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30 juin 2006

Système

 

 

 

 

 

C’est Pontus de Tyard, un écrivain peu connu, auteur de Discours philosophiques, qui a introduit en français en 1552 le nom système dans le sens de "ensemble dont les parties sont coordonnées par une loi", c’est-à-dire dans un sens très proche de celui du nom grec dont il est un décalque. En effet, en grec, systema signifie "réunion en un corps de plusieurs choses ou parties", ces choses ou ces parties pouvant être des "doctrines" ou des "institutions". Il est également attesté dans différents sens techniques, comme "strophe" en métrique ou en musique "accord". En 1633, Descartes l’emploie dans système du monde, au sujet de l’ouvrage de Galilée paru l’année précédente : Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde, celui de Ptolémée et celui de Copernic.

Ce qui caractérise l’histoire de ce mot, du XVIIe au XXe siècle, c’est l’extension quasiment à l’infini de ses emplois pour désigner des réalités de plus en plus nombreuses et toujours plus diverses. Le père jésuite Bouhours, dans ses Remarques nouvelles sur la langue française (1675), observe que le mot système commence à entrer dans l’usage : "Il y a quelques années, écrit-il, ce mot n’était connu que des philosophes et des mathématiciens. Depuis que l’on a fait le système de l’âme, on s’est accoutumé à ce mot. Il y en a qui disent : le système de la cour, le système des affaires d’Allemagne ; mais cela n’est pas encore bien établi". Alors que la définition de système occupe trois ou quatre courtes lignes dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1740, l’article qu’y consacre Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) occupe deux colonnes, moins de place qu’une seule page du Trésor de la Langue française (1972-1994), dictionnaire dans lequel la définition de système s’étend sur huit colonnes et quatre pages de grand format.

Littré a conscience que système s’est étendu, par métaphore ou par abus, à toutes sortes de réalités, puisqu’il commence par établir le sens propre de ce mot, qui est identique à celui du grec systema. C’est, écrit-il, "proprement, un composé de parties coordonnées entre elles", comme dans l’expression système du monde : "assemblage et arrangement des corps célestes, et ordre selon lequel ces corps sont situés relativement les uns aux autres, et suivant lequel ils se meuvent". De là, le mot s’est étendu à l’anatomie ("ensemble des parties similaires" - système osseux), à la politique ("constitution politique et sociale des États" : système féodal, système représentatif), à la philosophie ("doctrine à l'aide de laquelle on dispose et coordonne toutes les notions particulières"), aux sciences naturelles ("toute classification méthodique des êtres naturels" : système de Linné). Le sens est si étendu qu’il finit par signifier un "ensemble de choses qui se tiennent" (système des temps d’un verbe ou d’une langue, système de l’Europe, système métrique, système bibliographique ou ordre suivi dans la classification des livres) ou même "plan qu’on se fait", "moyens qu’on se propose pour réussir en quelque chose" (système de conduite, système D, système de gouvernement, système d’oppression, système de liberté sur la vente des productions de la presse), "plan et moyens employés pour répartir l’impôt et établir le crédit" (le système de Law).

 

Non seulement le mot s’est étendu quasiment à toutes les réalités, mais encore il a changé de sens. Longtemps, le système a été propre aux choses, comme la "réunion en un corps de plusieurs choses ou parties". Des choses, il est passé dans l’esprit. Dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1740), le mot est relevé avec le seul sens "assemblage de plusieurs propositions, de plusieurs principes vrais ou faux, liés ensemble, et des conséquences qu’on en tire, et sur lesquels on établit une opinion, une doctrine, un dogme, etc.". Dans l’édition de son Dictionnaire parue en 1706, Richelet le relève comme un "terme de philosophie et de plusieurs autres sciences" et qui "signifie la manière dont on suppose et conçoit qu’un tout est formé de plusieurs parties, et qui est la cause que les choses agissent comme elles sont". Pour les Académiciens, c’est un "assemblage" ; pour Richelet, c’est la "manière dont on suppose et conçoit qu’un tout est formé de plusieurs parties". De même, Littré définit un système comme un "composé de parties coordonnées" ; les auteurs du Trésor de la Langue française comme une "construction de l’esprit". Chez Littré, le mot désigne une propriété, somme toute banale, inhérente à un ensemble ou à un tout, dont les parties sont liées entre elles. Dans le Trésor de la Langue française, la propriété n’est plus dans les objets, elle est dans l’esprit humain. C’est une invention ou, mieux, une "construction", une idée, une simple hypothèse qui finit par se transformer en vérité ou en dogme, un "ensemble de propositions, de principes et de conclusions, qui forment un corps de doctrine". Du monde réel, le système passe à la représentation du monde. Comme les auteurs du Trésor de la Langue française sont de vrais modernes et partagent les présupposés de leur temps, ils tiennent pour bon tout système : c’est une "construction théorique cohérente, qui rend compte d'un vaste ensemble de phénomènes". L’activité intellectuelle des modernes consiste à construire ou à échafauder ou à défendre ou à soutenir ou à suivre ou à combattre ou à renverser un ou des système(s). Leur passion pour le système est si forte qu’ils vont jusqu’à avancer, même en histoire, l’hypothèse des systèmes clos ou "ensemble fermé d’éléments ou de relations, soustraits à toute autre influence que celle qu’ils ont les uns sur les autres", de telle sorte que l’esprit de système ou "ensemble structuré d’éléments abstraits" ou "ensemble de concepts présentés sous une forme ordonnée" (système notionnel, système de concepts, d’idées, de lois, de notions, de relations, de valeurs, système de pratiques, d’habitudes) est sinon l’oriflamme de la modernité, du moins ce à quoi elle se reconnaît immédiatement, comme chez Nathalie Sarraute dans L’Ere du soupçon (1956) : "un système de conventions et de croyances très solide, cohérent, bien construit et bien clos ; un univers ayant ses lois propres et qui se suffit à lui-même". Des sciences exactes, où il est d’usage courant (en logique, en mathématiques, en algèbre - système d'équations linéaires, algébriques, différentielles; système indéterminé, système de relations, système de vecteurs - en physique, en mécanique, en astronomie, etc.), le mot s’étend aux sciences humaines et sociales (système d'écriture, système politique) et à la linguistique : "La langue est un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l’un ne résulte que de la présence simultanée des autres" (Ferdinand de Saussure, 1916) ou "une langue constitue un système complexe de moyens d'expression, système où tout se tient et où une innovation individuelle ne peut que difficilement trouver place si, provenant d’un pur caprice, elle n’est pas exactement adaptée à ce système, c’est-à-dire si elle n’est pas en harmonie avec les règles générales de la langue" (Meillet, 1926).

Littré (seconde moitié du XIXe siècle) a compris que ce que désigne ce mot faisait l’objet de jugements opposés. Dans une remarque qui clôt l’article système de son Dictionnaire de la Langue française, il tente de distinguer l’esprit de système de l’esprit systématique. "L’esprit de système est la disposition à prendre des idées imaginées pour des notions prouvées, l’esprit systématique est la disposition à concevoir des vues d’ensemble". "L’esprit de système" est "un défaut", écrit-il. En revanche, "l’esprit systématique" n’est pas nécessairement un défaut : "il peut être une qualité". Il peut : c’est donc une éventualité. En réalité, la distinction est quelque peu aventurée. En tout cas, elle n’est guère attestée à l’époque moderne, où l’esprit systématique est devenu un esprit de système. Les "vues d’ensemble" cèdent le pas aux "idées imaginées" ou, pour dire les choses autrement, le monde réel s’efface sous la représentation en système et systématisée que les importants et les puissants s’en font.

 

 

 

26 juin 2006

Passion

 

 

 

 

 

Le nom passion est emprunté au latin passio, génitif passionis, qui dérive du verbe déponent pati (infinitif) patior (première personne), "souffrir". Dans le dictionnaire latin-français, passio a le sens de "action de souffrir", "souffrance du corps", "affection de l’âme".

En français, passion est attesté pour la première fois au Xe siècle – aux origines mêmes de notre langue. C’est donc un des plus anciens mots du français. Au Xe siècle, il a le même sens que le nom passio du latin, à savoir "souffrance". Il désigne plus particulièrement le supplice de Jésus-Christ. Au XIIIe siècle, ce nom a signifié la passion amoureuse. Voilà une évolution sémantique qui peut paraître étrange aux modernes que nous sommes : un nom qui a pour sens "souffrance" et même "souffrance extrême" a signifié aussi le désir d’un être pour un autre être ou l’amour, et même l’amour charnel (comme dans passion physique), alors que, pour nous modernes, surtout depuis les Romantiques, le désir amoureux est source de plaisir, de joie ou de bonheur humain. En fait, ce qui semble contradictoire s’explique. Il faut garder présent à l’esprit que, longtemps en Occident, le mariage a été arrangé. Il n’a pas été la libre rencontre de deux êtres, poussés l’un vers l’autre par un même désir, mais une alliance par contrat entre deux familles. Dans ces conditions, l’amour, quand il était éprouvé par deux personnes qui n'avaient aucune chance d’être unies, était une source de souffrances, puisqu’il ne pouvait pas, sauf à commettre le crime d’adultère, être consommé. C’est ce que disent les anciens mythes, ceux de Tristan et Iseult par exemple, ou ce que les poètes des XIIe et XIIIe siècles ont exprimé dans l’amour courtois : l’amour qu’ils portaient à l’épouse de quelque grand féodal un peu brutal : très souvent une jeune femme belle et pure, triste à cause de son sort, mais inaccessible.

C’est au XVIe siècle, en 1538 exactement, que le sens de "mouvement de l’âme", comme passio signifie aussi en latin "affection de l’âme", est attesté pour la première fois en français, de sorte que, dans la langue classique des XVIIe et XVIIIe siècles, le nom passion a servi à désigner les affections qui nourrissent la vie intérieure d’un individu : la cupidité, l’avarice, la douleur, la joie, etc. Dans son Dictionnaire, publié en 1690, Antoine Furetière, le définit ainsi : "(passion) se dit des différentes agitations de l’âme selon les divers objets qui se présentent à ses sens : la volupté et la douleur, la cupidité et la fuite, l’aversion, l’amour et la haine, la colère, l’audace, la crainte, l’espérance et le désespoir, etc." La peinture des passions, à laquelle s’adonnaient les écrivains des siècles classiques, incluait rarement l’amour, sauf chez Racine, mais plus souvent, comme chez Molière, l’avarice, l’hypocrisie ou la vanité. Voilà pourquoi les auteurs des planches dessin de l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (seconde moitié du XVIIIe s.) exposent les codes graphiques grâce auxquels un peintre peut exprimer, par tel ou tel trait du visage humain, les passions, à savoir, non pas l’amour, comme de nos jours, mais "l’admiration simple, l’admiration avec étonnement, la vénération, le ravissement, le ris, le pleurer, la compassion, la tristesse, la haine ou la jalousie, la colère, le désir, la douleur aiguë", toutes réalités que l’on nomme sentiments ou affections en français moderne.

 

 

25 juin 2006

Lutte

 

 

 

 

 

Il suffit d’établir l’histoire récente de lutte pour constater que ce nom a été étendu à des réalités qui sont dénuées, de quelque côté qu’on les examine, de toute idée de lutte. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), lutte est relevé avec une seule et unique signification : "sorte d’exercice, de combat, où l’on se prend corps à corps, pour se terrasser l’un l’autre", comme dans les phrases "s’exercer à la lutte" ou "être fort adroit à la lutte". L’expression figurée et familière "emporter quelque chose de haute lutte" signifie "venir à bout de quelque chose par l’autorité, par la force". Quant au verbe lutter, il a pour seul sens "se prendre corps à corps avec quelqu’un pour le porter par terre", comme dans "Jacob lutta avec l’Ange".

Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré relève lutte avec six significations. Les métastases ont commencé. C’est, comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, une "sorte d’exercice, où l’on cherche à se terrasser en se prenant corps à corps" et une "rixe dans laquelle on se prend corps à corps". Mais, par rapport aux significations relevées dans le Dictionnaire de l’Académie française, ce qu’il y a de nouveau, ce sont les nombreux sens figurés de lutte : il signifiait au XVIIIe siècle "exercice où l’on se prend corps à corps" ; au XIXe siècle, il a pris, par analogie, le sens de "guerre", de "dispute", de "conflit", de "controverse". Dans le style léger, suivi de l’adjectif amoureuse, il signifie "ébats et plaisirs de l’amour", sans doute par analogie avec "l’accouplement des béliers avec les brebis". Chez Littré, le verbe lutter a aussi des significations plus nombreuses que dans le Dictionnaire de l’Académie. Le verbe se dit aussi "de toute espèce de combat" et il a le sens de "combattre" et de "résister".

Un siècle plus tard, l’article lutte du Trésor de la Langue française (1972-1994) est encore plus ample : aux sens connus, s’ajoutent les sens figurés, tels que "l’opposition entre deux personnes ou deux groupes de personnes cherchant à faire triompher leurs intérêts, leurs idées, leur cause, à imposer leur volonté, leur suprématie" ou "l’action de rivaliser avec quelqu’un pour l’emporter, dans une épreuve physique ou intellectuelle, dans un domaine quelconque" : dans ce sens, lutte a comme synonymes compétition, concours, match, tournoi. C’est aussi "l’effort individuel ou collectif énergiquement soutenu pour vaincre quelque chose (un obstacle, une difficulté, un mal), ou pour obtenir, faire triompher quelque chose", comme la lutte des classes, prétendu moteur de l’Histoire (toujours en panne dans les pays socialistes), la lutte biologique (destruction des nuisibles) ou la lutte chimique (le fait d’user de substances chimiques pour tuer les organismes nuisibles) ou la lutte génétique (traitement pour réduire le potentiel reproductif des organismes nuisibles) ou la lutte physique (réduction des populations d’animaux ou de végétaux nuisibles) ou la lutte pour la vie menée par chaque individu, chaque espèce en concurrence avec les autres individus ou les autres espèces, pour assurer sa propre survie, ou efforts pour survivre.

La lutte ne s’arrête pas là. La modernité fait de toute action, même verbale, une lutte. La "loi sur l’égalité des chances", dite aussi "loi CPE", lutte elle aussi. Mortes aux frontières, les vertus guerrières de la France renaissent dans les lois. Certes lutter n’est jamais intransitif, il est suivi de compléments qui désignent tantôt le Mal, tantôt le Bien. Tantôt c’est contre, tantôt c’est pour. A un contre, correspond un pour : lutte contre les incivilités et pour la cohésion sociale, contre les discriminations et pour l’Egalité. La cohésion réunit ce que l’incivilité sépare et l’égalité restaure ce que la discrimination anéantit. A grands coups de clairon, la loi se fait martiale. C’est dans le nom même de "Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité" ou HALDE que se cristallise l’air du temps. Le comique de l’affaire est que, pour lutter, il soit institué une haute autorité. Sur le site de cette Autorité, il est écrit ceci : "La HALDE identifie et diffuse les bonnes pratiques et les expériences en matière de lutte contre les discriminations dans tous les secteurs d’activité" et "émet des recommandations, auprès du gouvernement, du parlement et des autorités publiques pour lutter contre les discriminations, afin d’améliorer les textes de loi, de faire progresser le principe d’égalité et l’état du droit français dans ce domaine".

En Iran, en 1979, une des premières décisions prises par Khomeiny fut de créer une Commission pour la Prohibition du Vice et pour la Propagation de la Vertu. C’était déjà la lutte contre le Vice et pour la Vertu. Le Monstre a traversé les frontières pour atteindre la France, où il mêle la lutte contre le Mal ou sa proscription à la lutte pour la Vertu ou sa prescription : le Bien comme remède au Mal ou l’Egalité comme remède aux discriminations : tous égaux dans la discrimination. La HALDE est la forteresse de l’Empire du Bien, dirait le regretté Muray – là où tout ce que touche le Bien empire. C’est la Ligne Maginot de la Vertu.

 

 

24 juin 2006

Répression

 

 

 

 

 

Le nom répression ne figure dans le Dictionnaire de l’Académie française que depuis 1835 (cinquième édition) ; encore est-ce avec la seule signification juridique de "action de réprimer", comme dans "la répression des crimes, des délits, des abus". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré se contente lui aussi de la définition élémentaire : "action de réprimer". Il l’illustre d’un premier exemple, conforme à l’emploi juridique canonique : "la répression des crimes" et d’un second exemple, relatif à une révolte : "il éclata une révolte ; la répression en fut sanglante".

