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09 juin 2006

Dictionnaire

 

 

 

 

 

Le nom dictionnaire est attesté pour la première fois en français au tout du début du XVIe siècle, c’est-à-dire à peu près en même temps qu'ont été imprimés les premiers livres dans lequel sont recensés les mots d’une langue. La chose et le mot sont concomitants, ce qui prouve qu'il n'y a pas de mot sans chose. Dictionnaire est formé à partir du nom diction, auquel a été ajouté le suffixe – aire qui, quand il désigne des réalités inanimées, sert à former des noms qui ont un rapport avec le livre imprimé ou avec l’écriture, tels que annuaire, glossaire, abécédaire, syllabaire, bestiaire, formulaire, questionnaire, bréviaire, inventaire, etc.

Au XVIe s et dans la langue classique, le nom diction avait un sens qu’il a perdu en français moderne. Alors, il signifiait "mot". Il est emprunté à un mot latin qui dérive du verbe dicere "dire". C’est dans ce sens que le célèbre philologue du XVIe siècle, Jacques Amyot, l’emploie : "En ces premiers temps là, il y avait encore beaucoup de dictions grecques mêlées parmi le langage latin". Dans son Dictionnaire, publié en 1690, Furetière le relève avec le sens "mot d’une langue", qu’il illustre par ces deux exemples : "cette diction n’est pas française" et "cette diction est barbare". Il est un écrivain qui a employé diction dans le sens ancien de ce mot : c’est La Bruyère, qui écrit que "les synonymes sont plusieurs dictions différentes qui signifient une même chose". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), il est indiqué que, "en ce sens (celui de " mot "), son plus grand usage est dans la dogmatique", c’est-à-dire dans l’exposé des points de doctrine ou des opinions. On comprend donc que l’inventaire des mots d’une langue ait été nommé dictionnaire.

Le plus bel emploi connu du nom dictionnaire – le plus riche de sens figuré aussi - se trouve chez Montaigne, dans le livre III des Essais : "J’ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens". Le dictionnaire tout personnel de Montaigne, ce n’est pas un inventaire de mots, ce sont les règles singulières qu’il suit dans sa vie. Ce qu'a compris Montaigne, bien avant l'auteur de ces lignes, c'est que les mots ne sont pas autonomes ou indépendants de quelque réalité que ce soit. Ils sont en relation avec les choses. Afin que soit vérifiée leur justesse et pour qu'ils ne trompent pas, il faut sans cesse les confronter aux réalités qu'ils désignent. Puissent les lecteurs méditer et suivre l'exemple de Montaigne.

Commentaires

Article trés interessant!!! et bel citation de Montaigne!!!
Savez-vous de quel siècle est le dictionnaire le plus ancien?
Merci

Écrit par : Nat | 24 juin 2006

Réponse rapide à votre question.
Quand Champollion rédige son Dictionnaire égyptien (1818-1820), publié par son frère aîné après sa mort en 1841-43, il se fonde, pour classer les signes hiéroglyphiques, sur le principe de classement "par matières" (à partir des choses) des vocabulaires coptes du Moyen-Age (sous la forme de manuscrits). Dans la Préface qu'il a ajoutée à ce Dictionnaire égyptien de 1841, le frère aîné de Champollion cite des répertoires de signes établis par les Chinois, dont les listes Eul-ya (dix siècles avant J-C), qui sont dressées à partir du même principe de classement par "matières" ou fondées sur les choses du monde. Ce sont plus des répertoires encyclopédiques que des "dictionnaires" à proprement parler : listes de mots dont le sens est expliqué.
Les Grecs avaient établi des listes de mots grecs "anciens" et sortis de l'usage qui sont employés dans les épopées d'Homère - et cela afin de les rendre compréhensibles aux élèves. On ne peut pas considérer ces listes comme des dictionnaires.
Isidore de Séville (VIIe siècle) a écrit des "Etymologies" : liste de mots latins dont le sens est expliqué par leur découpage arbitraire : on ne peut pas considérer cette oeuvre comme un dictionnaire.
Le premier ouvrage qui peut être considéré comme un dictionnaire (liste de mots avec leurs équivalents dans les langues modernes) est l'oeuvre de l'italien Calepino : c'est le Dictionarum (1502), qui recense les mots latins et leur traduction en italien et en français.
Autre dictionnaire "moderne", toujours bilingue, celui de Robert Estienne, 1539 : Dictionnaire français-latin : la langue de départ est une langue moderne.
Le plus ancien dictionnaire "monolingue" est celui de Robert Nicot, 1606 : Thresor de la langue française tant ancienne que moderne.
Pour ce qui est des encyclopédies (c'est-à-dire les répertoires de choses ou de concepts expliqués), les plus anciennes dans notre culture sont les "sommes", dont la célèbre "Somme théologique" de Saint Thomas d'Aquin (XIVe s.), mais ces "sommes" sont surtout un inventaire de concepts ou notions théologiques.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 24 juin 2006

