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02 juin 2006

Novlangues

 

 

 

 

Si on considère la NLF comme une langue nouvelle, ce qu’elle est, à n’en pas douter, on doit convenir qu’elle n’est pas inédite. En effet, au XXe siècle, les Français et les Européens ont vu fleurir les langues nouvelles. A côté des langues innocentes, au sens où elles ne procèdent d’aucune volonté de nuire, que ce soit à autrui ou aux autres langues, telles l’espéranto et le volapük, sont apparues des langues frelatées ou manipulées, dont la raison d’être est d’empêcher que les réalités du monde soient dites et d’assujettir à un ordre totalitaire les hommes qui les parlent ou les ont parlées sous la contrainte.

Au XXe siècle, la barbarie n’a rien épargné, même pas la langue. Les blessures ne sont pas les fautes d’orthographe, ni la syntaxe boiteuse, ni la norme violée, ni les prononciations vicieuses, ni les emprunts inutiles, ni les impropriétés que les amoureux de la langue, grammairiens ou puristes, relèvent ou épinglent depuis quatre siècles, dans l’espoir que leurs compatriotes soucieux de bien parler, s’ils respectent les normes, les éviteront ou les corrigeront et redresseront ou amenderont les phrases qu’ils disent ou écrivent. Au XXe siècle, la langue a été meurtrie par "la barbarie des institutions politiques" (Steiner, Langage et silence, 1967). En effet, des tyrans, des idéologues, des militants qui haïssent la liberté, des partis totalitaires, etc. ont pris et prennent encore pour cible la langue que ces tyrans et leurs agents, les partisans de ces idéologies, les membres de ces partis ont en commun avec leurs compatriotes. Les Européens du siècle dernier ont subi des novlangues malfaisantes et, à l’intérieur de langues existantes, des lexiques, expressions, façons de parler, habitudes de discours, pervers. Ce sont la lingua tertii imperii ou LTI, la langue en usage dans l’Allemagne du socialisme national, et la toufta ou TFT, le sabir obligatoire dans les pays communistes et les partis bolcheviques. Ces langues ont été élaborées dans les laboratoires de la barbarie qu’ont été de 1933 à 1945 l’Allemagne livrée aux socialistes nationaux et, de 1917 à 1991, l’URSS et ses satellites.

 

Victor Klemperer (1881-1960) est un "survivant". Il est un des rares juifs de Dresde qui aient échappé à l’extermination. Les dirigeants du troisième Reich rêvaient de l’éliminer, il les a vus répondre de leurs crimes. Ce n’est pas parce que, philologue, il était un spécialiste de littérature française que nous devrions lui exprimer une reconnaissance émue, mais parce qu’il a analysé la "grammaire de la barbarie" avec laquelle un pouvoir politique a meurtri la langue allemande, après avoir converti les tièdes et éliminé ses opposants. Dans le journal qu’il a tenu de 1933 à 1941, Klemperer note comment les socialistes nationaux forcent la langue, toujours sur le mode de l’abus. Il n’analyse pas les idées, qui lui répugnent, mais les formes audacieuses et en apparence modernes ou d’avant-garde (déjà) que les socialistes nationaux donnent à leurs thèses. Ainsi, le chant choral. C’est une forme d’art riche en potentialités esthétiques, quand il a pour objet la glorification de Dieu. Or, Hitler le détourne de ces fins et le fait servir à sa propagande. Le 14 septembre 1934, Klemperer écrit : "Langue du IIIe Reich. S’adressant à la jeunesse à Nuremberg, Hitler a également déclaré : "ils chantent tous en choeur". Tout vise à étourdir l’individu dans le collectivisme" (Mes Soldats de papier, Le Seuil, 2000). Les Allemands ne sont pas incités à chanter en chœur pour exprimer leur foi et communier dans la transcendance, mais dans un but pratique et immanent. Il faut que leur libre arbitre soit annihilé et que leur conscience soit anesthésiée. En chantant en choeur, ils fusionnent dans une masse compacte, qui les arrache à eux-mêmes et nie ce qu’ils sont individuellement. "A noter (...) le rôle de la radio ! Pas comme d’autres acquis techniques : nouveaux contenus, nouvelle philosophie. Mais : nouveau style. Refoulement de l’écrit. Oratoire, oral. Primitif - à un degré plus élevé !" (Mes Soldats de papier, op. Cit.). Ecrire est un acte individuel, alors que l’oral, à l’opposé, engage le groupe ou la communauté. Il en va de même de la lecture. Pour écrire et lire, les Occidentaux ont appris au fil des siècles à aménager un espace privé où, étant eux-mêmes, à l’abri des autres, ils peuvent se libérer de l’emprise de la communauté. Hitler, dont l’objectif politique a été de souder la communauté allemande autour de lui et de la faire communier dans la haine de la France, des juifs, de la démocratie, délaisse donc l’écrit : il le refoule même, y préférant l’oral, le flux des paroles, la radio, parce que l’oratoire, dans ce qu’il a de brut et de primitif, lui permet d’asservir des hommes libres à un but unique. Martelés, répétés, proférés, les mots de la haine, bien qu’ils soient contraires à la Bildung et à la culture, pénètrent dans les esprits, s’y insinuent, s’y figent, s’y pétrifient, les entraînant vers l’abîme.