En fait, le mot est plus ancien que ne le pensent Littré et les Académiciens. Il est attesté pour la première fois en français chez Nicolas Oresme en 1372 ; puis, au XVe siècle, dans l’expression repression de ire au sens d’action de contenir sa colère. Il a été formé à partir du mot latin repressus pour servir d’équivalent nominal du verbe réprimer.

 

En français moderne, répression est d’un usage plus fréquent et plus étendu que dans la langue du XIXe siècle. Bien entendu, les usages juridiques se sont maintenus et même amplifiés. La répression touche le braconnage et toutes sortes de fraudes : il existe même au Ministère de la Consommation ou au Ministère des Finances un service de la répression des fraudes. Mais le champ de validité du nom dépasse les seuls crimes, délits, abus, qui sont poursuivis ou empêchés par la justice, comme l’attestent les groupes de mots dans lesquels répression est d’un usage courant : "répression brutale, féroce, implacable, meurtrière, policière, politique, sanglante" ; "répression à outrance, sans merci" ; "répression des émeutes, des évasions, des grèves, des ouvriers, d’une révolte, d’une révolution".

L’article répression du Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle) compte deux lignes ; celui du Trésor de la Langue française (1972-1994) s’étend sur une page. La signification qui en est donnée est plus ample. C’est "l’action de réprimer, de prendre des mesures punitives contre ceux qui sont jugés contrevenir aux règles, aux lois ou aux options d’un gouvernement, d’une société ou à la morale" ; c’est aussi le "fait d’empêcher par la violence un soulèvement collectif". Les exemples qui illustrent ce sens sont plus longs et plus variés que ceux du Dictionnaire de l’Académie française et ils sont relatifs à des événements historiques et politiques : la "terrible" répression dont auraient été victimes les militants révolutionnaires en Russie avant 1917 ou la Commune de Paris : "la rigueur de cette répression n’a jamais été égalée. Il y eut dix-sept mille morts, des exécutions sommaires, plus de quarante mille arrestations". En français moderne, le champ d’application de répression s’est étendu à l’éducation et à la psychologie. La répression éducative n’est pourtant qu’un "moyen de contrainte utilisé pour éduquer un enfant". Selon les psychologues, c’est un "processus psychique, conscient et volontaire, consistant à renoncer à la satisfaction d’un désir qui ne se trouve pas en accord avec la personne morale" : elle touche un accès de colère, un geste, une parole, des passions, le désir sexuel. Pour les psychanalystes, c’est un "phénomène inconscient de défense et tentative de fuite de l’angoisse, que le moi utilise devant un désir dont la satisfaction peut être dangereuse". Il a pour synonyme refoulement.

De fait, le mot, qui était surtout en usage dans le droit, a été étendu au XXe siècle à presque toutes les réalités du monde. Pourtant, cette extension à l’infini de répression est concomitante d’un accroissement quasiment à l’infini des libertés individuelles. Jamais dans l’histoire de l’humanité, les Français n’ont semblé plus libres : ils se sont libérés de toute attache, ils tiennent les devoirs pour des broutilles, ils s’exonèrent de toute obligation. Autrement dit, l’extension de l’emploi du nom répression contredit l’accroissement sans précédent des libertés. Qu’en conclure ? Ou ces libertés sont illusoires, ou la répression est un mythe. Hic et nunc, comme disent les savants, l’expérience que nous faisons du monde prouve que les libertés dont nous jouissons quasiment sans entrave sont réelles. De fait, ces libertés inouïes, dont nos ancêtres paysans ou bourgeois n’auraient jamais osé rêver, même dans leurs rêves les plus fous, rendent suspecte l’exhortation indignée et convenue à lutter contre les répressions innombrables et fictives. Cette hypothèse est confirmée par l’histoire de l’URSS et des autres pays communistes qui ont prétendu avoir aboli toutes les répressions dont les hommes auraient été les victimes antérieurement (exploitation de l’homme par l’homme et toutes les bornes à la liberté) et qui ont été, dans la réalité, les systèmes les plus répressifs qui aient jamais existé dans l’histoire de l’humanité. Las de tuer les opposants, ces systèmes ont préféré les interner dans des hôpitaux psychiatriques. Ils ont inventé la répression psychiatrique. Vladimir Boukovski, qui a passé le tiers de son existence en URSS en prison, a été le premier à dénoncer la répression par la psychiatrie détournée de ses fins (cf. son livre Une nouvelle maladie mentale en Union Soviétique : l’opposition, 1971, Le Seuil).

 

 

 

 

23 juin 2006

Mythologies intellotes 14

 

 

La Bêtise 

 

 

La Bêtise, l’immonde Bêtise, la Bêtise au front bas, la Bêtise aux joues épaisses, la Bêtise aux fesses rebondies, la Bêtise à la panse pleine et à la bonne conscience replète, la Bêtise des nantis, la Bêtise qui faisait hurler de rire Flaubert, la Bêtise qui a traduit en justice Baudelaire, la Bêtise aux ciseaux aveugles, la vieille Bêtise racornie, rabougrie, cacochyme, pourrie, corrompue, puante, la Bêtise de toujours, l’éternelle Bêtise bête a encore frappé. Depuis un siècle et demi, elle n’a pas changé. Elle est la Vertu incarnée, la Morale obligatoire, la sainte Alliance du Beau, du Bien, de l’Utile, du Progrès, de la Direction des Ames, de la Conscience éclairée, de la Vigilance en éveil, etc. Les favoris louis-philippards ont été remplacés par les cheveux longs soixante-huitards, mais la Bête est toujours là, aux aguets, près de fondre sur la proie innocente, avide de sang chaud et de silence, cupide et sale, rêvant de têtes alignées droit comme les menhirs de Carnac, déambulant sous les lambris dorés du Pouvoir, hantant les studios de télé ou de radio, etc. Elle peut crier, elle aussi, "je suis partout" : partout où il y a du Mal à extirper, elle est prête à la besogne. Au milieu du XIXe siècle, elle se nommait Homais, Pécuchet, Prud’homme, Bouvard, Perrichon ou Bécassine. Aujourd’hui, elle a pour noms Bozonnet Marcel, Daniel Jean, les journaleux du Nouvel Obs. Baudelaire et Flaubert aujourd’hui se nomment Peter Handke.

En elle-même, l’affaire Handke est dérisoire. Pourtant elle révèle la vraie nature de notre époque, elle est le papier tournesol de la modernité. Notre époque se croit, se dit, se prétend libérée, subversive, pas bégueule, anticonformiste, bohème, dérangeante, antibourgeoise, convulsive, antiraciste tous ensemble tous ensemble tous, amatrice de prides en tout genre et de world music, etc. Le frac révolutionnaire a beau être pourvu d’amples pans, il ne parvient même pas à dissimuler la stupidité, l’étroitesse d’esprit, la rancune tenace, l’alcool triste, l’inculture, tant ces saletés de l’âme lui collent à la peau. Pendant des décennies, il a été reproché à la Comédie française de ne représenter que les pièces du répertoire français. Désormais, elle est ouverte au monde et aux autres ; elle accueille en son sein les autres cultures du monde, comme disent les bien pensants du socioculturel : c’est un grand pas en avant, rétorquent-ils. Faisons-leur crédit sur ce point. La Comédie française a donc programmé en 2007 Le Voyage au pays sonore ou l’art de la question, une pièce de Peter Handke, écrivain vivant et autrichien de surcroît. Bruno Bayen, un maître de la scène moderne, devait la mettre en scène. On est en plein moderne. Handke le moderne choisi par Marcel le moderne et mis en scène par Bayen le moderne. Tout est moderne. Pourtant, il a suffi que la Marcel, l’administrateur d’une institution publique, nommé par le pouvoir politique (Jospin ou Lang sans doute), lise dans Le Nouvel Observateur, le bréviaire socioculturel, un entrefilet mensonger, vipérin, calomniateur, faux, raciste (pourquoi pas ?), le type même du communiqué de Parti tunique (genre PCMLF, Mao spontex, PCF, UOIF, PMF, etc. : les organisations tyranniques sont légion en France), pour qu’il décide de son propre chef, sans en référer à quiconque, de déprogrammer la pièce. Il a pris ses ciseaux et il a découpé dans le programme 2007 le nom d’Handke pour le faire disparaître, comme d’autres retouchaient les photos officielles, après avoir fait assassiner celui dont il ne devait plus y avoir de trace. Quel crime a commis Handke ? Il est allé à Pozarevac. Pozarevac, pour son malheur, se trouve en Serbie.

Handke a démenti les mensonges du bréviaire socioculturel des imbéciles : "Je n’ai pas déposé une rose rouge sur le corbillard de Slobodan Milosevic. Je n’ai pas touché le corbillard. Je n’ai pas brandi le drapeau serbe. Et jamais je n’ai approuvé "le massacre de Srebrenica et autres crimes commis au nom de la purification". Jamais je n’ai considéré les Serbes comme "les vraies victimes de la guerre". Et à Pozarevac, je ne suis pas venu "en voyageur de la vérité". Je ne suis pas l’auteur de "Justice pour la Serbie", mais du "Voyage hivernal aux fleuves Danube, Save, Morava et Drina" (Gallimard). Et nulle part, dans mon petit discours à Pozarevac, je n’ai dit : je suis heureux d’être près de Slobodan Milosevic, qui a défendu son peuple". Cela n’a pas empêché le Marcel d’accorder du crédit à ces mensonges : ils étaient écrits dans le bréviaire socioculturel. La culture s’est mise au garde-à-vous devant le socioculturel. Ce n’est pas la première fois qu’elle s’abaisse et se prosterne. Il en allait ainsi quand l’auteur de La Pucelle distribuait les pensions du Roi aux poètes.

Puisque le Marcel et le bréviaire ont décidé de purifier l’art, ils ont de quoi faire. Les écrivains à traquer ne manquent pas. Molière était un familier de Louis XIV. Louis XIV a mis à feu et à sang le Palatinat. Que Molière ne soit plus joué à la Comédie française. Musset était un affreux réactionnaire. Que ses pièces soient interdites ! Mme Duras a écrit un ouvrage à la gloire de l’empire colonial, avant de travailler pour les services d’Abetz, puis de jouer au procureur dans les procès de la Libération (elle a obtenu la tête d’un pauvre type) et de faire la propagande de Staline. Que jamais ses pièces ne soient jouées à la Comédie française. Beckett était une sorte de disciple lointain de Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation) ; Hitler aussi. Que Beckett ne soit jamais plus joué à la Comédie française, etc. A ce rythme, il n’y aura plus sous peu ni théâtre, ni peinture, ni musique, ni littérature, etc. Savonarole et JJ Rousseau auront gagné. Seul aura survécu à la purification le bréviaire socioculturel de tous les Marcel de la sous-culture à la Goebbels et Jdanov.

 

 

20 juin 2006

Symbole

 

 

 

 

 

C’est à la fin du XIVe siècle que le nom symbole est attesté pour la première fois en français sous la forme de simboles. Le sens en est religieux et propre au catholicisme. Il signifie "formulaire qui contient les principaux articles de la foi". En 1525, est attestésymbole des apôtres, qui est l’autre nom du Credo : "le Symbole des apôtres, qu’on dit vulgairement le Credo". Dans son Dictionnaire, publié en 1690, Furetière relève symbole de Nicée : Nicée étant la ville d’Asie mineure (la Turquie actuelle) où, en 325, lors d’un concile, a été formulé le dogme de la transsubstantiation.

Le mot symbole, comme l’indiquent le y et l’élément sym, est grec. A l’origine, il désigne un objet coupé ou brisé en deux, chaque morceau étant remis à une personne et devant servir de signe de reconnaissance lors de rencontres futures. Il désigne aussi les parts égales que des associés réunissent pour former une entreprise commerciale et auxquelles il leur interdit de toucher. Par métaphore, dans la langue chrétienne grecque et latine, le nom a désigné les articles de foi que les croyants ont reçus en partage, puis "la profession de foi au baptême".

C’est à juste titre que le Trésor de la Langue française (1972-1994) relève comme premier sens de symbole celui du catholicisme, à savoir "ensemble de formules résumant la foi chrétienne" et "profession de foi chrétienne" - comme si le symbole pouvait résumer la christianisme. Les exemples en sont "symbole baptismal", "symbole de la foi", "le symbole des apôtres n’a-t-il pas été écrit en grec avant de l’être en latin ?", "Quel est le principe des choses ? La doctrine catholique nous répond par ces premiers mots de son symbole : credo in Deum patrem omnipotentem, je crois en Dieu, père tout-puissant" (Lacordaire). Le sens catholique de symbole était encore connu au XIXe siècle, puisque les incroyants le prennent dans un sens antireligieux : "c’est par un symbole en douze articles qu’il faut attaquer celui des apôtres" (Proudhon).

Le sens catholique de symbole semble avoir été disparu de la langue actuelle au seul profit du sens moderne, à savoir "ce qui représente une réalité abstraite ou absente". Dans l’histoire de la langue française, ce sens est postérieur de plus d’un siècle et demi au sens premier. Il est attesté en 1541 chez Calvin (in Institution de la religion chrétienne), œuvre qui est à la source de la Réforme protestante. Ainsi dans l’exemple "le pain est un symbole, sous lequel notre Seigneur nous offre la vraie manducation de son corps".

Déjà, dans l’édition de 1762 de leur Dictionnaire, les Académiciens semblent avoir oublié que le premier sens de symbole est religieux. Ils relèvent d’abord le sens moderne de "figure ou image qui sert à désigner quelque chose, soit par le moyen de la peinture ou de la sculpture, soit par le discours". La fidélité est une réalité abstraite ; pour qu'elle soit matérialisée ou incarnée, elle a besoin d’un symbole, comme dans l’exemple "le chien est le symbole de la fidélité ". Le sens religieux n’est cité qu’en second ; encore est-ce comme une préfiguration du sens moderne : "en termes de religion, on appelle symboles et symboles sacrés les signes extérieurs des sacrements", "Jésus-Christ nous a donné son corps et son sang dans l’eucharistie sous les symboles du pain et du vin". Dans ces deux exemples, symbole a le sens moderne de "ce qui représente une réalité abstraite ou absente". Le pain et le vin tiennent lieu du corps et du sang du Christ. C’est à la fin de l’article symbole qu’est cité le sens qui est apparu le premier dans la langue : "il se dit aussi du formulaire qui contient les principaux articles de la foi", avec l’exemple suivant : "ordinairement, quand on dit absolument le Symbole, on entend celui qu’on appelle le symbole des Apôtres". Pour la plupart d’entre eux, les Académiciens étaient de sincères croyants ; ils vivaient dans un siècle où le catholicisme était de fait et en droit la religion officielle de la France. En dépit de cela, ils ignorent, quand ils établissent les sens de symbole, quelle est leur généalogie - ce qui montre que la déchristianisation de la France a commencé plus tôt qu'on ne le croit : dès le XVIIIe siècle, elle était en marche.

Littré était positiviste et incroyant. De fait, dans son Dictionnaire de la Langue française, il classe les sept acceptions du mot symbole dans un ordre conforme à ses croyances. Le sens qu’il place en première position est "signe de reconnaissance" : "on appelait symbole chez les Grecs les paroles, les signes auxquels les initiés aux mystères de Cérès, de Cybèle, de Mithra se reconnaissaien " ; et, en deuxième position, le sens moderne de "figure ou image employée comme signe d’une chose", l’illustrant par quelques citations, dont celle-ci, de Diderot : "sachez qu’en général le symbole est froid et qu’on ne peut lui ôter ce froid insipide, mortel, que par la simplicité, la force, la sublimité de l’idée". Le troisième sens recensé est "marque, figure qu’on voit sur les médailles, et qui sert à désigner soit des hommes ou des divinités, soit des contrées, des royaumes, des provinces, des villes". Ce n’est qu’en quatrième et cinquième positions qu’apparaît le sens catholique : "signes extérieurs des sacrements" et "formulaire qui contient les principaux articles de la foi". Les sixième et septième sens sont des sens modernes : "terme de rhétorique : espèce de trope par lequel on substitue au nom d’une chose le nom d’un signe que l’usage a choisi pour la désigner ; c’est une espèce de métonymie" et "symbole chimique, nom donné par les chimistes aux lettres initiales par lesquelles, pour abréger, ils désignent les corps élémentaires", comme O et S qui "sont les symboles de l’oxygène et du soufre".

