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26 juin 2006

Passion

 

 

 

 

 

Le nom passion est emprunté au latin passio, génitif passionis, qui dérive du verbe déponent pati (infinitif) patior (première personne), "souffrir". Dans le dictionnaire latin-français, passio a le sens de "action de souffrir", "souffrance du corps", "affection de l’âme".

En français, passion est attesté pour la première fois au Xe siècle – aux origines mêmes de notre langue. C’est donc un des plus anciens mots du français. Au Xe siècle, il a le même sens que le nom passio du latin, à savoir "souffrance". Il désigne plus particulièrement le supplice de Jésus-Christ. Au XIIIe siècle, ce nom a signifié la passion amoureuse. Voilà une évolution sémantique qui peut paraître étrange aux modernes que nous sommes : un nom qui a pour sens "souffrance" et même "souffrance extrême" a signifié aussi le désir d’un être pour un autre être ou l’amour, et même l’amour charnel (comme dans passion physique), alors que, pour nous modernes, surtout depuis les Romantiques, le désir amoureux est source de plaisir, de joie ou de bonheur humain. En fait, ce qui semble contradictoire s’explique. Il faut garder présent à l’esprit que, longtemps en Occident, le mariage a été arrangé. Il n’a pas été la libre rencontre de deux êtres, poussés l’un vers l’autre par un même désir, mais une alliance par contrat entre deux familles. Dans ces conditions, l’amour, quand il était éprouvé par deux personnes qui n'avaient aucune chance d’être unies, était une source de souffrances, puisqu’il ne pouvait pas, sauf à commettre le crime d’adultère, être consommé. C’est ce que disent les anciens mythes, ceux de Tristan et Iseult par exemple, ou ce que les poètes des XIIe et XIIIe siècles ont exprimé dans l’amour courtois : l’amour qu’ils portaient à l’épouse de quelque grand féodal un peu brutal : très souvent une jeune femme belle et pure, triste à cause de son sort, mais inaccessible.

C’est au XVIe siècle, en 1538 exactement, que le sens de "mouvement de l’âme", comme passio signifie aussi en latin "affection de l’âme", est attesté pour la première fois en français, de sorte que, dans la langue classique des XVIIe et XVIIIe siècles, le nom passion a servi à désigner les affections qui nourrissent la vie intérieure d’un individu : la cupidité, l’avarice, la douleur, la joie, etc. Dans son Dictionnaire, publié en 1690, Antoine Furetière, le définit ainsi : "(passion) se dit des différentes agitations de l’âme selon les divers objets qui se présentent à ses sens : la volupté et la douleur, la cupidité et la fuite, l’aversion, l’amour et la haine, la colère, l’audace, la crainte, l’espérance et le désespoir, etc." La peinture des passions, à laquelle s’adonnaient les écrivains des siècles classiques, incluait rarement l’amour, sauf chez Racine, mais plus souvent, comme chez Molière, l’avarice, l’hypocrisie ou la vanité. Voilà pourquoi les auteurs des planches dessin de l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (seconde moitié du XVIIIe s.) exposent les codes graphiques grâce auxquels un peintre peut exprimer, par tel ou tel trait du visage humain, les passions, à savoir, non pas l’amour, comme de nos jours, mais "l’admiration simple, l’admiration avec étonnement, la vénération, le ravissement, le ris, le pleurer, la compassion, la tristesse, la haine ou la jalousie, la colère, le désir, la douleur aiguë", toutes réalités que l’on nomme sentiments ou affections en français moderne.

 

 

Commentaires

Un ajout au passage, à l'analyse qui est faite de l'amour courtois comme souffrance. Dans le roman de Béroul, datant du XII°s, Tristan et Iseut s'enfuient ensemble et vivent trois ans dans la forêt, tout à leur passion. Mais cet état, qui devrait être celui du bonheur suprême, est décrit par le romancier comme une profonde misère. Quand le philtre d'amour cesse de faire effet, ils se regardent et mesurent à quel point la passion les a dégradés, même physiquement. L'éthique chrétienne, formulée par les Pères du Désert, entre le IV° et le VIII°siècles, permet de comprendre cela: l'homme marqué par le péché originel est soumis à des forces, des passions qui le dominent, à des impulsions en lui qui le poussent "à faire le mal qu'il ne voudrait pas" (dit Saint Paul). Or par sa Passion, son sacrifice sur la croix, le Christ instaure un nouvel état et permet à l'homme de se libérer des passions (en grec, ta pathi) pour devenir plus fort qu'elles, impassible (en grec, c'est l'état d'a-path-eia, de la même racine).
Ce n'est qu'au XVIII°s, avec la contestation radicale du Christianisme par les Lumières, que du même coup les passions ont été réhabilitées: le Romantisme les exalte à son tour, et nous à sa suite. Mais l'histoire du mot, comme vous le soulignez, révèle que passion, passivité, esclavage, étaient associés au début, puis le terme a radicalement changé de sens.
Tous mes compliments pour votre remarquable travail. HB

Écrit par : Henri | 26 juin 2006

Merci de ces éclaircissements. En particulier sur la Passion qui libère des passions.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 30 juin 2006

C'est une citation de l'office orthodoxe du Vendredi Saint ("Par ta Passion tu me libères de mes passions"): les textes de cette église sont des mines de connaissances et de réflexion théologiques.

Écrit par : Henri | 30 juin 2006

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