De ces notes disséminées dans son journal, Klemperer a tiré un ouvrage : LTI, La Langue du IIIe Reich (Albin Michel, 1975 et 1996). LTI, ce sont les initiales de Lingua Tertii Imperii, qui signifient "langue du troisième empire" (id est du troisième Reich). Le 7 avril 1933, il écrit qu’il ne croit plus "à la psychologie des peuples", parce que Hitler dément l’idée qu’il se fait de l’Allemagne. "Tout ce que j’avais tenu pour non allemand, la brutalité, l’injustice, l’hypocrisie, la manipulation des masses jusqu'à l’ivresse, toutes ces choses fleurissent ici" (Mes Soldats de papier, op. Cit.). Il tente d’expliquer l’inexplicable, à savoir comment un peuple cultivé et façonné par un long processus de civilisation a pu faire siennes des thèses épouvantables et qui sont étrangères à son histoire. L’adhésion au nazisme n’a pas été rationnelle. Seul l’effacement de la raison l’a causée. Rien chez Goethe, Schiller, Heine, Jünger, rien dans la science, l’Université et tout le système d’éducation, rien dans les oeuvres des musiciens ne poussait les Allemands à commettre des crimes barbares ou à accepter que ces crimes soient commis en leur nom. La piété, la foi, la vertu, la Bildung auraient dû les en préserver. Pourtant, ils ont failli. Qu’est-ce qui a provoqué le désastre ? C’est la langue infectée, la nouvelle langue allemande, qui a transformé les Allemands en criminels monstrueux. Les slogans martelés et autres éructations les ont poussés, malgré eux, après avoir effacé leur libre arbitre, à adhérer au socialisme national. "Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente (...) Le nazisme assujettit la langue à son terrible système. Il gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret" (LTI, op. Cit.). La lingua tertii imperii "sert à l’invocation". Elle est la "langue du fanatisme de masse... Tout en elle était discours, tout devait être harangue, sommation, galvanisation". Le but est de "faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier sa personnalité (...), de faire de lui un atome dans un bloc de pierre qui roule" (LTI, op. Cit.).

 

La violence que les socialistes nationaux ont insufflée à la langue des Allemands épargne la nouvelle langue française ou NLF. Exempte de fanatisme de masse, elle est vierge de toute volonté d’agréger les individus au grand tout de la communauté. Il y a loin de l’injustesse des dénominations aux éructations de fous furieux. L’une est à peine perceptible, il faut être sourd pour ne pas entendre les autres. La première est le fait de madrés sans scrupules, les secondes de brutes épaisses. A ceux-là, l’élégance ; à ceux-ci, les hurlements. Le peuple allemand a été aliéné par la langue infectée : id est, il a cessé d’être lui-même. A la langue, Klemperer attribue un rôle démesurément exagéré, qu’il semble bien qu’elle ne soit pas capable d’assumer. Ainsi, elle serait poésie, pensée, sentiment, morale. "La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle" (LTI, op. Cit.). De toute évidence, c’est trop. Klemperer attribue à la langue plus de pouvoirs qu’elle n’en a jamais eus ou n’en aura jamais. La puissance n’est pas le fait de la langue. Les humbles ne parlent pas pour tuer et n’utilisent pas la langue comme une arme de mort. La violence, les pulsions meurtrières, l’abus de pouvoir, la brutalité, etc. sont dans les hommes, dans leur volonté de domination, dans ce qui les fait agir, dans les idées qu’ils professent. Ces réalités, sentiments, intentions, buts ne sont pas dans les mots. La langue peut en être affectée, mais elle n’en est pas la source. Même si la langue fait beaucoup de choses, elle ne fait pas tout. Croire que la langue, même infectée par l’idéologie, même malade, même rabaissée, a transformé de braves Allemands en fauves, c’est en faire une force à laquelle rien ne résiste, même pas le libre arbitre. Les langues ne déterminent pas ainsi ceux qui les parlent. De toute évidence, Klemperer les surestime. Comme tous les philologues, il aime les langues. L’objet d’étude est aussi l’objet de son admiration. Sur la langue, il transfère la faculté symbolique qui définit l’homme et lui donne le pouvoir de dire ou d’exprimer toutes les expériences qu’il vit ou a vécues, même les plus hautes. Cette faculté est de l’homme, pas de la langue en elle-même. En faire un pouvoir de la langue tient plus aux illusions dont se nourrit la philologie qu’à la nature de la langue.