De fait, le sens chrétien de symbole est peu à peu effacé dans la langue moderne. Selon les auteurs du Trésor de la Langue française, c’est un "objet sensible, fait ou élément naturel évoquant, dans un groupe humain donné, par une correspondance analogique, formelle, naturelle ou culturelle, quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir" ou, en littérature, un "élément textuel dont la signification concrète est liée par une correspondance analogique à une signification abstraite qu’il évoque ou représente". Il n’est pas de science, humaine ou exacte, qui n’en use : chimie, psychanalyse, géométrie, algèbre, arithmétique, informatique, linguistique, sémiotique, diverses technologies. Tout se passe comme si l’emploi de symbole dans la langue des sciences était rendu possible par l’idée d'incarnation, sans laquelle la symbolique n’aurait pas de raison d’être.

 

 

 

 

18 juin 2006

Echec scolaire

 

Echec de l'école ou échec à l'école ?

 

 

Le nom échec est attesté en français au tout début du XIIe siècle au sens de "jeu", puis de "pièces du jeu". Le mot est emprunté au persan shah "roi", par l’intermédiaire de l’arabe, le c final d’échec résultant sans doute du croisement avec le vieux mot français eschec, "butin", aujourd'hui disparu. Dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, c’est le "terme qu’on emploie au jeu d’échecs chaque fois qu’on attaque le roi ou qu’on met la reine en prise".

Au XIIIe siècle, ce mot a pris, par analogie avec le jeu d’échecs, le sens moderne de "revers".

Les auteurs du Trésor de la Langue française, considérant que les sens de "jeu" et de "revers" sont trop éloignés l’un de l’autre pour être les deux acceptions d’un même nom polysémique, les ont répartis en deux homonymes : le premier avec le sens de "jeu", le second avec le sens de "résultat négatif, et généralement d’une certaine gravité, d’une entreprise". Dans ce dictionnaire (1972-1994, 16 volumes, des milliers de pages, près d’un million de mots définis), il est indiqué que les emplois les plus courants de ce nom sont "échec affectif, complet, définitif, double, électoral, final, grave, moindre ; échecs politiques, successifs ; grand, petit, premier, rude échec ; échec à l’académie ; causes d’échec ; expliquer, réparer, un échec ; en cas d’échec, d’échec en échec, échec sur échec, échec pour échec ; aller au devant d’un échec, courir à un échec, être en échec, faire échec à quelqu’un ou aux projets de quelqu’un, mettre ou tenir quelqu’un en échec, vouer à l’échec".

Il n’est pas recensé d’occurrence d’échec scolaire, bien que ce nom soit fréquemment employé suivi de cet adjectif. D’où vient l’échec scolaire ?

L’adjectif scolaire n’est pas un adjectif qualificatif (il n’attribue pas une qualité à l’échec), mais un adjectif dit de relation, ce qui signifie qu’il établit un lien entre le nom échec et le nom école dont scolaire dérive. De fait, échec scolaire a pour sens "échec de l’école". Le "résultat négatif" est celui de l’école, et non celui de quelque élève que ce soit. C’est l’école qui est, comme on dit, "en situation d’échec". Bien entendu, quand les hommes politiques, les parents, les citoyens et quelques maîtres évoquent l’échec scolaire, ignorant ce que sont ou ont été les thèses gauchistes sur l’école, ils l’entendent dans le sens de l’échec à l’école, l’échec, dans leur esprit, étant celui des élèves ou éventuellement celui des maîtres.

L’échec de l’école n’est pas l’échec à l’école. La thèse de l'échec de l'école s’ancre dans la critique institutionnelle, id est la critique des institutions qui ont été établies, à la suite d’un débat public, en France, en Europe et en Occident en général. Cette critique, toujours radicale, quelle qu’en soit la cible : armée, justice, Eglise, prison, asile, école, s’est diffusée dans les années 1960-70. C’était l’époque où les lycées étaient des casernes, les asiles des mouroirs, les prisons des camps de concentration et les éducateurs des éducastreurs. Ce jeu de mots est éloquent. L’école, en tant qu’institution, serait, selon les partisans de cette thèse, une bureaucratie sclérosée qui répond aux seules exigences des nantis qui en vivent, l’ayant colonisée à leur profit, et qui, par nature, ne peut rien apprendre aux enfants et encore moins les éduquer. Elle ne remplit aucune des missions que le peuple lui assigne, sinon dresser, castrer, réprimer, abêtir. Cette thèse a été exprimée, entre autres penseurs, par Ivan Illich, qui, à la différence des idéologues anti-institutionnels, avait du talent, de la générosité et des mérites prouvés. Le plus connu de ses livres est Une société sans école (1971).

 

 

 

17 juin 2006

Gouvernance

 

 

Gouvernance, governance 

 

 

Dans le Trésor de la Langue française, publié entre 1972 et 1994, il n’y a pas d’article gouvernance. La seule mention qui soit faite de ce mot se trouve à l’entrée gouverner, dans laquelle il est précisé que le substantif féminin gouvernance est propre à l’histoire de la Flandre et de l’Artois et que, dans ces deux anciennes provinces, le mot était un synonyme de bailliage : c’était une juridiction administrative placée sous la responsabilité d’un gouverneur.

Littré y consacre une entrée dans son Dictionnaire de la Langue française et il distingue même deux sens. Le premier est "juridiction qui existait dans quelques villes des Pays-Bas et à la tête de laquelle était le gouverneur", comme dans les gouvernances d’Arras et de Lille ; le second est "place de gouvernante", comme dans cette lettre de Mme de Sévigné : "nous fûmes hier, monsieur le comte, chez vos amies de Leuville et d’Effiat ; elles recevaient les compliments de la réconciliation et de la gouvernance (des enfants de Monsieur)".

De fait, l’emploi actuel de gouvernance, dans le sens assez vague de "gouvernement", "contrôle", "art de gouverner" un Etat, une entreprise ou une organisation internationale, est très récent : postérieur en tout cas à la rédaction du Trésor de la Langue française. En revanche, le mot existe en anglais sous la forme governance. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974, ce nom est relevé, suivi de la mention formal (laquelle signifie que le mot appartient à un niveau de langue élevé), avec deux sens. Le premier est "act, fact, manner of governing" (action, fait, manière de gouverner) ; le second est "sway, control", c’est-à-dire, en français, influence, contrôle.

Il ne faut pas inférer de cela que gouvernance soit un de ces innombrables emprunts à la langue anglaise, dont on se demande à quelle utilité pratique ils répondent. En effet, de très nombreuses occurrences de gouvernance ou governance, entendues dans le sens de "gouvernement", de "juridiction", de "puissance" ou même de "conduite" ou de "règle de conduite", c’est-à-dire dans un sens proche du sens moderne, sont attestées dans la langue française des XIVe et XVe siècles. Ainsi : "Chevalier, dit la voix, la male gouvernance (id est la mauvaise conduite) de la personne la mène à puante fin" et "Amour ne veut autre pâture que douce et loyale gouvernance : c’est sa paix, et c’est sa substance, c’est tout son bien, je vous le jure".

Godefroy, dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle (10 volumes, publiés de 1881 à 1902) cite plusieurs autres extraits, parmi lesquels ceux-ci, extraits d’œuvres d’Oresme (1348), qui ne dépareraient pas dans la langue française actuelle : "Quand la nature d’aucune (id est d’une) planète aura seigneurie en la gouvernance du monde" ; ou : "Selon les lois de Socrate, l’ordonnance et le gouvernement de la cité ne seraient ni la démocratie, ni l’oligarchie, mais elles seraient une gouvernance moyenne, laquelle on appelle par nom commun police (id est politique)" ou encore, dans une lettre d’un noble du XVe siècle (1422) : "Il est nécessaire de pourvoir de bonne gouvernance au dit office". Aujourd’hui, comme il y a six siècles, les modernes disent à nouveau gouvernance du monde ou gouvernance mondiale, bonne gouvernance ou mauvaise gouvernance.

Il semble, en effet, que les Anglais aient emprunté gouvernance au français et que les Français, depuis une vingtaine d’années, aient récupéré ce mot, mais dans le domaine des idées politiques ou dans celui de la gestion des entreprises. Quoi qu’il en soit, le mot, en français moderne, tient en partie son renouveau du succès du suffixe – ance, qui, après avoir servi à former un très grand nombre de noms au Moyen Age et être tombé en désuétude au XVIIe siècle, est en vogue depuis quelques décennies, surtout dans les domaines techniques ou scientifiques (impédance, efficience, fluorescence, interférence, phosphorescence, radiance, réfringence, arborescence, virescence, conductance, brillance, impédance, congruence, équipollence, tangence) et même moraux ou politiques : repentance, résilience, nuisance, ingérence, maltraitance, etc.

Que signifie gouvernance, si tant est que le mot ait un sens différent de "gouvernement", "gestion" ou "contrôle" ? A quelle nécessité pratique répond sa soudaine résurrection ? Dans un article publié dans la revue Le Débat (n° 115, mai août 2001), un politologue "s’efforce de rendre compte de (notre) époque à partir du langage qu’elle parle". Du succès des noms formés avec les suffixes – ance et – ing qui expriment une action ou un mouvement, il conclut que notre époque aime les "processus" et le mouvement (elle est le siècle du bougisme, pourrait-on dire ironiquement). La conclusion inverse pourrait en être tirée : notre époque prend le masque verbal du mouvement pour mieux cacher son immobilité. La gouvernance valorise les sondages, les référendums, les consultations, les procédures qui rapprochent les gouvernants et les gouvernés. Elle feint de ne rien imposer, elle "négocie" tout, elle multiplie les médiateurs, les groupes qui prétendent représenter la population, les organisations non gouvernementales, tout ce qui s’interpose entre les gens et le pouvoir élu, prenant la place des uns et de l’autre, qu’elle soit la gouvernance d’entreprise (ou corporate governance) ou la gouvernance globale. Les élus de la gouvernance sont les puissants du monde : s’ils sont puissants en affaires ou dans les media, c’est qu’ils ont fait leurs preuves. Ils n’ont pas reçu de mandat des électeurs, mais ils se substituent aux pouvoirs régulièrement élus. La gouvernance à toutes les sauces prospère sur les ruines de la représentation politique et sur l’impuissance des gouvernements à régler les difficultés. Elle élimine les gouvernants élus au profit des experts ou des puissances occultes qui contrôlent l’économie, les flux d’argent, les media, l’opinion, etc. Oresme vivait au XIVe siècle. Pourtant, il annonce notre époque : la gouvernance est le gouvernement par d’autres moyens que la démocratie.

 

 

16 juin 2006

Signes 11

 

 

 

Le Français Moussaoui et Guigou la Maghrébine

 

 

Tout apparemment oppose le Français Moussaoui au député Guigou : le sexe, la religion, l’âge, la beauté, la condition sociale. Le premier est emprisonné aux Etats-Unis, ce que ne sera jamais Mme Guigou ; la seconde est député, ce que ne sera jamais Moussaoui. Celui-ci représente l’islamisation du monde depuis le 9.11, celle-là la mondialisation islamisée dans le 9.3.

Les media, le pouvoir, les bien pensants, les vigilants, les vertueux s’obstinent à qualifier Moussaoui de français, bien que celui-ci ait récusé ce qualificatif. Mais aucun de ces franciseurs à outrance n’a osé qualifier Mme Guigou de marocaine, bien que, d’après elle, ses racines s’enfoncent très profondément dans la glèbe marocaine. A plusieurs reprises, Moussaoui a crié qu’il n’était pas français, que cette nationalité de papier lui avait été imposée, qu’il était musulman, qu’il ne devait allégeance qu’à l’oumma ou nation de l'islam et que musulman était la seule identité qu’il revendiquât. Malgré les dénégations, les journalistes ont continué à le baptiser français, alors qu’il juge, à juste titre, si on la rapporte à ce qu’il croit, l’étiquette infamante : c’est son étoile jaune. "Je ne suis pas Français, je ne serai jamais un Français, a-t-il déclaré. Je suis là seulement en tant que musulman. Je n’ai rien à voir avec une nation de croisés homosexuels !". Pour lui, les choses sont claires. Apparemment, les journalistes ne l’ont pas compris.

Mme Guigou, ancien ministre de Mitterrand et de Jospin, est actuellement député du 9.3., le département de France où les populations qui y habitent sont sans doute majoritairement nées à l’étranger ou issues de parents nés à l’étranger. Née au Maroc, Mme Guigou y a passé sa jeunesse, une jeunesse dorée à n’en pas douter. Elle est favorable au droit du sol : c’est ce qu’elle répète aux populations du 9.3. Mais elle refuse, comme Moussaoui, de se l’appliquer à elle-même. Si elle y était aussi sincèrement attachée qu’elle le dit, elle serait marocaine. Ce droit du sol est-il mauvais pour qu’elle le rejette ? On n’ose imaginer les réactions des populations du 9.3., jeunes ou moins jeunes, quand Mme Guigou leur vante ce droit. Le mépris ? La haine ? Le dégoût ? Moussaoui est marocain par le sang. C’est ce que son père lui a transmis, ainsi que le nom qu’il porte. Mme Guigou est née au Maroc de parents italiens ou d’origine italienne. Le droit du sang fait d’elle une Italienne. Moussaoui a renié la nationalité de son père. Mme Guigou aussi. Elle renie le droit du sol et le droit du sang, Moussaoui aussi.

Ces vrais faux jumeaux sont au cœur du malaise français – plus exactement dans l’épicentre de la haine qui affecte "l’être" français.

Dans tous les pays du monde, la nationalité est transmise par le père. La mère donne la vie ; le père donne aux enfants le nom et la nationalité. Autrement dit, avec la mère, on est dans la règle biologique de l’espèce ; avec le père, on est dans la loi – la loi symbolique, celle du nom et de la nationalité, et non pas seulement dans le royaume ubuesque des coups de tampon sur les documents administratifs, dont la validité, comme ce français récusé à juste titre par Moussaoui ou ce marocain récusé par Mme Guigou, s’arrête à l’identité. Ce n’est pas le papier tamponné par un bureaucrate qui fait l’identité d’un être humain, quoi que tentent de faire accroire les gauchistes et autres belles âmes quand ils font des "sans papiers" les messies d’un ordre nouveau.

Quand on dit que la loi des pères est symbolique, cela ne signifie pas qu’elle est comme l’euro symbolique, auquel sont condamnés des auteurs de délits. L’euro versé est une manière de réparer une faute. La loi des pères est symbolique, au sens où elle est constitutive de l’identité d’une personne. Le symbole est ce bien commun que l’on reçoit en dépôt et qu’il est impossible, sauf à risquer le déshonneur ou une damnation éternelle, de dilapider ou de détruire. Dans la Grèce antique, le symbole était un objet coupé en deux, dont deux personnes conservaient la moitié et qui servait de signe de reconnaissance ; ou encore, dans une affaire commerciale, c’était le capital commun constitué de parts égales auquel les associés s’interdisaient de toucher. Dans la langue latine des chrétiens, le nom a pris le sens de "profession de foi au baptême" : c’est le bien le plus précieux qui soit transmis à un être humain et qu’il ne peut renier sans se renier lui-même.

On sait que la haine des pères est la chose en France la mieux partagée. Aux pères présentés comme stupides et vains, il est opposé les homos festifs et conviviaux, les nouveaux héros de notre temps de rébellion obligatoire, ou les femmes libérées (de tout mâle) qui élèvent seules leurs enfants, sans jamais les mettre en présence d’un père. Le père n’est même plus le géniteur, il ne transmet rien, n’étant rien ; sa loi est un arbitraire tyrannique ; sa présence un tourment sans fin. La haine dont les pères sont accablés s’étend aussi à la patrie – c’est-à-dire au pays du père, que ce père soit français ou qu’il soit étranger, maghrébin ou africain. Ce qui est refusé aux pères, en tant que sources de la loi symbolique, c’est la possibilité de transmettre à leurs enfants quoi que ce soit. Il n’y a plus de symbole – plus rien qui puisse être partagé. Les pères ne sont même plus la source du nom, puisque le nom peut être transmis par la seule mère. Quant au droit du sol généralisé et primant en toutes circonstances sur le droit du sang, il interdit aux pères de transmettre la nationalité dont, eux-mêmes, ils ont hérité de leurs parents et, par leurs parents, de leurs ancêtres. Ce qui est universel est empêché ou interdit. En France, les pères ne sont plus la source de rien et ne servent plus à rien : tout juste à gagner de quoi subvenir aux besoins de leur progéniture, s’ils en ont.

