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06 juillet 2006

Créateur

 

 

Calque du latin creator, entendu dans le sens de "fondateur" (d’une ville) et de "procréateur" ou de "père" en latin classique et désignant Dieu dans la langue latine de la chrétienté, le nom créateur a été employé en français à partir du début du XIIe siècle dans le seul sens de "Dieu". Le nom est à la fois singulier et unique : il n’est pas commun à une classe comprenant plusieurs entités, c’est un vrai nom propre, toujours précédé de l’article défini le. Il ne serait pas venu à l’idée d’un écrivain classique d’employer le nom créateur dans un autre sens ou de désigner par ce nom un poète et encore moins un peintre.

Le sens qui est familier aux modernes que nous sommes est relativement récent. C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que le nom créateur a commencé à désigner l’auteur de quelque chose de nouveau dans les domaines littéraires et artistiques. "Je relis Corneille, c’est un créateur ; il n’y a de gloire que pour ces gens-là", écrit Voltaire, en 1761, dans sa Correspondance. Voltaire serait-il le premier qui ait fait de l’écrivain un créateur à l’égal de Dieu, lui vouant une "gloire" que la théologie réserve au seul Créateur (gloria in excelsis Deo), ou qui ait humanisé le Créateur ? Il était hostile à la Révélation et sans doute aussi à toute forme de transcendance. Connaissant son système de pensée, on ne serait guère étonné qu’il soit à l’origine de l’extension du nom créateur à d’autres entités que Dieu.

En fait, il semble que la laïcisation ou l’humanisation de créateur soit antérieure à Voltaire. En effet, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1762, c’est-à-dire au moment même où Voltaire aurait le premier employé créateur pour désigner un écrivain, deux sens sont distingués. Le premier est le sens conforme à la tradition. Créateur signifie "qui crée et tire du néant". Les exemples sont éloquents : "Dieu est le Créateur de toutes choses", "le souverain Créateur de toutes choses", "on dit recevoir son Créateur pour dire recevoir la sainte Communion". Le second sens est celui qui est en usage aujourd’hui : "créateur se dit par extension de celui qui a inventé dans quelque genre que ce soit". Un exemple l’illustre : "Homère est regardé comme le créateur du poème épique". Dans ce dictionnaire, il est indiqué que créateur s’emploie aussi comme adjectif, comme dans l’exemple "génie créateur". Les deux significations du même nom, religieuse et humaine, sont cependant distinguées grâce à un artifice graphique : la majuscule. Il y a le Créateur et un ou les ou des créateur(s).

Les Académiciens distinguent trois emplois : le Créateur du monde, le créateur de l’épopée, le génie créateur ; Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), en ajoute un quatrième : "celui qui produit", "le créateur d’un produit". De fait, au XIXe siècle, le processus de descente sur la terre d’un concept divin et originel s’accélère. Créateur commence à se dire d’un producteur : vous fabriquez un fromage à partir d’une recette inédite, vous voilà baptisé créateur. Au XXe siècle, le nom créateur ne cesse de s’étendre à de nouvelles réalités. L’article créateur du Trésor de la Langue française occupe trois colonnes grand format et distingue une vingtaine d’emplois. Au théâtre, c’est l’acteur ou l’actrice qui joue un rôle donné lors de la première représentation d’une pièce ou même c’est celui qui dessine un costume de scène. Dans la couture, c’est celui qui décide de la mode. Dans l’artisanat de luxe, c’est le joaillier qui met sur le marché un nouveau bijou. C’est aussi l’idéologue qui conçoit un système social, l’universitaire qui enseigne une discipline nouvelle, le scientifique qui découvre une propriété de la matière, le fondateur d’une institution, l’inventeur d’une technique, etc. Valéry désigne même du terme créateur les paysans et les artisans : "Je dis maintenant que l'esprit français doit beaucoup à tous ces cultivateurs, vignerons, artisans, ouvriers des métaux ou du bois, créatures et créateurs de leur pays" (1931). L’adjectif créateur a les mêmes emplois étendus que le nom.

La rupture dans l’histoire des emplois du nom créateur se produit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle – ce qui n’étonnera pas ceux qui connaissent l’histoire de notre culture. Les lumières (au pluriel, de la raison, de l’esprit d’examen, de l’homme) ont offusqué la seule Lumière (de Dieu). L’immanence de Spinoza (Dieu est dans chacune de ses créatures) relègue à l’arrière-plan la transcendance : l’homme est ainsi sinon divinisé ; du moins reçoit-il en propre un des attributs divins. Ce n’est pas la seule leçon que l’on puisse tirer de l’évolution sémantique de créateur. La réalité humaine que créateur a désignée est la poésie, la littérature, l’art. Balzac prétendait égaler dans sa Comédie humaine le Créateur. Puis, le mot s’est étendu au simple savoir-faire et à l’artisanat. Cette extension sémantique de Créateur à l’art atteste le phénomène qui caractérise, mieux que tout autre, la modernité, à savoir l’Assomption de l’art dans le ciel vide ou dans le ciel débarrassé du Créateur. L’art a remplacé toute transcendance, non seulement dans la langue des Modernes, mais encore dans leurs croyances.

 

 

 

 

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