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04 juillet 2006

Lumière des livres 13

 

Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, collection "l’esprit de la cité", Fayard, 2001.

 

 

 

Voici un livre admirable. En 346 pages et dans un style clair et facile à lire, en dépit de l'aridité des sujets abordés, Pierre Manent rappelle les principales thèses que les penseurs européens, Rousseau, Kant, Hobbes, Montesquieu, Renan, etc. ont exprimées sur la politique, la nation, le droit, l’Europe, l’égalité, la liberté, la morale. La raison d'être de ces exposés - de type "leçons de sciences politiques" - n'est pas d'exhiber, comme une curiosité rare, une rhétorique universitaire parfaitement maîtrisée. Les thèses sont toujours comparées et confrontées les unes aux autres et exposées à propos de questions actuelles, qui touchent l'organisation de la "cité", à savoir, par exemple, la construction de l’Europe, la séparation des pouvoirs, le désenchantement du monde, le national-socialisme, les deux guerres mondiales, etc. De fait, Pierre Manent montre, en analysant des faits qui sont source d’interrogations, de doutes ou de polémiques, tels que l’Europe qui se construit ou la barbarie socialiste nationale, que ces faits sont sous-tendus par des enjeux, anciens et connus depuis les Grecs, de philosophie politique (ce en quoi ils sont problématiques) : par exemple, qu’est-ce que la nation ? Pourquoi les hommes veulent-ils se gouverner eux-mêmes ? Que signifie la nature (humaine) ou les droits naturels ?

Le véritable intérêt de ce Cours - ce en quoi il éclaire les lecteurs - est dans les analyses à contre-courant ou inattendues, que l’on est étonné de lire sous la plume d’un auteur qui se présente comme un penseur libéral, disciple de Raymond Aron et proche de l’excellente revue Commentaire.

Soit deux de ces analyses. Pierre Manent pense et montre que l’homme est un "animal politique" et que sa "nature", si tant est qu'il en ait une, est d’ordre "politique", et non pas "biologique" ou autre, ce qui signifie qu'il ne peut vivre qu’en société et que, dans les pays démocratiques modernes, il est habité par une seule ambition : se gouverner lui-même. Sa liberté ne dépend que de lui. Pour être et rester libre, il doit créer lui-même les conditions qui favorisent le maintien et l'extension de sa liberté. Alors que nos ancêtres se pliaient à la loi religieuse, à la contrainte familiale, au lacis des réseaux politiques qui leur étaient imposés et qu'ils ne maîtrisaient pas, comme c’est encore le cas dans de nombreux pays au monde, nous, Français d’aujourd’hui et hommes modernes, nous voulons nous fabriquer un destin qui ne doit rien aux autres et en être à la fois les auteurs et les seuls responsables. Afin de réaliser cet objectif, est mis en place peu à peu un "empire de la morale", fait du droit que nous revendiquons à nous ingérer dans les affaires d’autrui, surtout si cet autrui est faible, des droits à tout ce que l’on peut imaginer, si bien qu’un "droit à" est devenu un "dû", des droits nouveaux exigés par les "minorités" sexuelles ou autres, etc. Or, cet empire de la morale est à le contraire de la "politique" qui fait notre "nature". Ce n’est pas l’empire de la morale qui établit la liberté ; bien au contraire, il est facteur de tyrannie ; ce n’est pas par l’empire de la morale que l’homme se gouverne lui-même, mais c’est à l’empire de la morale qu’il s’assujettit. Pis, cette morale à toutes les sauces, qui est un frein à la politique, menace les conditions mêmes qui assurent notre liberté.

C’est au sujet de la nation que ce livre est le plus à contre-courant. La thèse exprimée dans le chapitre V, lequel est consacré à l’analyse de ce que Manent nomme forme-nation (la nation est une forme, ce n’est pas son contenu ou son sens qui est étudié), a pour point de départ un parallèle entre la cité antique et la nation moderne. La nation offre à des dizaines de millions d’hommes une liberté véritable que la cité antique réservait à quelques centaines de citoyens et c’est dans le cadre formel de la nation que s’est épanouie la démocratie moderne. Rompre avec la nation, pense Manent, ce qui est la tentation moderne, équivaudrait à mettre en péril la démocratie. La nation n’est pas monolithique. Elle peut être fondée ou sur la naissance, l’identité de langue, de sang, de peuple ou sur le droit, la liberté, le "plébiscite de chaque jour", comme disait Renan. Les Français préfèrent le second paradigme de principes et valeurs (droit, liberté, plébiscite, libre choix) au premier, les Allemands le premier (identité de peuple et de sang) au second. Pourtant, dans la forme nation, dans le cadre formel qu’est la nation, hors de tout contenu idéologique, ces deux paradigmes, bien qu’ils soient opposés dans la rhétorique politique, ne s’excluent pas l’un l’autre. Ils peuvent coexister, comme l’acquisition de la nationalité en France peut se faire par le droit du sang (la lignée, la durée, les parents, les ancêtres) et par le droit du sol. C’est pourquoi Pierre Manent exprime de nombreuses réserves vis-à-vis de la construction européenne qui s’apparente de plus en plus au rêve naïf et insensé de sortir de la politique, pour entrer dans l’empire de la morale et du droit à tout ce que l’on voudra et à tout le reste, et qui se fait de façon souterraine, sans que les citoyens condamnés au silence soient vraiment consultés sur les décisions que d’autres, les puissants ou les experts, prennent en leur nom.

 

 

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