Quand la France avait un empire, elle contrôlait de vastes territoires, où vivaient des populations à qui elle refusait, non sans raison, d’octroyer la nationalité française, préférant le droit du sang au droit du sol. Cet empire a disparu. Tant mieux. La France ne contrôle plus de territoire étranger ; mais elle donne la nationalité française, sans leur demander leur avis, à des gens que le hasard a fait naître sur son territoire. Elle les francise de force, elle s’empare d’eux, elle les arrache à leurs pères et à leur lignée. C’est la violence symbolique la plus cruelle qui puisse être infligée à une personne ; c’est la nier dans ce qu’elle est ; c’est lui ôter toute identité transmise ; c’est l’arracher aux siens et à sa lignée ; et c’est, à la place, lui imposer une identité de pacotille. Les trafiquants d’esclaves échangeaient des hommes contre de la verroterie ; en France, ils sont échangés contre un coup de tampon.

Moussaoui et Mme Guigou se ressemblent plus qu’on ne pourrait le croire. Ce sont deux êtres que la France a arrachés à leur famille ou à leur lignée, et qui ont renié à la fois le sol et le sang. Ces reniements ont fait d’eux des zombies. Personne ne peut rester zombie éternellement, sauf à sombrer dans la folie, la drogue, l’alcool. Pour ne pas être des morts-vivants, les zombies se fabriquent une identité. Mme Guigou, l’énarque en soie, prend une posture prolétarienne doublée d’une résistante de pacotille : elle connaît par cœur Bella ciao, le chant des partisans italiens, qu’elle brame dans les réunions socialistes, ça en jette. Moussaoui a comblé son vide identitaire par Allah akbar, le Deutschland über alles des musulmans. Dans les banlieues, les ersatz ne manquent pas : c’est l’islam. Naguère, c’était le communisme. L’islam a l’avantage de fournir une identité millénaire. Ainsi, grâce à l’islam, Moussaoui et les siens renouent le fil que la France a coupé ; la chaîne des générations se ressoude.

 

Deux siècles n’ont pas suffi pour franciser les Corses ; il en a fallu quatre ou cinq pour franciser (parfois très mal) les Basques, les Catalans, les Flamands, les Bretons. Malgré cela, la France s’obstine à franciser des Marocains et autres immigrés, nés par hasard sur son sol, en les coupant de tout ce qui a fait la fierté de leurs ancêtres et de tout ce qui ferait leur fierté s’ils étaient restés au pays. Franciser les hommes contre leur gré, c’est les nourrir d’une haine qu’ils retournent contre la France et les Français. La France n’étant ni musulmane, ni communiste, elle est la cible des drogués à l’ersatz. A force de nommer français les Moussaoui et autres fous furieux de la même espèce, et à force d’entendre les Guigou et autres qui ont renié et le droit du sol et le droit du sang se dire français, le mot français se transforme en tunique de Nessus. Désormais la tragédie Français ou comment s’en débarrasser se joue sur le sol même de France. C’est ainsi qu’un pays, à force d’alimenter par son aveuglement la haine sans limite qui le vise, sombre lentement dans le néant, vidé de tout ce qui l’a fait exister pendant un millénaire et demi.

 

 

 

15 juin 2006

Récits 3

Tiers-mondes 

Récit de voyages dans les pays du tiers-monde 

A lire aussi dans la colonne de gauche

 

Tiers_mondes.doc

14 juin 2006

Senior

 

 

 

 

En français, senior est attesté pour la première fois comme adjectif dans l’expression "coureurs seniors" : c’est un journaliste, écrivant en 1884 dans Le Sport vélocipédique, qui l’a introduit en français. Employé comme nom, senior est attesté en 1892 : c’est le seul sens qui soit relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-1935) : "il se dit, en termes de sports, des joueurs plus âgés, par opposition aux juniors". Ainsi, aujourd’hui, les sportifs qui font de la compétition sont classés dans des catégories d’âge qui vont des plus jeunes, les pupilles ou les benjamins, aux plus âgés, les vétérans : benjamins, minimes, cadets, juniors, seniors, vétérans. Au tennis, la catégorie vétéran commence à 35 ans. Au football, on est senior à 19 ans. Dans le Trésor de la Langue française, le senior est le "membre de la catégorie de sportifs dont l’âge se situe entre celui des juniors et des vétérans".

Les Académiciens précisent que le mot vient du latin, où il est la forme comparative de d’adjectif senex "âgé" : il signifie donc "plus âgé". Selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), senior a été emprunté à l’anglais, lequel, il est vrai, le tient du latin. En anglais, il a pour sens, quand il est adjectif, "older in years" (plus âgé) et aussi "higher in rank, autority, etc." (c’est-à-dire " supérieur "). Le contraire est junior.

Le Trésor de la Langue française est plus précis et plus complet que le Dictionnaire de l’Académie française. Il y est indiqué que, adjectif, senior est invariable et que, employé après un patronyme, il sert à distinguer le père de son fils ou le fils aîné de son frère cadet, généralement "par plaisanterie", comme l’attestent les exemples cités : "L’aîné est toujours (...) le plus Européen (...), le cadet a un teint foncé (...). Tenez, exactement comme les deux Iturria; vous vous les rappelez bien ? Et, à propos, il est venu, lui aussi, M. Iturria senior" (Valéry Larbaud, 1911), ou encore : "Je veux dire : Me Méliset senior, membre du conseil de l’ordre et Me Méliset junior, Maurice pour ses intimes, robin comme son père" (Hervé Bazin, 1956).

L’emploi du nom senior pour désigner les vieux est récent. Il n’est relevé ni dans le Dictionnaire de l’Académie française, ni dans le Trésor de la Langue française. C’est aussi un emprunt à l’anglais. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (troisième édition, 1974), il est relevé sous la forme senior citizen. Il est donc adjectif. Le sens est "person over the age of retirement ; old age pensionner". Autrement dit, ce citoyen est une personne qui a dépassé l’âge de la retraite ou qui, très âgée, perçoit une pension de retraite. Il est précisé que ce mot est un euphémisme, c’est-à-dire un de ces mots trompeurs qui ont pour raison d’être d’adoucir ou de cacher les réalités désagréables. Il appartient à ce que l’on nomme en anglais le politicaly correct.

En français, pour désigner ce que l’on nomme aujourd’hui par euphémisme les seniors, on devrait dire, comme on a longtemps dit, vieux, anciens, vieilles gens ou vieillards. Pendant de longs siècles, les Français ont dit ces mots, sans qu’ils aient jamais senti leur bouche écorchée saigner pour autant. Naguère, dans les communes, étaient organisés au début du mois de janvier les repas des vieux, à la fois pour rendre hommage aux vieux et effacer, sous un banquet laïque, la signification chrétienne de l’Epiphanie. Ce serait politiquement incorrect ou reçu comme une injure que de dire aujourd’hui les vieux ou les anciens ou les vieilles gens ou les vieillards. Ces mots justes ont été remplacés par des ersatz : personnes âgées, grand âge, troisième âge. Mais les euphémismes ont un défaut : ils s’usent très vite, si vite qu’ils doivent être remplacés dès qu’ils commencent à être démonétisés, les citoyens n’étant pas assez sots pour utiliser des mots frelatés ou sans valeur. Après une ou deux décennies d’utilisation abusive, le troisième âge tend à sortir de l’usage : senior s’y substitue. Jusqu’à quand ? Déjà, les vieux sont de plus en plus souvent nommés, par plaisanterie, les tamalous (tu as mal où ?) ou les gébobolas (j’ai bobo là), surtout quand ils voyagent en car (les cars de tamalous, dit-on dans mon village) : deux mots dont le principal mérite est de tenter de dire, sans euphémisme, le réel tel qu’il est, et non tel qu’il est fantasmé. Il n’y a pas de raison, sinon idéologique (mais l’idéologie est une bête, pas une raison), pour que la vieillesse soit taboue.

 

 

 

13 juin 2006

Lumière des livres 12

 

 

 

 

 

Nancy Huston, Professeurs de désespoir, Actes Sud, 2004

 

 

"Au XXVe s, écrit Nancy Huston dans ce Professeurs de désespoir éblouissant, si tant est que l’espèce humaine survive jusque-là, il est bien possible que notre époque soit perçue comme celle de la Vernichtung (destruction, anéantissement) : politiciens fous et littérateurs emballés par le même absolutisme destructeur".

Cet absolutisme destructeur qui a emporté l’Allemagne n’est pas le fait des seuls politiciens : il a inspiré et inspire aussi des littérateurs, qui ne sont pas d’obscurs besogneux, puisque, à deux d’entre eux, Beckett et Jelinek, a été décerné le prix Nobel de littérature. Les politiciens fous sont haïs et méprisés : les littérateurs qu’anime la même Vernichtung sont admirés, vénérés, adulés, honorés, célébrés. Décorations, éloges, récompenses pleuvent sur eux aussi dru que dollars en Arabie. Ce serait peine perdue que d’étudier leur pensée, car de pensée, ils n’en ont pas : ils se contentent de répéter le maître ès rien Schopenhauer. Ils déblatèrent et invectivent à en perdre haleine. Rien ne les retient. Beckett, Cioran, Bernhard, Kundera, Lê, Houellebecq, Jenilek, Angot, Kane, Kertesz, etc. se prendraient ou se seraient pris pour des artistes, ils ne penseraient ou ils n’auraient pensé qu’à l’écriture, ils voueraient ou ils auraient voué leur existence à l’art. Les voilà de pauvres professeurs de désespoir. Ils ne créent pas, ils ressassent. S’ils enseignaient les rudiments d’un savoir, ils feraient un métier honorable. Mais ils n’enseignent rien, sinon le néant, le rien ou le nihil des Latins, à savoir que, face au néant dans lequel l’humanité s’abîme, il n’y a pas d’autre solution que le suicide. Ils rêvent de mourir jeunes pour jouir plus longtemps de la mort. Bref, leur enseignement se compose de deux ou trois dogmes empruntés à Schopenhauer, qu’ils répètent vulgairement, comme s’ils étaient de petits profs de collège.

Les dogmes que ces littérateurs assènent aux lecteurs ou spectateurs sont les nihilisme, "néantisme", "négativisme", sortis tout droit du Monde comme volonté et comme représentation, l’œuvre maîtresse de Schopenhauer (1788-1860). La volonté en question, ce n’est pas le libre arbitre, auquel ne croit pas Schopenhauer et qu’il réduit à un mirage, c’est la loi biologique aveugle de l’espèce, qui détermine chaque être humain. Nous croyons être autonomes, nous sommes les jouets de forces qui nous dépassent, celles du "vouloir" du monde et des choses. De fait, nous ne sommes en rien différents des animaux. Si les Européens n’ont plus conscience de cette vérité première, c’est, croit Schopenhauer, qu’ils ont été anesthésiés par le foetor judaïcus, car, en plus d’être désespéré, le maître du nihilisme déteste les juifs. La libération, pour lui, c’est la mort qui l’offre : "Loin d’être une négation, le suicide est une très forte affirmation du vouloir vivre. Car le propre de la négation n’est pas d’abhorrer les souffrances, mais bien les jouissances de la vie" ; ou "la fin du monde, voilà le salut". La conclusion tombe comme un couperet de guillotine : "Le seul bonheur est de ne pas naître". Les femmes, qui osent encore procréer et donner naissance à de futurs hommes, voilà l’ennemi. Le monde est aussi une représentation, ce qui signifie qu’il n’existe pas en tant que tel. Sans les hommes, il n’y aurait pas de monde. Ils n’existent que pour donner une réalité au monde. Ce ne sont pas les hommes qui sont au monde ou qui vivent dans le monde, c’est le monde qui est en eux.

Telle est la pensée dont se repaissent les littérateurs du néant et les dictateurs fous, Thomas Bernhard, Cioran, Jelinek et Hitler, sans que cette proximité éveille chez les bien pensants le moindre soupçon à l’égard des professeurs de désespoir, qui sont intouchables. "Adolf (Hitler) et Thomas (Bernhard) haïssent ce qu’ils aiment. Dans leur langue, cela s’appelle Hassliebe : tous deux ont réussi à détourner leur haine de l’objet aimé (le père ou la mère, qui avait failli les tuer) pour la diriger vers un autre, désigné comme l’ennemi. L’ennemi est, pour Hitler, les juifs ; pour Bernhard, ce sont les Autrichiens : en fait, par cercles concentriques de grandeur croissante, Salzbourg, l’Autriche, l’espèce humaine, la nature, le monde en général". Les professeurs de nihilisme, tous antiracistes patentés, sont tout près de sombrer dans le négationnisme, prouvant en fait que, le pire de tous les racismes recensés ou non, dont on constate la vulgaire présence en France, est l’antiracisme, qui se déguise avec les oripeaux de l’anti pour bénéficier de sauf-conduit. "Si, dans les œuvres de Bernhard, le mot "juifs" ou "Noirs" se trouvait à la place de "femmes", un chœur de protestations s’élèverait ; étrangement là où le racisme fait bondir, remarque Nancy Huston, le sexisme passe comme une lettre à la poste".

Ce que postulent les néantistes se ramène à trois ou quatre postures frustes. C’est d’abord l’élitisme : le littérateur que le nihilisme destructeur inspire se guinde dans les nuées, à mille coudées au-dessus de l’humanité souffrante. C’est ensuite le solipsisme : le nihiliste ne dialogue qu’avec lui-même ou avec des pairs choisis qui l’égalent dans l’expression du désespoir, et, avec ou contre les autres, il invective. C’est surtout la haine qu’il voue aux femmes, dont le crime est de perpétuer l’espèce. Enfin, c’est le mépris qu’il ressent pour la vie terrestre, la vie terre-à-terre, la vie humble, la vie quotidienne, la vie que mènent et qu’ont toujours menée des milliards de semblables. La phrase de Calderon, in La Vie est un songe (1600), "La plus grande faute de l’homme est d’être né", résume le fondement dérisoire du néantisme moderne. Pour le nihiliste, il ne saurait y avoir de terme médian. C’est blanc ou noir, toujours noir (les nihilistes sont mélanomanes), jamais gris ou gris blanc ou anthracite, ou tantôt blanc, tantôt noir. C’est immédiatement et sans appel crime inexpiable, faute majeure, péché, mal, malheur, et toujours la condamnation à mort est énoncée sur le ton de l’arrogance qui n’admet ni réplique ni nuance. Le nihiliste prétend qu’il souffre et il déteste ce qui le fait souffrir. Il hait le sexe féminin, les femmes, l’engendrement, et plus que tout, il hait les enfants, la chair, le lien, le souci du monde. C’est dans "râle vagi", l’expression chère à Beckett, que se cristallise le plus clairement ce nihilisme génophobe (au sens de "qui hait l’engendrement") : un vagissement de bébé est un râle de vieillard et inversement.

Le mérite et le courage de Nancy Houston – ou, comme on voudra, sa légèreté ou son inconscience (car on ne s’attaque pas impunément à Nadeau, le grand prêtre de la littérature nihiliste, il est rancunier, et comme il est puissant, il va faire aboyer ses chiens de garde) – sont de placer dans la vive lumière du jour les convergences attestées entre les dictateurs fous et les négativistes, entre ceux qui ont détruit l’humanité et ceux qui nient toute humanité à l’homme, entre le facho-racisme archaïque et le nihilisme moderne, un peu comme George Steiner, avant elle, établissait un parallèle entre les déconstructeurs de l’hyper-modernité (si hyper qu’elle en est devenue post) et le nihilisme des socialistes nationaux allemands et internationaux bolcheviques.

