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08 juillet 2006

Inquisition

 

 

A l’article inquisition, le Trésor de la langue française, sous la mention "histoire", laquelle signifie que le nom appartient au passé des hommes, le définit ainsi : "Tribunal de l’Inquisition, Sainte Inquisition : juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ; ensemble des membres de cette juridiction". Dans les exemples, Inquisition commence par une majuscule : "cachots de l’Inquisition", "l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue". De ce nom, la langue française ne retient aujourd’hui que le sens "historique". Autrement dit, Inquisition est un nom propre ou spécifique d’une réalité judiciaire du passé. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) expliquent ce en quoi elle consistait : "tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi". Ils ajoutent que ce tribunal est parfois nommé Saint Office. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, reprend cette définition : "juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles".

L’Inquisition a suscité en France une vive répulsion, ainsi que l’atteste ce jugement d’un prince de Condé du XVIe siècle : "l’inquisition d’Espagne (…) a été jugée si inique par toutes les autres nations qu’il n’y en a pas une qui l’ait voulu accepter". De même, en 1762, les Académiciens font de l’Inquisition un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : "l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne" et "il n’y a point heureusement d’Inquisition en France". Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, c’est tout à leur honneur, hostiles à l’Inquisition. Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, en fait un vestige de la vieille barbarie : "nous devons au code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui". Voltaire se réjouit de son anéantissement en Espagne : "l’inquisition vient d’être anéantie en Espagne ; il n’en reste plus que le nom ; c’est un serpent dont on a empaillé la peau" (lettre datée de 1770).

Voilà pour le nom propre. Or, inquisition est aussi un nom commun. Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, il est indiqué que le premier sens en est, comme en latin, "recherche" et "enquête". Les Académiciens ajoutent que ce mot "n’a guère d’usage en ce sens". Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), relève inquisition avec le même sens de "recherche" et "enquête" et il cite une phrase, citée par Richelet dans son Dictionnaire français de 1680 (les auteurs de dictionnaires se citent parfois les uns les autres), dans laquelle inquisition a un sens d’enquête judiciaire : "(il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne". Un deuxième sens, plus large, est glosé par "perquisition rigoureuse où il se mêle de l’arbitraire" et il est illustré par des phrases, dans lesquelles inquisition est employé comme un synonyme de censure ; du philosophe Bayle : "l’inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres" et de Voltaire : "s’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron". Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) donnent à inquisition les mêmes significations que Littré : "enquête, recherche méthodique, rigoureuse", "enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens" et celle qui est propre à l’histoire de "juridiction instituée par l’Église catholique..."

Dans son Dictionnaire, Littré rappelle qu’a existé dans la République de Venise une "inquisition de l’État", laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète. C’est cette inquisition qui a fait arrêter par traîtrise Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a fait condamner au bûcher. Cette inquisition disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait ainsi persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu, hélas, comme l’annonçait Voltaire en 1770, quand fut anéantie l’Inquisition espagnole. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms.

En latin, le nom inquisitio, sur lequel a été calqué le nom inquisition, avait, selon Félix Gaffiot, l’auteur du Dictionnaire latin-français, trois significations, dont deux se recouvrent. C’est un terme de philosophie qui désigne la "faculté de rechercher". Une phrase de Cicéron l’illustre : c’est hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire assez librement par "l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme". C’est aussi un terme de justice, dont le sens est "investigation" ou "enquête", comme dans les phrases latines (je reproduis la traduction en français) : "demander une enquête contre quelqu’un" et "obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête".

Avant d’être un nom propre, spécifique à une réalité singulière et unique, le nom inquisition est un nom commun, qui sert à désigner plusieurs réalités ou une classe de réalités. Comme nom propre, ce qu’il désigne est établi. Comme nom commun, il en va autrement. C’est le nom latin inquisitio qui dit le plus clairement ce qu’est l’inquisition, telle qu’elle se manifeste dans l’Inquisition religieuse (ou Saint Office), dans le tribunal laïque et secret de la République de Venise et dans les polices politiques et les tribunaux de la pensée des Etats totalitaires. Inquisitio est un terme de philosophie, est-il précisé dans le Dictionnaire latin-français ; les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus ; les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise, mais ce sont surtout des idéocraties dans lesquelles il est fait obligation à tous les citoyens de se plier, sur quelque objet que porte leur pensée, à l’idéologie officielle. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, inquisition ne devrait pas désigner uniquement l’institution disparue du tribunal du Saint Office : il s’applique à l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme.

 

 

Commentaires

- pensons aussi à Michel SERVET, brûlé vif , àprès tortures ,je crois , par les sympathiques réformateurs Calvinistes à Genève .( et tant d'autres )
- permettant ainsi à la république Calviniste de concurrencer honorablement Venise.

- en terme d'histoire QUANTITATIVE selon Braudel,
- la "Sainte inquisition espagnole " est insignifiante ( rapport de 1 à 10 000 ou 1 à 100,000 ? )
par rapport à la productivité des massacres Marxisto-Lénino-Stalino-Nazo-Castro-Khmér

Écrit par : Le Ducvert( con ) | 08 juillet 2006

En effet, l'Inquisition est autant une institution, ancêtre des polices politiques, qu'un état d'esprit. Cet état d'esprit était partagé par presque tous au XVI°s, catholiques comme protestants. C'est ce qui explique que Calvin ait fait brûler Michel Servet: cette décision ne fit pas l'unanimité, et il eut à faire face à l'opposition de l'humaniste et pasteur Sébastien Castellion, dont la traduction de la Bible vient d'être rééditée. Castellion ayant eu le dessous, il dut s'exiler à Bâle où il mourut dans la misère. Mais, contrairement à ce qui est dit dans le précédent message, il n'y eut pas d'Inquisition établie à Genève sur le modèle vénitien. Quant à comparer l'Inquisition avec les polices politiques du XX°s, c'est assez délicat, car les inquisiteurs procédaient avec des moyens assez rudimentaires et artisanaux. Au XX°s, les techniques de surveillance, de torture, de suggestion, d'information, etc, avaient fait des progrès dont on n'aurait pas osé rêver au XVI°s.

Écrit par : Henri | 08 juillet 2006

Pardon de squatter ce fil, mais je voulais attirer votre attention sur l'emploi du mot "conservateur", dans la presse de gauche (en l'occurence le quotidien en ligne du Nouvel Obs), pour qualifier le président iranien : "Le président iranien ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad". Ce fou furieux est un révolutionnaire, évidemment, et de la pire espèce. Il ne peut être qualifié de conservateur que par rapport à la révolution islamique dont il cherche, si l'on veut, à conserver la pureté, par rapport à des "pragmatiques" qui seraient prêts à mettre, si l'on ose dire, de l'eau dans leur vin. Mais je me demande si, en réalité, l'emploi, ici, du terme conservateur - un qualificatif quasiment injurieux sous la plume d'un journaliste du Nouvel Obs - ne vise pas tout simplement à se démarquer d'un homme trop déconsidéré pour qu'on puisse laisser entendre qu'il est dans le même camp que soi.

Peut-être nous ferez-vous une entrée "conservateur" ?

Écrit par : Marcel Meyer | 08 juillet 2006

Merci de la remarque. Je vais préparer une étude de conservateur.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 08 juillet 2006

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