de relever du savoir dans le domaine de ce qu’on nomme sciences humaines et sociales. Cette obstination à créer elle-même, de son propre chef, un objet de recherche atteste de la part de Bat Ye’or une grande liberté d’esprit. Il lui est reproché de façon récurrente de ne pas être docteur. Ses accusateurs sont des chercheurs qui se targuent d’avoir soutenu une thèse. De fait, le débat n’a pas lieu, sinon hors de l’Institution et les connaissances établies et mises en perspective par Bat Ye’or restent ignorées. Dans La Nuit des prolétaires (Archives du rêve ouvrier, Fayard, 1981), Jacques Rancière étudie, ressuscite, réhabilite ces ouvriers du XIXe siècle qui ont élaboré la nuit venue, après de longues journées de travail, hors de tout cadre universitaire, une pensée qui a autant de cohérence et de valeur que celle des titulaires des chaires les plus prestigieuses d’alors. Il n’y a pas de raison objective ou de fond qui puisse empêcher que l’œuvre de Bat Ye’or, sous prétexte qu’elle serait femme, juive, sans doctorat ou de très vieille ascendance égyptienne et originaire d’un pays du tiers monde, ne soit pas étudiée avec la bienveillance que Jacques Rancière manifeste à l’égard des prolétaires, cordonniers ou ouvriers imprimeurs du XIXe siècle.

Il convient de comprendre pourquoi la pensée de Bat Ye’or est ignorée. Certes, elle a construit un objet de recherche non institutionnel, ou ORNI, c’est-à-dire un objet de recherche qui n’est pas reconnu comme digne d’être étudié par l’institution ou dont l’institution refuse de tenir compte. Les vraies raisons sont ailleurs. La dhimma est une réalité historique. C’est aussi un fait juridique et un fait linguistique. Il faut être philologue et lire les textes écrits en arabe au VIIIe siècle : ça exige de connaître l’arabe classique, de lire des textes difficiles à trouver, malaisés à entendre. C’est aussi un fait religieux : il faut être versé en théologie pour le saisir. Cet objet relève d’une approche dans laquelle convergent des disciplines hétérogènes : histoire, droit, langue, religion. Or, les sciences islamiques en Occident ont été brutalement perturbées dans leur continuité. Cette rupture a été consommée dans l’introduction que Berque a écrite à son livre Egypte, impérialisme et révolution (Gallimard, 1967). Berque critique le vieux savoir des orientalistes ou arabisants, auxquels il reproche leur frilosité. Ils ne s’intéresseraient pas aux réalités sociales et politiques du monde arabe et musulman, ils ne seraient pas "engagés", ils se pencheraient trop souvent, en philologues, sur les textes anciens. Ce que préconise Berque, c’est de recourir de façon massive aux méthodes et aux problématiques des sciences humaines et sociales, sociologie, anthropologie, ethnologie, seules à même de justifier et de favoriser l’engagement des savants. Lui-même, il s’est fait le défenseur du régime de Nasser.

Mme Bat Ye’or est philologue et juriste. Elle décortique les textes. Ceux qui lui reprochent de ne pas avoir soutenu de thèse sont sociologues. Ce qui sous-tend la méconnaissance, c’est aussi une question épistémologique. Quel est le socle le mieux à même de faire apparaître la réalité de sociétés ? Les rapports de force ou de domination actuels, qui sont, pour l’instant, défavorables aux pays du Sud, ou bien le substrat religieux et juridique archaïque ? Car la dhimma est une réalité qui s’enracine dans le Coran ou dans les textes des théologiens du VIIIe siècle et qui a réglé la vie de millions d’hommes pendant plus de dix siècles, du VIIIe au XIXe s. Il semble qu’elle ait été plus ou moins abolie à partir du moment où l’Empire Ottoman, qui avait accaparé le califat, mais qui a été affaibli dans les années 1830, a dû réformer la dhimma à la demande expresse des puissances occidentales, et aussi quand les pays arabes ont été contrôlés par les puissances coloniales, France, Italie, Russie, Royaume Uni : d’abord au XIXe s pour ce qui est de l’Afrique du Nord, de l’Inde et de l’Asie centrale, puis à compter de 1920, pour ce qui est des pays arabes du Proche Orient, Liban, Syrie, Irak, Jordanie. La thèse de Mme Bat Ye’or est iconoclaste : selon elle, la dhimma, qui n’a jamais abolie dans les pays de la péninsule arabique, a été rétablie subrepticement en Turquie, puis en Egypte et en Afrique du Nord, sous le couvert du nationalisme musulman ou pan arabe. Elle reste l’horizon social et juridique de la quasi totalité des organisations qui, où que ce soit dans le monde, "islamisent" les communautés musulmanes, où qu’elles se trouvent dans le monde. "Past is Prolog", dit Bat Ye’or dans une conférence, en reprenant la maxime gravée sur le Bâtiment des Archives de Washington. Cette thèse n’est pas populaire dans les diplomaties occidentales, ni dans l’Institution.