Nancy Huston est née dans le Canada anglophone. Elle est devenue écrivain français : elle est l’auteur de romans, de récits et d’essais. Jeune fille, abandonnée par sa mère, vivant une expérience assez semblable à celle des "enfants du refus global" (des Québécois(es) qui, dans les années 1950, ont abandonné leurs enfants pour réaliser leurs rêves de liberté), quoi qu’elle fût moins tragique, lisant La Nausée de Sartre et L’Etranger de Camus, elle en reçoit une commotion, qui fait d’elle une bien pensante de gauche. Elle abonde dans les discours dérisoires des jeunes gens de son âge qui jettent leur gourme et se dessalent. Cela dure jusqu’à ce qu’elle donne le jour à des enfants qu’elle élève avec amour. Devenue mère, elle méprise ceux qui puisent chez Schopenhauer de quoi alimenter leur néantisme misogyne et leur mélanomanie génophobe. Son principal mérite est de se démarquer – enfin, à l’âge de 50 ans – de ce qui nourrit depuis plus d’un demi siècle la bonne pensée gauchiste et d’en faire une critique féroce, au lance-flammes.

La réserve que cet ouvrage brillant suscite tient à la vision binaire et fruste que Nancy Huston se fait de la pensée française et européenne. Selon elle, le nihilisme est, depuis deux siècles, l’horizon indépassable de la pensée en Europe continentale. Il n’est pas le seul. Il partage ses privilèges avec l’utopisme. La pensée européenne se réduit à n’est que (l’homme n’est que barbaque) et à y a qu’à (y a qu’à faire la révolution) des disciples de Schopenhauer et de Hegel. Les disciples de Hegel ont mené l’humanité au désastre absolu, ceux de Schopenhauer aussi. Le match est nul, mais il n’est pas vierge, vu les Himalayas de cadavres que les disciples de l’un et l’autre ont abandonnés sur le champ de boucherie : on attend avec impatience le livre que Nancy Houston ne manquera pas de consacrer à ces autres professeurs dangereux que sont les professeurs du grand soir. Pour elle, tout se passe comme s’il n’y avait rien ou rien eu d’autre, en dehors du camp de la gauche progressiste, comme si Péguy, Bernanos, De Gaulle, Aron, Henri de Lubac, etc. n’avaient pas existé ou n’avaient rien écrit. Heureusement, pour la France et pour l’Europe, la pensée ne se ramène pas aux deux épouvantails de Schopenhauer ou de Hegel. Les Français et les Européens ont été capables de construire une pensée qui ne doive rien aux pulsions de haine, de mort, de meurtre. Tout en France et en Europe n’est pas nécessairement un râle vagi.

Il reste une question douloureuse en suspens, celle de la France et du français. Trois des littérateurs du nihilisme ont abandonné leur pays natal et ils ont arrêté d’écrire dans la langue que leurs parents leur ont apprise : Beckett, Cioran, Kundera ont renoncé à l’anglais, au roumain, au tchèque. En France, ils ont écrit en français. La renommée mondiale des autres (Jelinek, Bernhard) est due, en partie, à l’accueil enthousiaste que leur ont fait les intellectuels français. C’est en France et en français que le nihilisme destructeur a été couronné, comme si un lien profond unissait désormais la France au nihilisme négateur et la langue française à la bonne conscience raciste, comme si la France et la langue française n’avaient plus d’autre avenir qu’un futur noir, sombre, désespéré ou comme si le néant qu’elles accueillent avec ferveur était leur linceul. L’ouvrage est insolent et courageux, dans la mesure où il pose la question suivante : il n’y a pas de quoi s’inquiéter de ce qu’écrivent Beckett, Cioran, Bernhard, Kundera, Lê, Jelinek, etc. La voix des désespérés n’a jamais été étouffée. Il est bon qu’elle continue à se faire entendre : un roman sombre est préférable à un suicide. Non, ce qui ne laisse pas d’inquiéter, ce sont les applaudissements, ce sont les éloges de ces apologies de la mort et du suicide, ce sont les péans qui accueillent la haine des femmes, ce sont les dithyrambes misogynes et misanthropes, c’est la ferveur avec laquelle sont saluées des invectives haineuses qui n’auraient pas déparé chez Goebbels. De fait, la cible de Nancy Huston est autant la complaisance de l’intelligentsia si fière de sa vigilanterie pour ces thèmes noirs que les professeurs en noir. Epinglée, l’intelligentsia se vengera à coup sûr, un jour, plus tard. En attendant, elle fait le gros dos. La critique glisse sur elle. Tout est fait pour que personne ne remarque ce livre éblouissant, publié par un éditeur bien pensant (mais l’a-t-il lu ?), et qu’il soit oublié dans un an. Empressez-vous de le lire et de le faire lire autour de vous.

 

 

 

12 juin 2006

Maître

 

 

 

 

 

Le nom et adjectif maître est l’un des mots les plus riches de sens de la langue française. Ainsi, à l’article maître, Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, distingue vingt-trois sens, qui vont de "1° celui qui commande soit de droit soit de fait à "23° petits-maîtres", terme en usage pendant les troubles de la Fronde et par lequel on a désigné ensuite "la jeunesse avantageuse et mal élevée". Certains de ces sens peuvent être situés à l’opposé l’un de l’autre. Il en va ainsi du maître "qui possède des esclaves" et du maître "qui enseigne quelque art ou quelque science", tel le maître d’école, ou du maître "qui est savant, expert, éminent en quelque art ou science". Dans la civilisation occidentale - disons : depuis Socrate -, le maître a pour raison d’être d’émanciper les esprits, ce qu’il peut faire, en initiant les êtres humains aux savoirs qu’il maîtrise. En français, le mot maître est ambivalent. Il vient du latin magister, "chef, directeur, celui qui enseigne", mais il a fini par supplanter comme nom commun le nom dominus, qui subsiste dans l’appellatif dom : dans Dom Pérignon par exemple, l’inventeur de la méthode champenoise. Pour ce qui est du sens, il continue les deux mots latins magister et dominus, celui qui enseigne et celui qui exerce un pouvoir sur autrui. Dans la mythologie de l’école, même dans les petites écoles ou dans les collèges d’Ancien Régime, il était entendu que les instituteurs, maîtres, régents étaient des magisters, pas des dominus. Il leur était confié des élèves (le nom élève est lui aussi chargé d’un sens fort : ceux que le maître élève au-dessus d’eux-mêmes) à qui ils apprenaient à se libérer par le savoir de ces maîtres de pouvoir ou dominus.

Les modernes ont cru qu’ils devaient bouleverser cet édifice conceptuel. Aujourd’hui, les pédagogues, didacticiens, experts en sciences de l’éducation accusent les maîtres d’école d’être ou d’avoir été des dominus, de sorte que le processus d’émancipation des esprits qu’ils ont assumé pendant des siècles est grimé en vil asservissement. Les maîtres seraient des tyrans : tout est retourné, chamboulé, mis cul dessus tête.

Comme, dans un pays démocratique (la France l’est encore, mais pour combien de temps ?), on ne peut pas tolérer que des enfants, qui sont des êtres humains faibles et sans défense, soient placés sous la coupe de tyrans, les maîtres à l’ancienne ont été remplacés par des éducateurs ou des animateurs socioculturels, qui n’ont plus pour mission d’instruire ou d’émanciper les élèves, mais de les maintenir dans la prison des communautés auxquels ils appartiennent, sinon en droit, du moins en fait. Jusqu’à une date récente, l’école était centrée sur les savoirs qui émancipent ; elle l’est aujourd’hui sur les "enfants", qui ne sont plus des élèves. Les maîtres sont abaissés ; les enfants ont grimpé sur le piédestal. Ils sont les nouveaux maîtres de l’école, non pas les magisters, mais les dominus. Placés au centre du système éducatif, ils règnent sur l’école, à la fois clients rois et rois soleils, autour de qui tourne le système scolaire. Pour justifier cette centration d’un nouveau type ou pédatropisme, il est un argument, mille fois entendu et répété : en entrant en classe, les enfants savent ce qui va leur être appris. C’est ce qu’a écrit en 1962 Martinet, qui fut professeur à La Sorbonne : "(l’enfant) a appris tout seul sans en prendre conscience" "la grammaire de la langue parlée" ; "la langue que l’on cultive à l’école n’est pas autre chose que celle qu’il apporte avec lui" ; "en matière de langue, l’action de l’école peut consister à faciliter pour l’enfant la satisfaction de ses besoins communicatifs à partir de ce qu’il sait en entrant en classe, et non point à freiner les automatismes précieux qui commençaient à s’établir chez lui et qui sont le fondement même du maniement satisfaisant de toute langue". Les enfants n’ont plus besoin de maîtres, mais de copains grands frères ou de domestiques (ne sont-ils pas les nouveaux dominus ?), qui soient membres comme eux de la communauté éducative. Le savoir aboli ou oublié, l’école se transforme en lieu de libre expression (id est d’ânonnement des slogans ineptes forgés par les puissants), de convivialité et de célébration d'elle-même.

 

 

 

11 juin 2006

Dresser

 

 

Dresser, dressage

 

 

Le verbe dresser, qui continue le verbe du bas latin directiare au sens de "mettre droit, redresser", est attesté en français depuis le milieu du XIe siècle. Il a toujours signifié "lever, tenir droit, faire tenir droit" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762), ou "lever", "tenir droit" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, seconde moitié du XIXe siècle), ou "mettre dans une position verticale", "mettre droit" (Trésor de la Langue française, 1972-1994).

Tous les dictionnaires consultés relèvent que dresser, suivi d’un nom désignant des êtres humains, a pris, par métaphore, le sens de "former" ou "instruire". Selon les Académiciens, dans la quatrième édition de leur dictionnaire (1762), il "signifie encore instruire, former, façonner". Ce sens est illustré par les exemples "dresser un écolier, le dresser à la vertu, à la piété", "cet enfant est dressé de bonne main", "dresser un valet à sa mode", "dresser un soldat". Reprenant la définition et certains des exemples de l’Académie, Littré établit lui aussi une équivalence sémantique entre dresser et instruire ou former. Dans l’ancienne langue française, il ne serait venu à l’esprit de personne de considérer comme une tare ou comme un crime de faire exprimer par le verbe dresser l’acte d’éducation ou d’instruction. Dresser signifiant "faire tenir droit" et l’homme se définissant par la station verticale, il n’y a rien d’anormal à ce que les enfants soient dressés, c’est-à-dire qu’ils se tiennent debout, qu’on leur apprenne à se tenir droit, afin qu’ils assument leur condition d’homme.

La modernité a bouleversé cet édifice moral, comme l’atteste la définition que les auteurs du Trésor de la Langue française donnent de dresser. Ce verbe ne signifie plus "instruire", mais "former de façon à faire contracter l’habitude de certains comportements". Ce à quoi réfère ce sens, c’est aux expériences de Pavlov sur les réflexes conditionnés des chiens. Ils sont habitués à "contracter des comportements". Dresser s’appliquant aussi bien aux animaux qu’aux enfants, quel que soit l’objet du dressage, chien ou être humain, son sens est défavorable. Ainsi, dans le Trésor de la Langue française, que "l’objet (du verbe) désigne un animal" (comme dans les exemples "dresser pour la chasse ; dresser à mordre") ou qu’il "désigne un être humain", l’action de dresser consiste à imposer ou modeler des comportements. Les exemples de dresser suivi d’un nom humain sont " l’instituteur dressait ces jeunes sauvages", "j’écarte de la femme le souci des tentations et, par mes larges dégoûts, je la dresse à ces langueurs où s’énerveront les courages" (Flaubert) ; "vous êtes trop jeune, don Juan, et vous ne savez pas dresser vos maîtresses. Une femme, voyez-vous, est comme un cheval : si vous lui laissez prendre de mauvaises habitudes, jamais vous n’en pourrez rien obtenir" (Mérimée).

C’est au milieu du XVIe siècle que se sont développés les deux emplois métaphoriques du verbe dresser. On ne dresse pas seulement un mât ou une table, mais aussi un cheval ou un homme. Pourtant, les dictionnaires anciens relèvent que le sens de ce verbe change suivant qu’il a pour complément un nom d’animal ou un nom humain. Quand le complément désigne un animal, il signifie "dompter", comme chez Amyot ; et, quand le complément est un être humain, il signifie "éduquer", comme dans le Livre I des Essais de Montaigne. Entre dompter, c’est-à-dire dominer, et éduquer, il y a un abîme, que les modernes se sont empressés de combler, afin de discréditer les actes d’éducation.

C’est ainsi que les pédagogues hostiles à l’école abusent de cette fausse identité entre les sens dompter et éduquer pour faire de l’éducation un dressage. C’est une de ces manipulations de sens dont la langue pâtit. André Martinet, qui fut professeur à La Sorbonne, écrit dans l’article "Le français tel qu’on le parle" (Esprit, nov. 1962, pp. 620 à 631) : "il faudra des années de dictées et d’exercices pour dresser l’enfant" ; "un dressage grammatical était jugé indispensable" ; "les séances de dressage qui se succèdent à un rythme quotidien pendant six ans, sans parvenir d’ailleurs à inculquer une orthographe passable à l’ensemble des sujets qui y sont soumis". Les mots ne sont pas innocents. Pour Martinet, instruire ou éduquer est un dressage. A l’école, les enfants sont traités comme des animaux. Ce sont des "sujets" (au sens que ce mot a dans l’expression "sujets du Roi") "soumis" à un ordre injuste. Si l’apprentissage était le fait de maîtres cultivés et intelligents (comme Martinet l’est, à n’en pas douter), il serait tolérable. Mais les maîtres sont des "cuistres", selon Martinet, qui "se piquent de culture". Ou encore, ce sont des flics qui, "professionnels ou non", "veillent au respect de la loi". Bien entendu, ils sont accusés d’intégrisme, puisqu’ils sont "les gardiens les plus farouches de l’intégrité de la langue".

Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, dit la sagesse populaire. Dans ce cas, ce sont les enragés qui noient l’école. Leur réquisitoire entendu des milliers de fois pendant un demi siècle n’est pas resté sans effet. L’instruction, réduite par un simple et mauvais jeu de mots à un dressage, est disqualifiée. L’école présumée tyrannique des prétendus dompteurs d’enfants innocents a été réformée x fois. Martinet et alii doivent être satisfaits : ce ne sont pas leurs enfants qui trinquent, mais ceux des pauvres.

 

 

 

 

10 juin 2006

Management

 

 

Management, manager, ménage, ménager

 

 

 

Il est des mots anglais ou anglo-américains qui, quand ils sont employés en français, se nimbent d’une aura quasiment mystique. C’est le cas de management ou de manager. Dire de quelqu’un qu’il est un manager ou qu’il a appris le management dans les meilleures universités du monde, évidemment à Harvard, à Chicago, à Cambridge, etc., c’est lui reconnaître une compétence qui l’appelle à exercer naturellement les plus hautes fonctions dans la direction d’une entreprise ou de l’Etat.

En réalité, ces mots anglais n’ont rien de mystérieux et encore moins de mystique. Ils ne sont rien d’autre que les vieux mots français ménage et ménager. Le nom ménage, formé à partir du verbe d’ancien français manoir "demeurer", a pour sens, dès qu’il est introduit en français, dès le XIe siècle, "demeure", "séjour", "maison". Au tout début du XIIIe siècle, il s’enrichit d’un nouveau sens. Il ne signifie plus seulement "demeure" ou "maison", mais aussi "administration des biens" ou "gestion de sa demeure" et, si des terres sont attenantes à la maison, "gestion d’un domaine". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ménage est relevé avec le sens de "gouvernement domestique et tout ce qui concerne la dépense d’une famille qu’on entretient". Illustrent ce sens les exemples : "il a un gros ménage sur les bras", "il conduit bien son ménage". Les Académiciens précisent que ce nom signifie encore "épargne", "économie", "conduite que l’on tient dans l’administration de son bien". Littré donne à ménage le sens de "ordre et dépense d’une maison, ou, dans le langage scientifique, économie domestique". A propos d’une de ses connaissances qui gérait admirablement bien ses domaines, Madame de Sévigné écrit : "C’est un homme qui ferait les Géorgiques de Virgile, si elles n’étaient déjà faites, tant il sait profondément le ménage de la campagne !". Aujourd’hui, ce Virgile moderne enseignerait le management à Harvard.

