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23 juin 2006

Mythologies intellotes 14

 

 

La Bêtise 

 

 

La Bêtise, l’immonde Bêtise, la Bêtise au front bas, la Bêtise aux joues épaisses, la Bêtise aux fesses rebondies, la Bêtise à la panse pleine et à la bonne conscience replète, la Bêtise des nantis, la Bêtise qui faisait hurler de rire Flaubert, la Bêtise qui a traduit en justice Baudelaire, la Bêtise aux ciseaux aveugles, la vieille Bêtise racornie, rabougrie, cacochyme, pourrie, corrompue, puante, la Bêtise de toujours, l’éternelle Bêtise bête a encore frappé. Depuis un siècle et demi, elle n’a pas changé. Elle est la Vertu incarnée, la Morale obligatoire, la sainte Alliance du Beau, du Bien, de l’Utile, du Progrès, de la Direction des Ames, de la Conscience éclairée, de la Vigilance en éveil, etc. Les favoris louis-philippards ont été remplacés par les cheveux longs soixante-huitards, mais la Bête est toujours là, aux aguets, près de fondre sur la proie innocente, avide de sang chaud et de silence, cupide et sale, rêvant de têtes alignées droit comme les menhirs de Carnac, déambulant sous les lambris dorés du Pouvoir, hantant les studios de télé ou de radio, etc. Elle peut crier, elle aussi, "je suis partout" : partout où il y a du Mal à extirper, elle est prête à la besogne. Au milieu du XIXe siècle, elle se nommait Homais, Pécuchet, Prud’homme, Bouvard, Perrichon ou Bécassine. Aujourd’hui, elle a pour noms Bozonnet Marcel, Daniel Jean, les journaleux du Nouvel Obs. Baudelaire et Flaubert aujourd’hui se nomment Peter Handke.

En elle-même, l’affaire Handke est dérisoire. Pourtant elle révèle la vraie nature de notre époque, elle est le papier tournesol de la modernité. Notre époque se croit, se dit, se prétend libérée, subversive, pas bégueule, anticonformiste, bohème, dérangeante, antibourgeoise, convulsive, antiraciste tous ensemble tous ensemble tous, amatrice de prides en tout genre et de world music, etc. Le frac révolutionnaire a beau être pourvu d’amples pans, il ne parvient même pas à dissimuler la stupidité, l’étroitesse d’esprit, la rancune tenace, l’alcool triste, l’inculture, tant ces saletés de l’âme lui collent à la peau. Pendant des décennies, il a été reproché à la Comédie française de ne représenter que les pièces du répertoire français. Désormais, elle est ouverte au monde et aux autres ; elle accueille en son sein les autres cultures du monde, comme disent les bien pensants du socioculturel : c’est un grand pas en avant, rétorquent-ils. Faisons-leur crédit sur ce point. La Comédie française a donc programmé en 2007 Le Voyage au pays sonore ou l’art de la question, une pièce de Peter Handke, écrivain vivant et autrichien de surcroît. Bruno Bayen, un maître de la scène moderne, devait la mettre en scène. On est en plein moderne. Handke le moderne choisi par Marcel le moderne et mis en scène par Bayen le moderne. Tout est moderne. Pourtant, il a suffi que la Marcel, l’administrateur d’une institution publique, nommé par le pouvoir politique (Jospin ou Lang sans doute), lise dans Le Nouvel Observateur, le bréviaire socioculturel, un entrefilet mensonger, vipérin, calomniateur, faux, raciste (pourquoi pas ?), le type même du communiqué de Parti tunique (genre PCMLF, Mao spontex, PCF, UOIF, PMF, etc. : les organisations tyranniques sont légion en France), pour qu’il décide de son propre chef, sans en référer à quiconque, de déprogrammer la pièce. Il a pris ses ciseaux et il a découpé dans le programme 2007 le nom d’Handke pour le faire disparaître, comme d’autres retouchaient les photos officielles, après avoir fait assassiner celui dont il ne devait plus y avoir de trace. Quel crime a commis Handke ? Il est allé à Pozarevac. Pozarevac, pour son malheur, se trouve en Serbie.

Handke a démenti les mensonges du bréviaire socioculturel des imbéciles : "Je n’ai pas déposé une rose rouge sur le corbillard de Slobodan Milosevic. Je n’ai pas touché le corbillard. Je n’ai pas brandi le drapeau serbe. Et jamais je n’ai approuvé "le massacre de Srebrenica et autres crimes commis au nom de la purification". Jamais je n’ai considéré les Serbes comme "les vraies victimes de la guerre". Et à Pozarevac, je ne suis pas venu "en voyageur de la vérité". Je ne suis pas l’auteur de "Justice pour la Serbie", mais du "Voyage hivernal aux fleuves Danube, Save, Morava et Drina" (Gallimard). Et nulle part, dans mon petit discours à Pozarevac, je n’ai dit : je suis heureux d’être près de Slobodan Milosevic, qui a défendu son peuple". Cela n’a pas empêché le Marcel d’accorder du crédit à ces mensonges : ils étaient écrits dans le bréviaire socioculturel. La culture s’est mise au garde-à-vous devant le socioculturel. Ce n’est pas la première fois qu’elle s’abaisse et se prosterne. Il en allait ainsi quand l’auteur de La Pucelle distribuait les pensions du Roi aux poètes.

Puisque le Marcel et le bréviaire ont décidé de purifier l’art, ils ont de quoi faire. Les écrivains à traquer ne manquent pas. Molière était un familier de Louis XIV. Louis XIV a mis à feu et à sang le Palatinat. Que Molière ne soit plus joué à la Comédie française. Musset était un affreux réactionnaire. Que ses pièces soient interdites ! Mme Duras a écrit un ouvrage à la gloire de l’empire colonial, avant de travailler pour les services d’Abetz, puis de jouer au procureur dans les procès de la Libération (elle a obtenu la tête d’un pauvre type) et de faire la propagande de Staline. Que jamais ses pièces ne soient jouées à la Comédie française. Beckett était une sorte de disciple lointain de Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation) ; Hitler aussi. Que Beckett ne soit jamais plus joué à la Comédie française, etc. A ce rythme, il n’y aura plus sous peu ni théâtre, ni peinture, ni musique, ni littérature, etc. Savonarole et JJ Rousseau auront gagné. Seul aura survécu à la purification le bréviaire socioculturel de tous les Marcel de la sous-culture à la Goebbels et Jdanov.

 

 

Commentaires

et caetera...
cqfd !

Écrit par : Rony | 24 juin 2006

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