 

 

Après 1945, Klemperer a adhéré au parti communiste de la RDA. Il a été membre du "parlement" de ce pays croupion et du comité directeur de la "Ligue pour la culture et le renouveau démocratique de l’Allemagne", dont l’intitulé comprend des noms qui, pour qu’ils aient un sens, doivent être entendus dans le sens opposé à celui qui est le leur dans la langue : culture, dans le sabir TFT, signifie inculture, démocratie tyrannie, renouveau enterrement, Allemagne colonie de l’URSS. Après avoir rejeté la LTI, Klemperer a parlé la TFT. Des années de résistance ont été effacées par près de deux décennies de collaboration. Pourtant, dans son journal, il reconnaissait, dès 1933, qu’il ne se faisait aucune illusion sur le communisme : "L’Allemagne préfère Hitler aux communistes. Pour ma part, je ne vois aucune différence entre ces deux mouvements ; tous les deux sont matérialistes et tous les deux mènent à l’esclavage" (Mes Soldats de papier, op. Cit.). La langue allemande a été meurtrie deux fois : de 1933 à 1945 dans les territoires du Reich, troisième du nom ; de 1945 à 1989, sur le territoire exigu de la RDA. Elle a eu à subir le socialisme national, puis le socialisme international.

 

La langue russe a été autant affectée, sinon plus, que la langue allemande. Le Français Jacques Rossi, qui a été condamné en URSS pour des crimes imaginaires et enfermé pendant plus de vingt ans dans les bagnes de Sibérie, sait d’expérience que les communistes ont dépassé les socialistes nationaux pour ce qui est de la pollution verbale. La langue allemande a été infectée par le fanatisme, les communistes ont réussi à faire dire aux mots, même les plus anodins, le contraire de ce qu’ils signifiaient. Les objectifs des deux régimes sont différents, les blessures qu’ils ont infligées à la langue le sont aussi. Certes, les deux langues ont été également infectées. Mais, alors qu’en Allemagne, les consciences ont adhéré à l’innommable, en URSS et dans les autres pays communistes, les hommes ont été empêchés de désigner les réalités par des mots justes et adéquats. En Allemagne, la langue a figé les consciences ; en URSS, ce fut la propriété qu’a la langue de dire le réel qui a été niée. "Le mensonge, c’est comme la circulation du sang, écrit Rossi. On remplace prisonnier politique par ennemi du peuple. Le tour est joué. Le tour se joue à tous les niveaux" (Jacques le Français, "pour mémoire du Goulag", Le Cherche Midi, 2002).