La bonne gestion a été étendue aux biens autres que la maison et le domaine attenant : le ménage, c’est aussi la "conduite économique que l’on tient dans l’administration des biens, de l’argent". Si les parents de Malherbe avaient suivi leurs études à Harvard – mais il eût fallu qu’Harvard existât -, peut-être le poète aurait-il pu vivre dans l’aisance en tirant des revenus substantiels de son ménage : "ma grand’mère paternelle était de la maison d’Ellebeuf, où il y avait alors cinq ou six terres nobles, desquelles, par mauvais ménage, il en est bien à peine demeuré une aux mains de l’héritier". Dans une remarque de l’article ménage, Littré distingue le ménage de l’épargne : "Le ménage est le bon emploi de l’argent ; par le ménage on ne dépense pas plus qu’il ne faut ; par l’épargne on met de côté, en réserve, certaines sommes d’argent". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le sens de "bonne gestion des biens" est encore relevé, mais il est suivi, hélas, de la mention vieux : il est vrai qu’il a été remplacé dans ce sens-là par le nom anglais management.

C’est pourquoi le verbe ménager qui dérive du nom ménage a, dans l’ancienne langue, le sens de "gérer avec soin". C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) : "user d’économie dans l’administration de son bien, le dépenser avec circonspection, avec prudence" et dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré) : "employer, dépenser avec économie, comme on fait dans un ménage bien conduit".

Le management qui est enseigné à Harvard ou ailleurs et dont on fait grand cas en France, sans doute pour justifier les coûts très élevés de ce cursus, n’est rien d’autre que le ménage de la vieille langue française. Manager, c’est faire un bon ménage de ses biens ; un manager est une bonne ménagère ; le management, c’est l’art de ménager ses biens ou ceux des autres. Si les Français qui ont oublié leur langue et leur histoire se souvenaient de ce qu’ils furent, ils apprendraient à leurs enfants à faire le ménage plutôt que de les inscrire loin à Harvard ou à Stanford – et bientôt à Shanghai. Ainsi, ils appliqueraient les règles de bonne gestion d’abord à ce qu’ils possèdent ou ce dont ils ont hérité de leurs ancêtres, puis à l’Etat ou à tout ce qui est public. Car la langue française dit qu’il suffit d’un savoir de bonne ménagère pour ménager l’Etat, une entreprise ou un pays.

 

 

 

 

09 juin 2006

Dictionnaire

 

 

 

 

 

Le nom dictionnaire est attesté pour la première fois en français au tout du début du XVIe siècle, c’est-à-dire à peu près en même temps qu'ont été imprimés les premiers livres dans lequel sont recensés les mots d’une langue. La chose et le mot sont concomitants, ce qui prouve qu'il n'y a pas de mot sans chose. Dictionnaire est formé à partir du nom diction, auquel a été ajouté le suffixe – aire qui, quand il désigne des réalités inanimées, sert à former des noms qui ont un rapport avec le livre imprimé ou avec l’écriture, tels que annuaire, glossaire, abécédaire, syllabaire, bestiaire, formulaire, questionnaire, bréviaire, inventaire, etc.

Au XVIe s et dans la langue classique, le nom diction avait un sens qu’il a perdu en français moderne. Alors, il signifiait "mot". Il est emprunté à un mot latin qui dérive du verbe dicere "dire". C’est dans ce sens que le célèbre philologue du XVIe siècle, Jacques Amyot, l’emploie : "En ces premiers temps là, il y avait encore beaucoup de dictions grecques mêlées parmi le langage latin". Dans son Dictionnaire, publié en 1690, Furetière le relève avec le sens "mot d’une langue", qu’il illustre par ces deux exemples : "cette diction n’est pas française" et "cette diction est barbare". Il est un écrivain qui a employé diction dans le sens ancien de ce mot : c’est La Bruyère, qui écrit que "les synonymes sont plusieurs dictions différentes qui signifient une même chose". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), il est indiqué que, "en ce sens (celui de " mot "), son plus grand usage est dans la dogmatique", c’est-à-dire dans l’exposé des points de doctrine ou des opinions. On comprend donc que l’inventaire des mots d’une langue ait été nommé dictionnaire.

Le plus bel emploi connu du nom dictionnaire – le plus riche de sens figuré aussi - se trouve chez Montaigne, dans le livre III des Essais : "J’ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens". Le dictionnaire tout personnel de Montaigne, ce n’est pas un inventaire de mots, ce sont les règles singulières qu’il suit dans sa vie. Ce qu'a compris Montaigne, bien avant l'auteur de ces lignes, c'est que les mots ne sont pas autonomes ou indépendants de quelque réalité que ce soit. Ils sont en relation avec les choses. Afin que soit vérifiée leur justesse et pour qu'ils ne trompent pas, il faut sans cesse les confronter aux réalités qu'ils désignent. Puissent les lecteurs méditer et suivre l'exemple de Montaigne.

08 juin 2006

Antiraciste

 

 

 

Antiraciste et raciste

 

 

 

L’adjectif maigre a pour antonyme gras, mince est le contraire de gros, comme grand de petit, irréfléchi de réfléchi, résolu de irrésolu, etc. Les adjectifs n’ont pas tous un contraire. Blanc n’en a pas. Il en va ainsi de communiste et de son opposé anticommuniste : il y a des anticommunistes qui sont ou qui étaient communistes ou qui se réclamaient du communisme, vrai ou révisé, peu importe. Les antiracistes essaient de nous faire accroire qu’ils sont le contraire exact des racistes, leur opposé, comme s’ils étaient des anges combattant leurs démons. En réalité, il n’en est rien. Il n’y a pas de brevet antiraciste qui vaccine contre la haine raciste. Le deux mots racisme et raciste n’ont pas pour contraires antiracisme et antiraciste, comme fascisme n’a pas pour contraire antifascisme ou socialiste antisocialiste ou français anti-français. En décembre 2005, quand Alain Finkielkraut a été la cible dans la presse française de dénigrements ignobles, un site islamiste l’a désigné par le raciste Finkielkraut, comme s’il était dans son essence d’être raciste ou d’être d’une race inférieure. De même, quand, en mai 2006, le ministre Sarkozy est allé en visite officielle en Afrique, des pancartes ont été brandies sur lesquelles était écrit "Sarkozy raciste, hors de chez nous". Que peuvent signifier les mots raciste ou racisme, employés par le MRAP, Dieudonné, les islamistes ou par les fous d’Allah qui rêvent de jeter les Juifs à la mer ?

Il en va de racisme comme de sionisme. Jacques Rossi, dans le Manuel du Goulag (1997, Le Cherche Midi) montre que le mot sioniste a remplacé, dans la TFT communiste, le mot juif et qu’il a même pris le sens méprisant du youpin prohibé. Il y a cinq ou six ans, dans une université de province, l’ultra gauche organisait, la bonne conscience en sautoir, une semaine d’éducation contre le racisme, en affichant des pages célébrant en arabe "il n’y a de dieu qu’Allah" (qu’est-ce que le racisme, sinon l’affirmation d’une supériorité absolue ?) et, toujours en arabe, "toute science (ilm : en arabe, la théologie) vient d’Allah" ou encore des dessins schématiques de quatre cerveaux humains : noir, jaune, indien, tous du même volume, et, à côté, un cerveau de "raciste" quatre fois plus petit que les autres – c’est-à-dire en répétant tels quels les pires poncifs de la haine raciale. Pendant des années, la presse arabe publiée au Liban mettait sur le compte des Juifs tout ce qui allait mal dans le monde, même dans les pays arabes, d’où pourtant les Juifs avaient tous été chassés à la suite de pogroms, comme lors des nuits de cristal du Caire en janvier 1952, trente ans auparavant. Alors que les pays arabes avaient obtenu par brigue, grâce à l’URSS et ses satellites, que le sionisme soit qualifié par l’ONU de racisme, la presse dite "libre" du Liban (en fait, financée par les services secrets d’Etats arabes tyranniques) exprimait, sans la moindre retenue, une haine viscérale des Juifs, laquelle aujourd’hui s’est muée en haine inexpiable vouée aux Occidentaux, aux chrétiens, aux croisés, aux païens, aux Noirs, aux hindouistes, etc. L’antiracisme n’était que la façade délabrée d’une idéologie affichant son racisme débridé. Ce qui était avéré il y a trente ans dans les pays arabes et musulmans est en train de devenir la règle dans notre pays.

Si, dans ce monde où la récitation de slogans tient lieu de pensée, raciste vaut n’importe quelle insulte, du type gros con, sale porc, salaud, pétasse, putain, salope et réciproquement, puisque l’égale valeur de tout ("tout se vaut") met sur le même plan une paire de babouches et La Joconde ou un boubou bariolé et La Chartreuse de Parme, si raciste n’est qu’une insulte grossière (grossière parce qu’elle heurte la croyance que nous partageons tous, du moins je l’ose croire - pour que l’assertion ait une apparence de conformité au réel, corrigé-je ce tous en une croyance que nous partageons presque tous -, dans l’égale dignité de tous les hommes, quels que soient leur âge, leur sexe, la couleur de leur peau, leur religion, d’où qu’ils viennent, de quelque lieu qu’ils soient originaires - il y a trois siècles, c’était la croyance à l’inégale dignité des hommes qui était la chose au monde la mieux partagée), si sale con peut remplacer raciste dans n’importe quelle phrase, sans que la substitution produise un sens nouveau, alors raciste est un mot vide de sens. Le contenu sémantique a disparu. Il est un verre que l’on jette par dépit à la face d’autrui, comme, par mépris, jadis, on lui crachait dessus, le souffletait ou lui soufflait au visage la fumée de son cigare. A l’instar de ces butor, gredin, âne, jean foutre, vaurien de la littérature, il est un terme de mépris, par lequel celui qui dit raciste signale, au vu et au su de tous ou à la cantonade, que celui à qui il s’adresse ou celui dont il parle ne lui inspire que du mépris et n’a pas plus de valeur qu’une blatte, un pou, un doryphore, un moucheron. Employé à tout bout de champ, sans cesse, hors de propos en quelque sorte, raciste ne veut plus rien dire, si tant est que le mot ait jamais voulu quoi que ce soit, de sorte qu’il suffit de le faire précéder de sale et de le faire suivre de de m. pour en faire une véritable injure à caractère racial, donc raciste, qui enlève toute dignité à celui auquel il est accolé et qui signifie "inférieur" ou "individu d’une sale race en trop ou à éliminer". Si raciste est un équivalent de butor, il n’informe que sur celui qui l’énonce et dont les intentions ne sont pas aussi pures ou éthiques qu’il ne laisse accroire. On ne comprend plus pourquoi le racisme fait l’objet d’un universel rejet : universel - c’est vite dit, le racisme n’étant rejeté qu’en France ou en Europe, dans les pays démocratiques et seulement depuis peu, au pis depuis les années 1950 ou 1960.

En effet, dans la plupart de leurs emplois actuels, les mots raciste et racisme sont devenus des injures ou des insultes, qui n’expriment plus que le mépris ou la condescendance de celui qui en use à l’encontre de ceux qu’il stigmatise ainsi et qui ne signifient pas autre chose que "qui est d’une sale race" ou "inférieur sans valeur". Ainsi, dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré rappelle que le métissage est l’action de "croiser une race inférieure avec une race supérieure dans le but d’améliorer la race inférieure". Rapporté aux discours célébrant les vertus du métissage et que l’on dit ou prétend antiracistes, ce sens-là fait ressortir la signification latente de ce mot : c’est le ça qui sort en reptations lentes du ventre encore fécond de la Bête, pour parler comme Brecht.

 

 

 

05 juin 2006

Cosmopolite

 

 

 

 

Cosmopolite et citoyen du monde

 

 

 

 

En 1560, cosmopolite est introduit dans la langue française et pendant près de quatre siècles, il a été employé uniquement comme nom pour désigner une personne qui "se considère comme s’il était le citoyen du monde et non d’un État particulier" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-1935). Aujourd’hui, il n’est plus employé que comme adjectif. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition) précisent que ce mot "est aussi adjectif des deux genres et, dans cet emploi, il s’applique aussi aux choses", comme dans "un quartier cosmopolite", des "mœurs cosmopolites", un "esprit cosmopolite". Dans la neuvième édition de ce Dictionnaire (à partir de 1994), les Académiciens donnent trois significations à l’adjectif. La première est "qui est propre au cosmopolite : un esprit cosmopolite, des goûts cosmopolites, une existence cosmopolite". La deuxième est "où vivent côte à côte des personnes de nationalités très diverses : un hôtel cosmopolite, un quartier cosmopolite, Paris, Londres, New York sont des villes cosmopolites" ; et, par extension, l’adjectif signifie "qui subit l'influence de plusieurs pays, de plusieurs cultures", comme dans une "ambiance cosmopolite". Enfin, en biologie animale et végétale, l’adjectif a pour sens "qui est répandu dans toutes les parties du monde : une espèce animale cosmopolite, une plante cosmopolite".

Dans ses emplois de nom, cosmopolite est considéré de nos jours comme désuet : vieilli, disent les auteurs de dictionnaires, aussi bien les Académiciens (neuvième édition : "vieilli, personne qui se considère comme citoyen du monde et non d’un État particulier") que les auteurs du Trésor de la langue française ("vieilli : personne qui, refusant les limites d’une nation, se déclare citoyen du monde"). Quand il est adjectif, cosmopolite a toujours un sens favorable, comme le montre clairement cet exemple extrait du Phénomène humain de Teilhard de Chardin : "zoologiquement considérée, l’Humanité nous présente le spectacle unique d’une "espèce  capable de réaliser ce à quoi avait échoué toute autre espèce avant elle : non pas simplement être cosmopolite, mais couvrir, sans se rompre, la Terre d’une seule membrane organisée". Quand cosmopolite est un nom, le sens est presque toujours défavorable. En 1762, les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française le glosent par une phrase à la forme négative, comme s’il manquait quelque chose à la personne désignée : c’est "celui qui n’adopte point de patrie". L’exemple qui illustre ce sens est encore plus négatif : "un cosmopolite n’est pas un bon citoyen". En URSS, le cosmopolite était l’ennemi à abattre ou à éliminer. En effet, c’est dans la TFT soviétique que ce nom a le sens le plus méprisant : "En 1947-1948, écrit Jacques Rossi, dans le Manuel du Goulag, la propagande soviétique mène une campagne contre les cosmopolites, c’est-à-dire ceux que le Parti considère comme des partisans de la culture occidentale. Cela concerne tout particulièrement les Juifs".

Etant donné que ce sens est défavorable, on comprend que cosmopolite ait peu à peu disparu de l’usage comme nom et qu’il ait été remplacé par citoyen du monde, qui est totalement en accord avec l’idéologie du sans frontières et du mépris des nations ou des Etats. De nos jours, Pierre et Marie ne disent qu’ils sont des cosmopolites, mais qu’ils sont des citoyens du monde : ça en jette. Cosmopolite est un calque du grec kosmopolitês. Si l’on traduit en français les deux mots grecs qui le composent, le sens en est "citoyen du monde". C’est d’ailleurs le sens que le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) et le Trésor de la Langue française donnent à ce nom : respectivement "celui qui se considère comme s’il était le citoyen du monde et non d’un État particulier" et "personne qui, refusant les limites d’une nation, se déclare citoyen du monde". Les auteurs de dictionnaires sont prudents : ils sont intimement persuadés qu’il est plus facile de se déclarer citoyen du monde que de l’être vraiment. Essayez de devenir citoyen de Corée du Nord, de Cuba ou d’Algérie ou d’Arabie, et de participer à la souveraineté de leurs citoyens en votant dans ces pays ! Si vous y réussissez, votre exploit méritera d’être inscrit au Livre Guiness des Records.

Le cocasse dans les avatars de cosmopolite, c’est que ce sont les survivants de l’internationalisme prolétarien, nostalgiques de l’URSS ou de la Chine ou fervents militants de la Troisième Internationale qui, aujourd’hui, se déclarent à cor et à cri "citoyens du monde", ayant pris soin au préalable de ne jamais évoquer le sens qu'a cosmopolite dans la TFT communiste, soviétique ou cubaine. L'hypocrisie était le vice à la mode il y a trois siècles et demi; elle l'est encore.

 

 

04 juin 2006

Mythologies intellotes 13

 

 

 

Falsifier la mémoire d’un peuple

 

 

 

Le téléfilm en deux parties Jean Moulin diffusé d’abord par TF1 puis rediffusé récemment par France 2 n’apporte rien à la connaissance précise, sûre, objective, impartiale, que l’on a des années de guerre. L’objectif des deux auteurs, Aknine et Péan, n’est pas la vérité. Ils ne se soucient pas d’établir l’histoire de France, ils font main basse sur la mémoire des Français : c’est très différent. Ils sont engagés. Pour eux, la falsification des faits est plus importante que les faits eux-mêmes. A 20 heures 50, une chaîne de télévision a un public captif de cinq à dix millions de téléspectateurs, soit mille fois plus qu’un livre traitant de la résistance n’aura de lecteurs. Un téléfilm est l’occasion idéale pour pénétrer dans l’esprit de millions de gens et y imprimer des insinuations qui discréditent la résistance. Le téléfilm Moulin n’a pas pour but l’histoire, mais de falsifier la mémoire des Français.

