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30 juin 2006

Système

 

 

 

 

 

C’est Pontus de Tyard, un écrivain peu connu, auteur de Discours philosophiques, qui a introduit en français en 1552 le nom système dans le sens de "ensemble dont les parties sont coordonnées par une loi", c’est-à-dire dans un sens très proche de celui du nom grec dont il est un décalque. En effet, en grec, systema signifie "réunion en un corps de plusieurs choses ou parties", ces choses ou ces parties pouvant être des "doctrines" ou des "institutions". Il est également attesté dans différents sens techniques, comme "strophe" en métrique ou en musique "accord". En 1633, Descartes l’emploie dans système du monde, au sujet de l’ouvrage de Galilée paru l’année précédente : Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde, celui de Ptolémée et celui de Copernic.

Ce qui caractérise l’histoire de ce mot, du XVIIe au XXe siècle, c’est l’extension quasiment à l’infini de ses emplois pour désigner des réalités de plus en plus nombreuses et toujours plus diverses. Le père jésuite Bouhours, dans ses Remarques nouvelles sur la langue française (1675), observe que le mot système commence à entrer dans l’usage : "Il y a quelques années, écrit-il, ce mot n’était connu que des philosophes et des mathématiciens. Depuis que l’on a fait le système de l’âme, on s’est accoutumé à ce mot. Il y en a qui disent : le système de la cour, le système des affaires d’Allemagne ; mais cela n’est pas encore bien établi". Alors que la définition de système occupe trois ou quatre courtes lignes dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1740, l’article qu’y consacre Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) occupe deux colonnes, moins de place qu’une seule page du Trésor de la Langue française (1972-1994), dictionnaire dans lequel la définition de système s’étend sur huit colonnes et quatre pages de grand format.

Littré a conscience que système s’est étendu, par métaphore ou par abus, à toutes sortes de réalités, puisqu’il commence par établir le sens propre de ce mot, qui est identique à celui du grec systema. C’est, écrit-il, "proprement, un composé de parties coordonnées entre elles", comme dans l’expression système du monde : "assemblage et arrangement des corps célestes, et ordre selon lequel ces corps sont situés relativement les uns aux autres, et suivant lequel ils se meuvent". De là, le mot s’est étendu à l’anatomie ("ensemble des parties similaires" - système osseux), à la politique ("constitution politique et sociale des États" : système féodal, système représentatif), à la philosophie ("doctrine à l'aide de laquelle on dispose et coordonne toutes les notions particulières"), aux sciences naturelles ("toute classification méthodique des êtres naturels" : système de Linné). Le sens est si étendu qu’il finit par signifier un "ensemble de choses qui se tiennent" (système des temps d’un verbe ou d’une langue, système de l’Europe, système métrique, système bibliographique ou ordre suivi dans la classification des livres) ou même "plan qu’on se fait", "moyens qu’on se propose pour réussir en quelque chose" (système de conduite, système D, système de gouvernement, système d’oppression, système de liberté sur la vente des productions de la presse), "plan et moyens employés pour répartir l’impôt et établir le crédit" (le système de Law).

 

Non seulement le mot s’est étendu quasiment à toutes les réalités, mais encore il a changé de sens. Longtemps, le système a été propre aux choses, comme la "réunion en un corps de plusieurs choses ou parties". Des choses, il est passé dans l’esprit. Dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1740), le mot est relevé avec le seul sens "assemblage de plusieurs propositions, de plusieurs principes vrais ou faux, liés ensemble, et des conséquences qu’on en tire, et sur lesquels on établit une opinion, une doctrine, un dogme, etc.". Dans l’édition de son Dictionnaire parue en 1706, Richelet le relève comme un "terme de philosophie et de plusieurs autres sciences" et qui "signifie la manière dont on suppose et conçoit qu’un tout est formé de plusieurs parties, et qui est la cause que les choses agissent comme elles sont". Pour les Académiciens, c’est un "assemblage" ; pour Richelet, c’est la "manière dont on suppose et conçoit qu’un tout est formé de plusieurs parties". De même, Littré définit un système comme un "composé de parties coordonnées" ; les auteurs du Trésor de la Langue française comme une "construction de l’esprit". Chez Littré, le mot désigne une propriété, somme toute banale, inhérente à un ensemble ou à un tout, dont les parties sont liées entre elles. Dans le Trésor de la Langue française, la propriété n’est plus dans les objets, elle est dans l’esprit humain. C’est une invention ou, mieux, une "construction", une idée, une simple hypothèse qui finit par se transformer en vérité ou en dogme, un "ensemble de propositions, de principes et de conclusions, qui forment un corps de doctrine". Du monde réel, le système passe à la représentation du monde. Comme les auteurs du Trésor de la Langue française sont de vrais modernes et partagent les présupposés de leur temps, ils tiennent pour bon tout système : c’est une "construction théorique cohérente, qui rend compte d'un vaste ensemble de phénomènes". L’activité intellectuelle des modernes consiste à construire ou à échafauder ou à défendre ou à soutenir ou à suivre ou à combattre ou à renverser un ou des système(s). Leur passion pour le système est si forte qu’ils vont jusqu’à avancer, même en histoire, l’hypothèse des systèmes clos ou "ensemble fermé d’éléments ou de relations, soustraits à toute autre influence que celle qu’ils ont les uns sur les autres", de telle sorte que l’esprit de système ou "ensemble structuré d’éléments abstraits" ou "ensemble de concepts présentés sous une forme ordonnée" (système notionnel, système de concepts, d’idées, de lois, de notions, de relations, de valeurs, système de pratiques, d’habitudes) est sinon l’oriflamme de la modernité, du moins ce à quoi elle se reconnaît immédiatement, comme chez Nathalie Sarraute dans L’Ere du soupçon (1956) : "un système de conventions et de croyances très solide, cohérent, bien construit et bien clos ; un univers ayant ses lois propres et qui se suffit à lui-même". Des sciences exactes, où il est d’usage courant (en logique, en mathématiques, en algèbre - système d'équations linéaires, algébriques, différentielles; système indéterminé, système de relations, système de vecteurs - en physique, en mécanique, en astronomie, etc.), le mot s’étend aux sciences humaines et sociales (système d'écriture, système politique) et à la linguistique : "La langue est un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l’un ne résulte que de la présence simultanée des autres" (Ferdinand de Saussure, 1916) ou "une langue constitue un système complexe de moyens d'expression, système où tout se tient et où une innovation individuelle ne peut que difficilement trouver place si, provenant d’un pur caprice, elle n’est pas exactement adaptée à ce système, c’est-à-dire si elle n’est pas en harmonie avec les règles générales de la langue" (Meillet, 1926).

Littré (seconde moitié du XIXe siècle) a compris que ce que désigne ce mot faisait l’objet de jugements opposés. Dans une remarque qui clôt l’article système de son Dictionnaire de la Langue française, il tente de distinguer l’esprit de système de l’esprit systématique. "L’esprit de système est la disposition à prendre des idées imaginées pour des notions prouvées, l’esprit systématique est la disposition à concevoir des vues d’ensemble". "L’esprit de système" est "un défaut", écrit-il. En revanche, "l’esprit systématique" n’est pas nécessairement un défaut : "il peut être une qualité". Il peut : c’est donc une éventualité. En réalité, la distinction est quelque peu aventurée. En tout cas, elle n’est guère attestée à l’époque moderne, où l’esprit systématique est devenu un esprit de système. Les "vues d’ensemble" cèdent le pas aux "idées imaginées" ou, pour dire les choses autrement, le monde réel s’efface sous la représentation en système et systématisée que les importants et les puissants s’en font.

 

 

 

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