Bat Ye’or renverse les représentations dominantes qui sont diffusées, en particulier par les spécialistes en sciences sociales et humaines, depuis un demi siècle au sujet des réalités du Proche Orient et du monde arabe et musulman. Les vaincus ou les victimes ou les opprimés ne sont pas ceux que l’on croit qu’ils sont. Elle fait donc œuvre subversive, en prenant le parti de ceux qui sont pris " dans le lacis des contraintes discriminatoires " que l’islam leur impose. La dhimmitude est une civilisation qui existe dans ces pays depuis plus d’un millénaire, elle est oubliée ou elle est évidente et semble aller de soi, ce qui justifie la rupture que résume le programme de Bat Ye’or : "l’histoire des sociétés esclaves ne peut pas être analysée avec les mêmes paramètres que l’histoire des peuples libres". Pour elle, "être dhimmi, c’est avant tout une façon d’être au monde, en fonction d’un conditionnement inconscient de la totalité de l’être". C’est pourquoi elle rend à ces "déshérités de l’histoire" la dignité que les docteurs et les savants d’Occident, empressés à dissimuler sous le beau nom de tolérance les pires des exactions et les discriminations manifestes, leur refusent depuis quarante ans. Bref, elle les sort du double avilissement, islamique et occidental, dans lequel ils sont relégués.

 

 

 

02 mai 2006

Révolution

 

 

 

Au cours de son histoire, ce mot a pris deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre. L’Académie française, dans la quatrième édition de son Dictionnaire (1762), définit la révolution comme "le retour d’une planète, d’un astre au même point d’où il était parti". C’est dans ce sens qu’il est employé dans "la révolution des planètes" ou "la révolution des siècles, des temps, des saisons". Les saisons sont cycliques comme les planètes : elles arrivent, elles passent, elles se succèdent, elles reviennent. Ainsi va le monde depuis la nuit des temps. C’est l’éternel retour. Il n’y a que les êtres vivants qui, eux, ne reviennent pas, sauf si l’on croit à la métempsycose, là d’où ils sont partis. Ils naissent, ils grandissent, ils vieillissent, ils meurent. S’ils renaissent, c’est dans l’autre monde, pas ici-bas. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré relève le nom révolution dans le sens de "retour" ou de "cycle", conformément à l’emploi qu’en font les écrivains des siècles classiques. "Toutes les planètes font certainement leurs grandes révolutions autour du soleil ; mais ces révolutions sont inégales entre elles, selon les distances où les planètes sont du soleil", écrit Fontenelle ; "la révolution de Mars se fait autour du soleil en deux ans et en 24 heures autour de son axe", écrit Condillac.

Dans les domaines techniques, révolution a aussi le sens de "rotation". C’est, écrit Littré, "l’état d’une chose qui s’enroule", comme le fil de soie, qui trace "autour de la coque" "une infinité de zigzags, qui composent différentes couches de soie". En géométrie, le mot se dit d’un mouvement de rotation qu’une ligne ou un plan déterminé décrit autour d’un axe. La "surface de révolution" est engendrée par une courbe qui tourne autour d’une droite fixe, de manière que chacun de ses points décrive un cercle dans un plan perpendiculaire à l’axe.

L’étymologie confirme ces sens. Révolution est emprunté au latin revolutio dont le sens est "retour (du temps)", "cycle", "retour" (des âmes par la métempsycose) et qui, en latin médiéval, signifie "révolution (d’un astre)". Il est dérivé du verbe revolvere : "imprimer un mouvement circulaire à", "faire revenir (quelque chose) à un point de son cycle" et, au passif, "revenir à son point de départ".