Le mensonge est nommé TFT ou toufta : acronyme de trois mots russes qui signifient " travail physique pénible " et qui, en réalité, désignaient les activités inhumaines imposées à des quasi esclaves, affamés et épuisés, et auxquelles rares étaient ceux qui y survivaient. La TFT a été la règle en URSS à partir du moment où Lénine a déclaré aux membres de son Parti en 1921 : "Si jamais les bolcheviks réussissaient à prouver la supériorité du système économique communiste sur le système capitaliste, nous aurions gagné à l’échelle mondiale une fois pour toutes" (Le Manuel du Goulag, Cherche-Midi, 1997). Il était évident que ce système inefficace et inamendable était le pire de tous ceux que l’humanité avait endurés jusque-là, même l’esclavage, et qu’il ne pouvait conduire qu’au désastre absolu, comme les faits l’ont prouvé. Le mensonge était le seul moyen d’en prouver la supériorité, c’est-à-dire de faire accroire que le système était différent de ce qu’il était effectivement. Le communisme s’est révélé incapable de changer quoi que ce soit, sinon en pis, mais il a prouvé son aptitude à agir sur la langue et à la manipuler. Pour cela, il lui a suffi de désigner les choses par des mots faux, injustes et inadéquats et ainsi le tour a été joué. Grâce à la TFT, le réel s’est trouvé conforme aux prévisions de la théorie. La supériorité du système n’a jamais été démontrée, elle a été verbalement décrétée. "Bien que ce soit une utopie évidente, les disciples de Lénine décident d’agir comme si c’était la réalité, ce qui engendre inévitablement la toufta, le mensonge et la terreur d’Etat" (Manuel du Goulag, op. Cit.). En annonçant au monde qu’il avait réalisé les objectifs de Lénine, Staline a fait de la toufta la langue du communisme. Les partis communistes l’ont adoptée sans barguigner : leur survie en dépendait. Seuls les mensonges pouvaient rendre les choses du monde conformes à ce que le communisme avait prévu qu’elles seraient.

 

Victor Kravchenko était membre du parti communiste d’URSS, quand il a été témoin de l’extermination organisée des paysans d’Ukraine. Dans le parti, dans l’Etat soviétique, chez les militants convaincus qui soutenaient le régime issu du coup d’état de 1917, cette tragédie épouvantable, qui a ou aurait fait plus de six millions de victimes innocentes et condamné à jamais l’Ukraine à un sous-développement chronique, n’a suscité que l’habituelle floraison de toufta : "Nous autres, communistes, avions toujours grand soin d’éluder (l’horrible tragédie des régions agricoles d’Ukraine) ou de la tourner adroitement, à grand renfort d’euphémismes ronflants empruntés au sabir du Parti : nous parlions du "front paysan", de la "menace koulak", du "socialisme de village" ou de la "lutte des classes"... Pour n’avoir pas à nous désavouer nous-mêmes, il nous fallait bien cacher la réalité sous un camouflage de mots" (J’ai choisi la liberté, Self, 1947). "Cacher la réalité sous un camouflage de mots", telle est la réalité absurde et horrible de cette novlangue, écran derrière lequel l’extermination de six millions de paysans se transforme en juste lutte contre des parasites sociaux. Alors que les dirigeants du Parti imposaient un sabir trompeur et que les instruits étaient contraints bon gré mal gré de l’ânonner, les gens de peu, ouvriers, paysans, prolétaires, non instruits ou mal instruits, eux, quand ils parlaient librement entre eux, loin des délateurs ou quand ils se parlaient à eux-mêmes dans leur for intérieur, employaient les mots justes, ceux de la vérité des faits et des choses : "Les travailleurs ordinaires n’avaient nul besoin de recourir à de pareils procédés. Beaucoup d’entre eux étaient d’anciens paysans et ils avaient presque tous des parents demeurés à la terre, ce qui ne leur permettait pas d’envisager le problème de la collectivisation avec un détachement purement "scientifique". Ils parlaient ouvertement de brimades, de supplices, de famines et d’assassinats ; ils ne se répandaient pas en généralisations, mais citaient au contraire des cas particuliers qu’ils connaissaient bien et qui étaient ceux de tel Ivan ou de tel Stéphan, dans tel village donné" (J’ai choisi la liberté, op. Cit.).

Sans la TFT, le versant verbal de la terreur, le régime mis en place par Lénine et Trotski se serait effondré. Il a pu "s’étendre grâce au mensonge et au bluff exercé sans limites et sans vergogne à l’égard du monde entier" (Rossi, Manuel du Goulag, op. Cit.), les écrivains d’avant-garde et les intellectuels progressistes d’Occident se faisant les complices de crimes sans nom. Pour continuer à se nourrir d’illusions et à se bercer de rêves fleuris d’utopies en cours de réalisation, ces nantis de l’intelligence ont récité la TFT en toute bonne conscience, alors que des millions de damnés de la terre étaient ou exterminés ou réduits à l’esclavage au nom des "idéaux" communistes.

 

 

 

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