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25 juin 2006

Lutte

 

 

 

 

 

Il suffit d’établir l’histoire récente de lutte pour constater que ce nom a été étendu à des réalités qui sont dénuées, de quelque côté qu’on les examine, de toute idée de lutte. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), lutte est relevé avec une seule et unique signification : "sorte d’exercice, de combat, où l’on se prend corps à corps, pour se terrasser l’un l’autre", comme dans les phrases "s’exercer à la lutte" ou "être fort adroit à la lutte". L’expression figurée et familière "emporter quelque chose de haute lutte" signifie "venir à bout de quelque chose par l’autorité, par la force". Quant au verbe lutter, il a pour seul sens "se prendre corps à corps avec quelqu’un pour le porter par terre", comme dans "Jacob lutta avec l’Ange".

Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré relève lutte avec six significations. Les métastases ont commencé. C’est, comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, une "sorte d’exercice, où l’on cherche à se terrasser en se prenant corps à corps" et une "rixe dans laquelle on se prend corps à corps". Mais, par rapport aux significations relevées dans le Dictionnaire de l’Académie française, ce qu’il y a de nouveau, ce sont les nombreux sens figurés de lutte : il signifiait au XVIIIe siècle "exercice où l’on se prend corps à corps" ; au XIXe siècle, il a pris, par analogie, le sens de "guerre", de "dispute", de "conflit", de "controverse". Dans le style léger, suivi de l’adjectif amoureuse, il signifie "ébats et plaisirs de l’amour", sans doute par analogie avec "l’accouplement des béliers avec les brebis". Chez Littré, le verbe lutter a aussi des significations plus nombreuses que dans le Dictionnaire de l’Académie. Le verbe se dit aussi "de toute espèce de combat" et il a le sens de "combattre" et de "résister".

Un siècle plus tard, l’article lutte du Trésor de la Langue française (1972-1994) est encore plus ample : aux sens connus, s’ajoutent les sens figurés, tels que "l’opposition entre deux personnes ou deux groupes de personnes cherchant à faire triompher leurs intérêts, leurs idées, leur cause, à imposer leur volonté, leur suprématie" ou "l’action de rivaliser avec quelqu’un pour l’emporter, dans une épreuve physique ou intellectuelle, dans un domaine quelconque" : dans ce sens, lutte a comme synonymes compétition, concours, match, tournoi. C’est aussi "l’effort individuel ou collectif énergiquement soutenu pour vaincre quelque chose (un obstacle, une difficulté, un mal), ou pour obtenir, faire triompher quelque chose", comme la lutte des classes, prétendu moteur de l’Histoire (toujours en panne dans les pays socialistes), la lutte biologique (destruction des nuisibles) ou la lutte chimique (le fait d’user de substances chimiques pour tuer les organismes nuisibles) ou la lutte génétique (traitement pour réduire le potentiel reproductif des organismes nuisibles) ou la lutte physique (réduction des populations d’animaux ou de végétaux nuisibles) ou la lutte pour la vie menée par chaque individu, chaque espèce en concurrence avec les autres individus ou les autres espèces, pour assurer sa propre survie, ou efforts pour survivre.

La lutte ne s’arrête pas là. La modernité fait de toute action, même verbale, une lutte. La "loi sur l’égalité des chances", dite aussi "loi CPE", lutte elle aussi. Mortes aux frontières, les vertus guerrières de la France renaissent dans les lois. Certes lutter n’est jamais intransitif, il est suivi de compléments qui désignent tantôt le Mal, tantôt le Bien. Tantôt c’est contre, tantôt c’est pour. A un contre, correspond un pour : lutte contre les incivilités et pour la cohésion sociale, contre les discriminations et pour l’Egalité. La cohésion réunit ce que l’incivilité sépare et l’égalité restaure ce que la discrimination anéantit. A grands coups de clairon, la loi se fait martiale. C’est dans le nom même de "Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité" ou HALDE que se cristallise l’air du temps. Le comique de l’affaire est que, pour lutter, il soit institué une haute autorité. Sur le site de cette Autorité, il est écrit ceci : "La HALDE identifie et diffuse les bonnes pratiques et les expériences en matière de lutte contre les discriminations dans tous les secteurs d’activité" et "émet des recommandations, auprès du gouvernement, du parlement et des autorités publiques pour lutter contre les discriminations, afin d’améliorer les textes de loi, de faire progresser le principe d’égalité et l’état du droit français dans ce domaine".

En Iran, en 1979, une des premières décisions prises par Khomeiny fut de créer une Commission pour la Prohibition du Vice et pour la Propagation de la Vertu. C’était déjà la lutte contre le Vice et pour la Vertu. Le Monstre a traversé les frontières pour atteindre la France, où il mêle la lutte contre le Mal ou sa proscription à la lutte pour la Vertu ou sa prescription : le Bien comme remède au Mal ou l’Egalité comme remède aux discriminations : tous égaux dans la discrimination. La HALDE est la forteresse de l’Empire du Bien, dirait le regretté Muray – là où tout ce que touche le Bien empire. C’est la Ligne Maginot de la Vertu.

 

 

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