Selon quel ordre les glossaires mésopotamiens (sumérien-akkadien, akkadien-ougaritique, etc) étaient-ils organisés? L'écriture étant de même principe que les hiéroglyphes, dans cette aire où trois ou quatre langues cohabitaient, je me pose la question, d'autant qu'à Ras-Shamra-Ougarit, on a découvert une bibliothèque complète rédigée en un alphabet à base cunéiforme, mais alphabétique quand même et limité à quelques dizaines de signes.

Écrit par : Henri | 29 juin 2006

Je ne sais pas ou je ne sais plus. Je crois que je l'ai lu chez Ignace Gelb, l'assyriologue, ou chez Bottéro. Mais je ne me souviens plus des références. Ces écritures et langues étaient enseignées (ne serait-ce que pour former les scribes des appareils d'Etat); les maîtres disposaient sans aucun doute de listes de signes et de mots. Je vais essayer de retrouver les références égarées.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 30 juin 2006

Oui, j'oubliais de vous dire qu'on a retrouvé de nombreuses listes bilingues, des glossaires, peut-être des dictionnaires, qui sait? Merci de votre recherche!

Écrit par : Henri | 30 juin 2006

Le magnifique catalogue de l'exposition de 1982, "Naissance de l'écriture", qui est consultable en bibliothèque, donne les informations suivantes: le monde mésopotamien a connu la domination de trois langues successives, le sumérien (langue unique en son genre), disparu vers le XIX°s av.JC, l'akkadien (sémitique), disparu à son tour vers le V°s av.J.C, concurrencé et remplacé par l'araméen (sémitique). Mais les deux premières langues gardèrent leur prestige de langues de culture et continuèrent d'être apprises et écrites jusqu'à l'ère chrétienne (ce qui leur fait une durée de vie d'environ 4000 ans). En p.333 du catalogue, figure une tablette d'Uruk (datant de -500 environ) qui est un dictionnaire bilingue suméro-akkadien (mais les indications d'ordre et de série de mots me sont incompréhensibles). Les mots sumériens en colonnes verticales, au centre, sont accompagnés à gauche de leur prononciation en signes syllabiques akkadiens, à droite de leur traduction en akkadien. Ces listes de mots sont disposées en groupes de synonymes, mais la fiche descriptive n'indique pas clairement selon quel ordre ils sont donnés. Les dictionnaires de langues sémitiques d'aujourd'hui obéissent à un ordre alphabétique très ancien, mais sont organisés par racines de base. Autrement dit, un mot hébreu, arabe ou akkadien, ne doit pas être cherché à la lettre correspondante, mais à sa racine: ainsi on consultera pour l'hébreu 'misla' (terrain rocailleux) non la lettre M, mais la racine SLA à la lettre S (sla = roche). Idem pour l'arabe. La consultation du dictionnaire suppose donc une analyse grammaticale préalable du mot, afin d'en trouver la racine de base. Les syllabaires et glossaires antiques, avec les textes sacrés bilingues, existaient depuis la plus haute antiquité et ont aidé les savants modernes à déchiffer et comprendre ces langues.

Écrit par : Henri | 30 juin 2006

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