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03 juin 2006

Libertin

 

 

 

 

 

Ce mot, adjectif ou nom, est emprunté à la langue latine. Il est un calque, attesté en 1468, de l’adjectif libertinus dont le sens est "affranchi" ou "esclave libéré". Il n’y a pas de parenté sémantique apparente entre le sens originel, en latin, d'"esclave libéré" et le sens moderne d’impie, de "libre penseur", puis de débauché. Le changement de sens, "d’affranchi" à "impie", est dû, semble-t-il, à une interprétation inexacte d’un passage des Actes des Apôtres dont s’est rendu coupable le grand philologue de la Renaissance, Lefèvre d’Etaples, qui a nommé à tort (en 1525) libertins les "membres d’une secte juive du temps des apôtres". Un peu plus tard, ce mot a désigné "les membres d’une secte politique et religieuse qui se dressa contre Calvin à Genève". C’est à partir de là que s’est développé, au milieu du XVIe s., le sens classique de "qui s’affranchit de toute religion". Dans la langue du XVIIe siècle, libertin signifie "libre penseur", "incrédule", "impie". Pascal écrit ses Pensées en partie pour les convaincre de leur erreur. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), ce sens est illustré par les exemples suivants : "C’est un libertin, il fait des railleries des choses saintes" et "Il mange de la chair le carême". Bossuet le définit ainsi : "Le libertin (…) dit en son cœur : il n’y a point de Dieu, ou ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune". Ce même écrivain fait des libertins un portrait qui ne cache rien du mépris qu’il leur porte : "Les libertins déclarent la guerre à la providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui paraît injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C’est là que les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable, c’est de là qu’ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde". Pour lui, libertin a pour synonyme impie. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, libertin est relevé aussi avec le sens de "qui prend trop de liberté et ne se rend pas assidu à son devoir". Ce sens est illustré par l’exemple suivant : "cet écolier ne va guère en classe, il est devenu bien libertin".

Le sens moderne, auquel nous sommes accoutumés, à savoir "qui est déréglé dans ses mœurs, dans sa conduite", est attesté pour la première fois en 1662 dans l’Ecole des Femmes de Molière. Mais le personnage de libertin qui illustre le mieux le nouveau sens de ce mot est incontestablement Dom Juan, ce grand seigneur méchant homme, qui est à la fois libertin au sens d’impie (il ne croit à rien d’autre qu’à deux et deux sont quatre) et au sens de débauché : qui ne suit aucune autre règle dans ses mœurs que la satisfaction de son désir, en particulier pour ce qui est du sexe. "Quoi ? toujours libertin et débauché, vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ?", lui est-il reproché dans la pièce dont il est le personnage éponyme.

L’évolution sémantique de ce nom a souvent servi à illustrer une thèse défendue par les catholiques et par les croyants de toute obédience et qui consiste à poser un lien étroit entre la foi en Dieu et la rectitude morale ou, en fin de compte, à fonder la morale sur la transcendance.

Commentaires

Vos notes sont toujours aussi passionnantes !

C'est Spinoza je crois qui explique que ceux qui pratiquent la vertu pour le seul plaisir que cette pratique procure ne peuvent être que ce que Stendhal appellera les "happy few", ce que Voltaire exprime de façon à la fois plus cynique et plus drôle par son fameux "Laissons croire nos femmes et nos valets afin d'être moins cocus et moins volés" (à propos : savez-vous d'où cela sort ? Moi pas.). Mais a-t-on jamais essayé de mettre en oeuvre de façon systématique une éducation qui transmettrait cette sorte d'hédonisme moral dont parle Spinoza ? Cela vous semble-t-il complètement utopique ?

[Petit détail : je crois que c'est Don Juan qui est éponyme, pas la pièce.]

Écrit par : Marcel Meyer | 03 juin 2006

Merci.
Pour ce qui est d'"éponyme", je crois que vous avez raison : j'ai écrit la phrase de cette note un peu trop vite. Je vais la corriger.
Je sais effectivement que cette phrase est attribuée à Voltaire. Je ne sais s'il l'a écrite (et où ?) ou s'il l'a dite seulement de vive voix - la phrase ayant été répétée par ses proches, etc.
A propos de la question que vous posez, je me souviens avoir rédigé un CR de l'ouvrage de Comte-Sponville (Douze leçons de philosophie ou Philosopher en douze leçons : je ne me souviens pas du titre exact de cet ouvrage, publié en 2000 ou 2001) : CS traitait d'une question voisine de la celle que vous évoquez, non pas l'hédonisme moral, mais l'impératif catégorique universel : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fût fait (est conforme à la morale l'action que je peux m'appliquer à moi-même et à tous les autres). La démonstration de CS est belle, parfaite, même du point de vue de l'esthétique (la beauté de l'acte et la beauté de la démonstration). Le problème est que la morale est toujours une affaire pratique : c'est ce que mon voisin de palier fait tous les jours : jette-t-il ses poubelles par la fenêtres ? Fait-il du bruit la nuit ? Vole-t-il ou non la bicyclette de mes enfants ? etc. A ce niveau-là, ce que l'on attend de la morale, ce n'est pas la pureté des intentions qui président aux actes, ce n'est même pas le plaisir que je peux éprouver en accomplissant une belle action généreuse et désintéressée, c'est que mon voisin de palier ne soit pas gêné par le bruit que je fais, c'est que ma vie de chaque jour ne soit pas pourrie par les cris, les papiers gras, la saleté, les nuisances de tout ordre, etc.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 03 juin 2006

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