La gauche peut s’enorgueillir d’avoir compté dans ses rangs, de 1940 à 1944, un seul résistant digne de ce nom, Jean Moulin, encore que la gauche des années 2000 n’ait rien en commun avec celle des années 1930. Elle ne se remet pas de ce faux pas. Elle a eu beau forger de fausses biographies à ses dirigeants, elle a eu beau cacher leurs engagements nauséabonds, la vérité a fini par émerger. Marchais s’est engagé en 1942 dans l’industrie militaire du troisième Reich. Après avoir fricoté à Vichy, Mitterrand a masqué son passé de collabo sous un faux nez de résistant. Les têtes pensantes de la gauche sont d’anciens collabos ou des fils de collabos ou des tièdes ou des fils de planqués : Jospin, Védrine, Hernu, Tasca, Delors, Mme Duras, Sartre, Beauvoir, qui préférait une France nazifiée à une France en guerre, Blanchot, etc. En juin 1940, quand il fallait dire non, quand il fallait preuve de courage, quand il fallait risquer sa vie, quand il était du devoir de tout homme de refuser la défaite, quand il fallait basculer dans la nuit, les communistes, alliés aux socialistes nationaux, se réjouissaient de la défaite de la France, les socialistes et les radicaux affluaient à Vichy pour voter les pleins pouvoirs à Pétain, les pacifistes célébraient la paix retrouvée en bêlant "Maréchal nous voilà", les jeunes des "chantiers" étaient sommés de préparer dans l’allégresse la révolution nationale. Les hommes de gauche vénèrent l’Histoire, surtout celle qu’ils écrivent : il leur est douloureux de constater que l’Histoire et son dieu Progrès les ont jetés dans l’abîme de la collaboration au lieu de les en préserver. Face au désastre, que faire ? Renoncer aux superstitions ? Mais on y tient comme à la prunelle de ses yeux ! Réécrire l’histoire ? La tâche est facile en Chine et en Arabie, elle est plus ardue en France ! Il ne reste qu’à forger au peuple français une mémoire nouvelle qui tordra ou déformera celle qui l’habite. C’est le choix des intellos.

Jean Moulin est entré en résistance parce qu’il ne supportait pas que la France aliène sa souveraineté à des armées étrangères qui occupaient son territoire. Ce qui l’a poussé à agir, c’est le patriotisme. Or, quand on est de gauche, la règle est d’abhorrer la patrie, sauf quand elle est palestinienne, de mépriser la nation, sauf quand elle est arabe, et de dénier à la France tout droit à l’existence. On prône l’abolition des frontières et des institutions nationales. Chaque fois que les communistes ont fait main basse sur un pays, ils ont commencé par exterminer les patriotes et les élites nationales. Les génocides de classe et de nation sont leur fonds de commerce. Un homme de gauche ne risque pas sa vie pour défendre sa patrie, telle est la doxa. Il est donc indécent que la mémoire des Français s’encombre d’un homme de gauche ou supposé de gauche qui ait eu des mobiles aussi bas. S’ils avaient été à la place de Moulin, Péan et Aknine se seraient sans doute contentés de dormir dans des draps de soie. Alors ils cachent le patriotisme comme une tare. Rien ne transpire des raisons pour lesquelles Moulin a risqué sa vie. Pourtant, un personnage de téléfilm n’agit pas par caprice. Il faut que ses décisions et ses actes soient en cohérents. Alors commence la manipulation. On fait comme si Moulin vivait en l’an 2000. Péan et Aknine sont évidemment antiracistes, ils font de Moulin un militant à leur image. Il est de bon ton aujourd’hui d’être partisan d’une France pluriethnique et multiculturelle ; ils lui prêtent le même parti pris. Peu importe que la situation ait changé. En 1940, la France avait un empire multiculturel et pluriethnique. En 1940, se pâmer aux couleurs de l’arc-en-ciel, c’était adhérer à l’idéologie coloniale. Pauvre Moulin. On a fait de lui un suppôt de l’URSS. Le voilà qui prend les traits d’un admirateur des colonies. Qu’en est-il exactement de son antiracisme ? Le préfet Moulin a refusé de faire endosser à des tirailleurs sénégalais des massacres de civils commis par les Allemands. Evidemment, le racisme lui faisait horreur, mais ce n’est pas parce qu’il avait en horreur le racisme qu’il a refusé d’accuser des Sénégalais. S’il avait dit oui, les massacres auraient été portés au débit de la France et l’armée française aurait été déshonorée : elle était vaincue certes, elle ne devait pas être avilie. Jean Moulin a compris que les Allemands voulaient déconsidérer la France. Les auteurs du téléfilm ne l’ont pas compris. Ils ne se rendent même pas compte que l’antiracisme de pacotille qu’ils prêtent à Moulin relève de la même manipulation que celle à laquelle se livrent les Allemands de leur film. Les uns et les autres maquillent la vérité pour que triomphe leur cause. Les Allemands voulaient inscrire dans la mémoire des Français leurs fantasmes sur la prétendue barbarie des races prétendument inférieures. Un demi siècle plus tard, la même mémoire sert de terreau où les gauchistes sèment les graines de leur idéologie antiraciste.

Les vrais résistants, ceux qui ont basculé dans la nuit entre le 17 juin et la fin de l’année 1940, étaient nationalistes, catholiques, monarchistes, juifs, militaires de carrière. Ils ont continué le combat le 17 juin 1940, comme Edmond Michelet, non pas pour imposer leurs idées, mais pour que leur patrie ne disparaisse pas. Ils poursuivaient l’œuvre historique de Clovis, Hugues Capet, Jeanne d’Arc, Clémenceau et de tous les Louis de notre histoire. La gauche ne se remet pas d’avoir porté au pouvoir des hommes comme Marchais ou Mitterrand ou Hernu ou des enfants de collabos comme Tasca, Védrine, Jospin, etc. Comment sortir de ce désastre ? Eh bien, on repeint, on retape, on arrange, on maquille. Comme les communistes l’ont fait partout, on retouche les photos, on fait disparaître la vérité noire sous d’épaisses couches de mensonges, etc. Voici ce que ça donne : Moulin a été trahi par un groupe de droite, nationaliste et catholique, dirigé par l’aristocrate Bénouville. Oui, le ci-devant Bénouville aurait livré Moulin aux Allemands par haine du Front populaire et de la gauche. Oui, la résistance a été la victime d’un complot réactionnaire. Voilà comment la mémoire est façonnée et par quelle opération de prestidigitation la gauche s’exonère du crime de collaboration.

Pour les marxistes, l’histoire explique tout : le passé, le présent, le futur. Elle livre les clefs de la société parfaite, elle est la science des sciences, elle sert de fondement aux croyances, aux analyses, aux discours, elle inspire les actes et les décisions. Dès lors, quand on sait la toute puissance de l’histoire, on comprend pourquoi là où communistes, marxistes de toutes obédiences, gauchistes, léninistes, maoïstes, etc. s’activent, ils font main basse sur la mémoire du peuple pour y imprimer le sens qui leur agrée, s’y donner le beau rôle, l’utiliser dans la guerre idéologique qu’ils mènent contre les patriotes, les bourgeois, les croyants et tous ceux qui s’opposent à leurs menées. Les ouvriers et les paysans ne croient plus en eux, si tant est qu’ils aient jamais cru en eux. L’Histoire les fuit, ils s’agrippent à la mémoire comme un noyé à sa bouée. Comme ils n’ont plus de prise sur le réel, ils font de la mémoire leur propriété privée. Les résistants ont vieilli. On ne les écoute pas. Leurs enfants sont fatigués de crier dans le désert. La mémoire de la France est en déshérence. S’en empare qui veut. Les auteurs du téléfilm Moulin l’ont bien compris.

 

03 juin 2006

Libertin

 

 

 

 

 

Ce mot, adjectif ou nom, est emprunté à la langue latine. Il est un calque, attesté en 1468, de l’adjectif libertinus dont le sens est "affranchi" ou "esclave libéré". Il n’y a pas de parenté sémantique apparente entre le sens originel, en latin, d'"esclave libéré" et le sens moderne d’impie, de "libre penseur", puis de débauché. Le changement de sens, "d’affranchi" à "impie", est dû, semble-t-il, à une interprétation inexacte d’un passage des Actes des Apôtres dont s’est rendu coupable le grand philologue de la Renaissance, Lefèvre d’Etaples, qui a nommé à tort (en 1525) libertins les "membres d’une secte juive du temps des apôtres". Un peu plus tard, ce mot a désigné "les membres d’une secte politique et religieuse qui se dressa contre Calvin à Genève". C’est à partir de là que s’est développé, au milieu du XVIe s., le sens classique de "qui s’affranchit de toute religion". Dans la langue du XVIIe siècle, libertin signifie "libre penseur", "incrédule", "impie". Pascal écrit ses Pensées en partie pour les convaincre de leur erreur. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), ce sens est illustré par les exemples suivants : "C’est un libertin, il fait des railleries des choses saintes" et "Il mange de la chair le carême". Bossuet le définit ainsi : "Le libertin (…) dit en son cœur : il n’y a point de Dieu, ou ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune". Ce même écrivain fait des libertins un portrait qui ne cache rien du mépris qu’il leur porte : "Les libertins déclarent la guerre à la providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui paraît injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C’est là que les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable, c’est de là qu’ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde". Pour lui, libertin a pour synonyme impie. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, libertin est relevé aussi avec le sens de "qui prend trop de liberté et ne se rend pas assidu à son devoir". Ce sens est illustré par l’exemple suivant : "cet écolier ne va guère en classe, il est devenu bien libertin".

Le sens moderne, auquel nous sommes accoutumés, à savoir "qui est déréglé dans ses mœurs, dans sa conduite", est attesté pour la première fois en 1662 dans l’Ecole des Femmes de Molière. Mais le personnage de libertin qui illustre le mieux le nouveau sens de ce mot est incontestablement Dom Juan, ce grand seigneur méchant homme, qui est à la fois libertin au sens d’impie (il ne croit à rien d’autre qu’à deux et deux sont quatre) et au sens de débauché : qui ne suit aucune autre règle dans ses mœurs que la satisfaction de son désir, en particulier pour ce qui est du sexe. "Quoi ? toujours libertin et débauché, vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ?", lui est-il reproché dans la pièce dont il est le personnage éponyme.

L’évolution sémantique de ce nom a souvent servi à illustrer une thèse défendue par les catholiques et par les croyants de toute obédience et qui consiste à poser un lien étroit entre la foi en Dieu et la rectitude morale ou, en fin de compte, à fonder la morale sur la transcendance.

02 juin 2006

Novlangues

 

 

 

 

Si on considère la NLF comme une langue nouvelle, ce qu’elle est, à n’en pas douter, on doit convenir qu’elle n’est pas inédite. En effet, au XXe siècle, les Français et les Européens ont vu fleurir les langues nouvelles. A côté des langues innocentes, au sens où elles ne procèdent d’aucune volonté de nuire, que ce soit à autrui ou aux autres langues, telles l’espéranto et le volapük, sont apparues des langues frelatées ou manipulées, dont la raison d’être est d’empêcher que les réalités du monde soient dites et d’assujettir à un ordre totalitaire les hommes qui les parlent ou les ont parlées sous la contrainte.

Au XXe siècle, la barbarie n’a rien épargné, même pas la langue. Les blessures ne sont pas les fautes d’orthographe, ni la syntaxe boiteuse, ni la norme violée, ni les prononciations vicieuses, ni les emprunts inutiles, ni les impropriétés que les amoureux de la langue, grammairiens ou puristes, relèvent ou épinglent depuis quatre siècles, dans l’espoir que leurs compatriotes soucieux de bien parler, s’ils respectent les normes, les éviteront ou les corrigeront et redresseront ou amenderont les phrases qu’ils disent ou écrivent. Au XXe siècle, la langue a été meurtrie par "la barbarie des institutions politiques" (Steiner, Langage et silence, 1967). En effet, des tyrans, des idéologues, des militants qui haïssent la liberté, des partis totalitaires, etc. ont pris et prennent encore pour cible la langue que ces tyrans et leurs agents, les partisans de ces idéologies, les membres de ces partis ont en commun avec leurs compatriotes. Les Européens du siècle dernier ont subi des novlangues malfaisantes et, à l’intérieur de langues existantes, des lexiques, expressions, façons de parler, habitudes de discours, pervers. Ce sont la lingua tertii imperii ou LTI, la langue en usage dans l’Allemagne du socialisme national, et la toufta ou TFT, le sabir obligatoire dans les pays communistes et les partis bolcheviques. Ces langues ont été élaborées dans les laboratoires de la barbarie qu’ont été de 1933 à 1945 l’Allemagne livrée aux socialistes nationaux et, de 1917 à 1991, l’URSS et ses satellites.

 

Victor Klemperer (1881-1960) est un "survivant". Il est un des rares juifs de Dresde qui aient échappé à l’extermination. Les dirigeants du troisième Reich rêvaient de l’éliminer, il les a vus répondre de leurs crimes. Ce n’est pas parce que, philologue, il était un spécialiste de littérature française que nous devrions lui exprimer une reconnaissance émue, mais parce qu’il a analysé la "grammaire de la barbarie" avec laquelle un pouvoir politique a meurtri la langue allemande, après avoir converti les tièdes et éliminé ses opposants. Dans le journal qu’il a tenu de 1933 à 1941, Klemperer note comment les socialistes nationaux forcent la langue, toujours sur le mode de l’abus. Il n’analyse pas les idées, qui lui répugnent, mais les formes audacieuses et en apparence modernes ou d’avant-garde (déjà) que les socialistes nationaux donnent à leurs thèses. Ainsi, le chant choral. C’est une forme d’art riche en potentialités esthétiques, quand il a pour objet la glorification de Dieu. Or, Hitler le détourne de ces fins et le fait servir à sa propagande. Le 14 septembre 1934, Klemperer écrit : "Langue du IIIe Reich. S’adressant à la jeunesse à Nuremberg, Hitler a également déclaré : "ils chantent tous en choeur". Tout vise à étourdir l’individu dans le collectivisme" (Mes Soldats de papier, Le Seuil, 2000). Les Allemands ne sont pas incités à chanter en chœur pour exprimer leur foi et communier dans la transcendance, mais dans un but pratique et immanent. Il faut que leur libre arbitre soit annihilé et que leur conscience soit anesthésiée. En chantant en choeur, ils fusionnent dans une masse compacte, qui les arrache à eux-mêmes et nie ce qu’ils sont individuellement. "A noter (...) le rôle de la radio ! Pas comme d’autres acquis techniques : nouveaux contenus, nouvelle philosophie. Mais : nouveau style. Refoulement de l’écrit. Oratoire, oral. Primitif - à un degré plus élevé !" (Mes Soldats de papier, op. Cit.). Ecrire est un acte individuel, alors que l’oral, à l’opposé, engage le groupe ou la communauté. Il en va de même de la lecture. Pour écrire et lire, les Occidentaux ont appris au fil des siècles à aménager un espace privé où, étant eux-mêmes, à l’abri des autres, ils peuvent se libérer de l’emprise de la communauté. Hitler, dont l’objectif politique a été de souder la communauté allemande autour de lui et de la faire communier dans la haine de la France, des juifs, de la démocratie, délaisse donc l’écrit : il le refoule même, y préférant l’oral, le flux des paroles, la radio, parce que l’oratoire, dans ce qu’il a de brut et de primitif, lui permet d’asservir des hommes libres à un but unique. Martelés, répétés, proférés, les mots de la haine, bien qu’ils soient contraires à la Bildung et à la culture, pénètrent dans les esprits, s’y insinuent, s’y figent, s’y pétrifient, les entraînant vers l’abîme.