Il n’y a pas de conception plus conservatrice ou même, pour employer un terme politique inadéquat, plus réactionnaire que cette conception cyclique du temps. L’étrange dans l’histoire de révolution est que ce mot, dont le sens suppose le retour de quelque objet que ce soit au point d’où il était parti, comme si rien n’était advenu ou comme si la mise en mouvement avait été inutile, a désigné des événements qui sont censés changer ou avoir changé le monde et qui reposent sur une conception opposée du temps, une conception "progressiste" : non pas le retour au point de départ, mais une avancée décisive, le fait de parvenir, à la suite d’une rupture brutale, à une sorte de stade définitif et, bien entendu, parfait. "D’une façon abstraite, écrit Littré, la révolution est un système d’opinions composées d’hostilité au passé et de recherche d’un nouvel avenir, par opposition au système conservateur". Ainsi, ce que Littré nomme opinions hostiles au passé et prônant un nouvel avenir cachent en réalité, si l’on se fonde sur le sens étymologique et premier de révolution, un retour au point de départ. Ce sens est illustré par des phrases comme "la perte d’une bataille cause souvent de grandes révolutions dans un État" ou "les choses de ce monde sont sujettes à de grandes révolutions", ainsi que par des citations de Montesquieu "il arrive tous les dix ans des révolutions qui précipitent le riche dans la misère, et enlèvent le pauvre avec des ailes rapides au comble des richesses", de Voltaire "tout ce que je vois jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin ; les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent", de Condillac : "les révolutions des opinions suivent les révolutions des empires", de Rousseau : "nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions ; qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors ?". Employé sans épithète ou sans complément du nom (les dictionnaires disent absolument), le mot désigne les ruptures les plus mémorables survenues dans un pays : en Angleterre, celle de 1688 ; en Suède, celle de 1772 ; en France, celle de 1789. Dans le Trésor de la Langue française (16 volumes, 1972-1994), sont recensés les divers emplois de révolution, aussi bien en astronomie qu’en sylviculture, aussi bien en géométrie qu’en mécanique, aussi bien en géophysique qu’en médecine ou en physiologie ("trouble, dû à un choc, à une émotion violente, bouleversement intervenant dans la santé"). Dans ces emplois, ce qui prime, c’est l’idée d'un retour au point de départ.

Et s’il en était de même dans les révolutions sociales ? Et si le mot révolution appliqué à un pays, un ordre politique et social, un système économique cachait que rien n’avait changé ? Ce qui étonne, c’est la déférence avec laquelle les auteurs actuels de dictionnaires recensent les événements qualifiés de révolutionnaires en citant, sans distance critique, les innombrables domaines dans lesquels a lieu ou aurait lieu une révolution (sexe, cuisine, agriculture, technique, journalisme, automobile, etc.) et même les assertions des révolutionnaires les plus extrémistes. Ainsi, les changements "des institutions politiques et sociales par des moyens radicaux" sont illustrés dans le Trésor de la Langue française par une longue citation de Georges Sorel ("la théorie marxiste de la révolution suppose que le capitalisme sera frappé au cœur, alors qu’il est encore en pleine vitalité, quand il achève d’accomplir sa mission historique avec sa complète capacité industrielle, quand l’économie est encore en voie de progrès, etc.") et par une allusion à la "révolution permanente" prônée par Trotski ("la révolution, pour l’avènement de la dictature du prolétariat, ne doit pas cesser lors de la prise du pouvoir par les socialistes dans un pays"), sans que ces assertions soient jamais mises en doute ou nuancées par une assertion contraire. Il suffit de comparer ce que la théorie annonçait aux résultats auxquels elle a abouti pour prendre conscience à quel point le sens premier de révolution est juste et à quel point le sens moderne est spécieux. La révolution d’octobre a été un coup d’Etat et, l’URSS disparue, la Russie est revenue d’un coup soixante-dix ans en arrière, là où elle se trouvait en 1917, le tsar et quelques millions de malheureux en moins. Mao mort, c’est l’affairisme sauvage de la Chine éternelle qui submerge le pays, comme si rien ne s’était passé pendant un demi-siècle, sinon des successions de crimes inutiles. En France, la révolution a achevé la centralisation conçue par Louis XIII et Richelieu et poursuivie par Colbert et Louis XIV. A peine commencée en 1789, elle a été "retournée" par le Directoire et par le coup d’état de Bonaparte.

Révolution est un mot qui cache que rien ne change vraiment ou que, si des changements interviennent, ils ne sont pas de la volonté des révolutionnaires.