De ces notes disséminées dans son journal, Klemperer a tiré un ouvrage : LTI, La Langue du IIIe Reich (Albin Michel, 1975 et 1996). LTI, ce sont les initiales de Lingua Tertii Imperii, qui signifient "langue du troisième empire" (id est du troisième Reich). Le 7 avril 1933, il écrit qu’il ne croit plus "à la psychologie des peuples", parce que Hitler dément l’idée qu’il se fait de l’Allemagne. "Tout ce que j’avais tenu pour non allemand, la brutalité, l’injustice, l’hypocrisie, la manipulation des masses jusqu'à l’ivresse, toutes ces choses fleurissent ici" (Mes Soldats de papier, op. Cit.). Il tente d’expliquer l’inexplicable, à savoir comment un peuple cultivé et façonné par un long processus de civilisation a pu faire siennes des thèses épouvantables et qui sont étrangères à son histoire. L’adhésion au nazisme n’a pas été rationnelle. Seul l’effacement de la raison l’a causée. Rien chez Goethe, Schiller, Heine, Jünger, rien dans la science, l’Université et tout le système d’éducation, rien dans les oeuvres des musiciens ne poussait les Allemands à commettre des crimes barbares ou à accepter que ces crimes soient commis en leur nom. La piété, la foi, la vertu, la Bildung auraient dû les en préserver. Pourtant, ils ont failli. Qu’est-ce qui a provoqué le désastre ? C’est la langue infectée, la nouvelle langue allemande, qui a transformé les Allemands en criminels monstrueux. Les slogans martelés et autres éructations les ont poussés, malgré eux, après avoir effacé leur libre arbitre, à adhérer au socialisme national. "Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente (...) Le nazisme assujettit la langue à son terrible système. Il gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret" (LTI, op. Cit.). La lingua tertii imperii "sert à l’invocation". Elle est la "langue du fanatisme de masse... Tout en elle était discours, tout devait être harangue, sommation, galvanisation". Le but est de "faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier sa personnalité (...), de faire de lui un atome dans un bloc de pierre qui roule" (LTI, op. Cit.).

 

La violence que les socialistes nationaux ont insufflée à la langue des Allemands épargne la nouvelle langue française ou NLF. Exempte de fanatisme de masse, elle est vierge de toute volonté d’agréger les individus au grand tout de la communauté. Il y a loin de l’injustesse des dénominations aux éructations de fous furieux. L’une est à peine perceptible, il faut être sourd pour ne pas entendre les autres. La première est le fait de madrés sans scrupules, les secondes de brutes épaisses. A ceux-là, l’élégance ; à ceux-ci, les hurlements. Le peuple allemand a été aliéné par la langue infectée : id est, il a cessé d’être lui-même. A la langue, Klemperer attribue un rôle démesurément exagéré, qu’il semble bien qu’elle ne soit pas capable d’assumer. Ainsi, elle serait poésie, pensée, sentiment, morale. "La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle" (LTI, op. Cit.). De toute évidence, c’est trop. Klemperer attribue à la langue plus de pouvoirs qu’elle n’en a jamais eus ou n’en aura jamais. La puissance n’est pas le fait de la langue. Les humbles ne parlent pas pour tuer et n’utilisent pas la langue comme une arme de mort. La violence, les pulsions meurtrières, l’abus de pouvoir, la brutalité, etc. sont dans les hommes, dans leur volonté de domination, dans ce qui les fait agir, dans les idées qu’ils professent. Ces réalités, sentiments, intentions, buts ne sont pas dans les mots. La langue peut en être affectée, mais elle n’en est pas la source. Même si la langue fait beaucoup de choses, elle ne fait pas tout. Croire que la langue, même infectée par l’idéologie, même malade, même rabaissée, a transformé de braves Allemands en fauves, c’est en faire une force à laquelle rien ne résiste, même pas le libre arbitre. Les langues ne déterminent pas ainsi ceux qui les parlent. De toute évidence, Klemperer les surestime. Comme tous les philologues, il aime les langues. L’objet d’étude est aussi l’objet de son admiration. Sur la langue, il transfère la faculté symbolique qui définit l’homme et lui donne le pouvoir de dire ou d’exprimer toutes les expériences qu’il vit ou a vécues, même les plus hautes. Cette faculté est de l’homme, pas de la langue en elle-même. En faire un pouvoir de la langue tient plus aux illusions dont se nourrit la philologie qu’à la nature de la langue.

 

 

Après 1945, Klemperer a adhéré au parti communiste de la RDA. Il a été membre du "parlement" de ce pays croupion et du comité directeur de la "Ligue pour la culture et le renouveau démocratique de l’Allemagne", dont l’intitulé comprend des noms qui, pour qu’ils aient un sens, doivent être entendus dans le sens opposé à celui qui est le leur dans la langue : culture, dans le sabir TFT, signifie inculture, démocratie tyrannie, renouveau enterrement, Allemagne colonie de l’URSS. Après avoir rejeté la LTI, Klemperer a parlé la TFT. Des années de résistance ont été effacées par près de deux décennies de collaboration. Pourtant, dans son journal, il reconnaissait, dès 1933, qu’il ne se faisait aucune illusion sur le communisme : "L’Allemagne préfère Hitler aux communistes. Pour ma part, je ne vois aucune différence entre ces deux mouvements ; tous les deux sont matérialistes et tous les deux mènent à l’esclavage" (Mes Soldats de papier, op. Cit.). La langue allemande a été meurtrie deux fois : de 1933 à 1945 dans les territoires du Reich, troisième du nom ; de 1945 à 1989, sur le territoire exigu de la RDA. Elle a eu à subir le socialisme national, puis le socialisme international.

 

La langue russe a été autant affectée, sinon plus, que la langue allemande. Le Français Jacques Rossi, qui a été condamné en URSS pour des crimes imaginaires et enfermé pendant plus de vingt ans dans les bagnes de Sibérie, sait d’expérience que les communistes ont dépassé les socialistes nationaux pour ce qui est de la pollution verbale. La langue allemande a été infectée par le fanatisme, les communistes ont réussi à faire dire aux mots, même les plus anodins, le contraire de ce qu’ils signifiaient. Les objectifs des deux régimes sont différents, les blessures qu’ils ont infligées à la langue le sont aussi. Certes, les deux langues ont été également infectées. Mais, alors qu’en Allemagne, les consciences ont adhéré à l’innommable, en URSS et dans les autres pays communistes, les hommes ont été empêchés de désigner les réalités par des mots justes et adéquats. En Allemagne, la langue a figé les consciences ; en URSS, ce fut la propriété qu’a la langue de dire le réel qui a été niée. "Le mensonge, c’est comme la circulation du sang, écrit Rossi. On remplace prisonnier politique par ennemi du peuple. Le tour est joué. Le tour se joue à tous les niveaux" (Jacques le Français, "pour mémoire du Goulag", Le Cherche Midi, 2002).

Le mensonge est nommé TFT ou toufta : acronyme de trois mots russes qui signifient " travail physique pénible " et qui, en réalité, désignaient les activités inhumaines imposées à des quasi esclaves, affamés et épuisés, et auxquelles rares étaient ceux qui y survivaient. La TFT a été la règle en URSS à partir du moment où Lénine a déclaré aux membres de son Parti en 1921 : "Si jamais les bolcheviks réussissaient à prouver la supériorité du système économique communiste sur le système capitaliste, nous aurions gagné à l’échelle mondiale une fois pour toutes" (Le Manuel du Goulag, Cherche-Midi, 1997). Il était évident que ce système inefficace et inamendable était le pire de tous ceux que l’humanité avait endurés jusque-là, même l’esclavage, et qu’il ne pouvait conduire qu’au désastre absolu, comme les faits l’ont prouvé. Le mensonge était le seul moyen d’en prouver la supériorité, c’est-à-dire de faire accroire que le système était différent de ce qu’il était effectivement. Le communisme s’est révélé incapable de changer quoi que ce soit, sinon en pis, mais il a prouvé son aptitude à agir sur la langue et à la manipuler. Pour cela, il lui a suffi de désigner les choses par des mots faux, injustes et inadéquats et ainsi le tour a été joué. Grâce à la TFT, le réel s’est trouvé conforme aux prévisions de la théorie. La supériorité du système n’a jamais été démontrée, elle a été verbalement décrétée. "Bien que ce soit une utopie évidente, les disciples de Lénine décident d’agir comme si c’était la réalité, ce qui engendre inévitablement la toufta, le mensonge et la terreur d’Etat" (Manuel du Goulag, op. Cit.). En annonçant au monde qu’il avait réalisé les objectifs de Lénine, Staline a fait de la toufta la langue du communisme. Les partis communistes l’ont adoptée sans barguigner : leur survie en dépendait. Seuls les mensonges pouvaient rendre les choses du monde conformes à ce que le communisme avait prévu qu’elles seraient.

 

Victor Kravchenko était membre du parti communiste d’URSS, quand il a été témoin de l’extermination organisée des paysans d’Ukraine. Dans le parti, dans l’Etat soviétique, chez les militants convaincus qui soutenaient le régime issu du coup d’état de 1917, cette tragédie épouvantable, qui a ou aurait fait plus de six millions de victimes innocentes et condamné à jamais l’Ukraine à un sous-développement chronique, n’a suscité que l’habituelle floraison de toufta : "Nous autres, communistes, avions toujours grand soin d’éluder (l’horrible tragédie des régions agricoles d’Ukraine) ou de la tourner adroitement, à grand renfort d’euphémismes ronflants empruntés au sabir du Parti : nous parlions du "front paysan", de la "menace koulak", du "socialisme de village" ou de la "lutte des classes"... Pour n’avoir pas à nous désavouer nous-mêmes, il nous fallait bien cacher la réalité sous un camouflage de mots" (J’ai choisi la liberté, Self, 1947). "Cacher la réalité sous un camouflage de mots", telle est la réalité absurde et horrible de cette novlangue, écran derrière lequel l’extermination de six millions de paysans se transforme en juste lutte contre des parasites sociaux. Alors que les dirigeants du Parti imposaient un sabir trompeur et que les instruits étaient contraints bon gré mal gré de l’ânonner, les gens de peu, ouvriers, paysans, prolétaires, non instruits ou mal instruits, eux, quand ils parlaient librement entre eux, loin des délateurs ou quand ils se parlaient à eux-mêmes dans leur for intérieur, employaient les mots justes, ceux de la vérité des faits et des choses : "Les travailleurs ordinaires n’avaient nul besoin de recourir à de pareils procédés. Beaucoup d’entre eux étaient d’anciens paysans et ils avaient presque tous des parents demeurés à la terre, ce qui ne leur permettait pas d’envisager le problème de la collectivisation avec un détachement purement "scientifique". Ils parlaient ouvertement de brimades, de supplices, de famines et d’assassinats ; ils ne se répandaient pas en généralisations, mais citaient au contraire des cas particuliers qu’ils connaissaient bien et qui étaient ceux de tel Ivan ou de tel Stéphan, dans tel village donné" (J’ai choisi la liberté, op. Cit.).

Sans la TFT, le versant verbal de la terreur, le régime mis en place par Lénine et Trotski se serait effondré. Il a pu "s’étendre grâce au mensonge et au bluff exercé sans limites et sans vergogne à l’égard du monde entier" (Rossi, Manuel du Goulag, op. Cit.), les écrivains d’avant-garde et les intellectuels progressistes d’Occident se faisant les complices de crimes sans nom. Pour continuer à se nourrir d’illusions et à se bercer de rêves fleuris d’utopies en cours de réalisation, ces nantis de l’intelligence ont récité la TFT en toute bonne conscience, alors que des millions de damnés de la terre étaient ou exterminés ou réduits à l’esclavage au nom des "idéaux" communistes.

 

 

 

01 juin 2006

Représentations

 

 

 

 

Représentation(s) : suite

 

 

 

 

 

Freud distingue, en matière de représentations mentales, la représentation de chose de la représentation de mot : "la première, essentiellement visuelle, dérive de la chose, la seconde, essentiellement acoustique, dérive du mot (…)". La distinction est assise sur deux réalités premières : les choses et les mots, et sur deux modes distincts de perception : visuel (les choses) et auditif (les mots), par lesquels se fait la représentation.

Entre ces représentations, il peut exister ou non une liaison ou une convergence. Les mots sont en relation avec les choses : du moins, c’est ce que l’expérience enseigne, même si la théorie, parfois, l’infirme. Dans les cas de trouble mental, dans les jeux de mots, les mots peuvent être dissociés des choses et ne plus référer à rien ou désigner arbitrairement n’importe quelle chose du monde – à la manière malhonnête et idiolectale dont Socrate entend dans Cratyle la thèse de la "convention" défendue (mal) par Hermogène : les liens entre les mots et les choses ne sont pas naturels, mais établis à la suite d’un accord entre les hommes, ce que Socrate ramène à une décision individuelle (je décide de nommer cheval ce que tout le monde appelle table). A partir de cette première distinction (représentation de mots / représentations de choses ; mots / choses ; perception auditive / perception visuelle), Freud en établit une seconde, qu’il situe à un niveau supérieur. Elle est fondée sur la liaison, réalisée ou non, entre les deux représentations : "La liaison de la représentation de chose à la représentation de mot correspondante caractérise le système préconscient-conscient à la différence du système inconscient qui ne comprend que des représentations de chose". Ces représentations sont rapportées à l’opposition fondamentale du conscient à l’inconscient. Pour résumer, la conscience établit un lien entre les mots et les choses, l’inconscient le rejette : il se nourrit des seules représentations de choses. Dans Das Unbewusste (L’inconscient) publié en 1915, Freud reprend cette distinction : "la représentation consciente englobe la représentation de chose et la représentation de mot correspondante, tandis que la représentation inconsciente est la représentation de chose seule". Le lien entre les choses et les mots résulte d’un acte conscient ; l’inconscient nie ce lien. Le conscient est donc nourri de représentations de chose liées aux représentations de mot ; l’inconscient de représentations de chose seules, sans lien avec les représentations de mot.

En fait, ce "schéma" est incomplet. Freud distingue deux réalités : les mots et les choses, ainsi que les représentations qui en dérivent ; puis, à un autre niveau, puisqu’il existe deux types de représentations, il distingue celles qui dérivent d’une liaison entre les représentations de mots et de choses de celles qui sont isolées : les seules représentations de choses, sans lien avec les mots. Logiquement, il aurait dû ajouter les représentations de mots, qui sont indépendantes des choses. En effet, il y a une place libre pour des représentations qui ne doivent rien aux choses, qui seraient de pures représentations et qu’il faudrait nommer sans doute des représentations fictives ; et la distinction entre le conscient et l’inconscient devrait être complétée par un troisième terme : le fictif. Dans La Langue de bois (Julliard, 1987), François Thom écrit : "Le référent de la langue de bois est la langue de bois ; toute excursion en dehors d’elle-même lui serait fatale (et d’abord à celui qui oserait prendre cette liberté)… La langue de bois est close parce qu’elle a pour but de tout ramener à du déjà dit… En langue de bois, référent, message et code sont confondus : le message n’est qu’un prétexte pour réaffirmer le code et le référent, ces deux derniers étant strictement identiques. Il serait peut-être plus juste de dire qu’en langue de bois, il n’y a pas de message – le code le rend impossible. C’est pourquoi la langue de bois rend la censure superflue". Comme il existe des langues de bois, il existe des représentations de mots – verbales ou langagières – qui ne réfèrent qu’à d’autres représentations de mots, dans une chaîne ininterrompue de représentations, produisant un fictif qui est au conscient ce que la langue de bois est à la langue ou ce que la LTI, la TFT, la NLF sont aux langues allemande, russe, française.

Les seules représentations qui soient dignes d’une étude scientifique sont celles qui ne séparent pas les mots des choses, celles qui portent sur les réalités du monde et sur les mots, phrases, discours, qui désignent ces réalités. Ce qui pourrait faire science, c’est une comparaison incessante des mots et des choses ou des discours et du réel. Or, les spécialistes de sciences sociales s’en tiennent aux seules représentations ; ils en occultent le réel. Ils fabriquent un univers de mots, d’images, de représentations, qui, comme dans la langue de bois, ne réfèrent qu’à d’autres mots, images, discours, jamais aux choses. De fait, ils créent un univers fictif ou imaginaire, qui est produit par les mots ou les images sans lien avec les choses. Ils croient asséner des vérités définitives sur le monde, ils n’accouchent que d’un dérisoire roman social ou d’un sinistre réel romancé.