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09 juillet 2006

Artiste, artisan, art (I)

 

 

 

I. Artiste ou artisan ?

 

 

 

Dans la fable "Le Lion abattu par l’homme", recueillie dans le Livre III des Fables, La Fontaine écrit : "On exposait une peinture / Où l’artisan avait tracé / Un lion d’immense stature / Par un seul homme terrassé". L’artisan qui a tracé (id est dessiné, peint) ce lion est un artiste peintre, pas un peintre en bâtiment. Il serait nommé aujourd’hui artiste. Dans la fable sixième du livre IX, c’est un sculpteur qui est nommé artisan : "L’artisan exprima si bien / Le caractère de l’idole / Qu’on trouva qu’il ne manquait rien / A Jupiter que la parole". La Bruyère, dans son discours de réception à l’Académie française (1693), loue les "grands artisans de la parole", à savoir les prédicateurs : "Tels étaient ces grands artisans de la parole, ces premiers maîtres de l’éloquence française ; tels vous êtes, Messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux qui vous ont précédés". Dans l’épître à La Suite du menteur, Corneille, après avoir invoqué l’autorité d’Aristote et Horace, écrit : "Ceux-là même qui mettent si haut le but de l’art (id est qui veulent surtout instruire le public) sont injurieux à l’artisan, dont ils ravalent d’autant plus le mérite, qu’ils pensent relever la dignité de la profession". Dans la langue française du XVIIe siècle, des peintres, des orateurs, des écrivains, des poètes étaient des artisans et il arrivait que des artisans soient nommés artistes. Dans une lettre de 1661, Chapelain affirme que artiste "se dit fort bien d’un ouvrier" exerçant une "profession mécanique".

L’histoire des noms artiste et artisan, de leur confusion ou de l’emploi qui en a été fait de l’un pour l’autre, a été établie dans les années 1900 par Ferdinand Brunot dans son Histoire de la Langue Française. Selon ce philologue, l’emploi indistinct de ces noms pour désigner indifféremment des activités humaines qui semblent aujourd’hui différentes l’une de l’autre s’explique d’abord par la diversité des significations du nom art : "Quoique le nom art ait longtemps conservé une signification très générale et désigné à la fois les sciences et les travaux manuels, et justement pour cela, on essaya de bonne heure de distinguer (...) dans les produits du génie humain". En réalité, le nom art, issu du latin ars, artis, de genre féminin, a un sens uniforme. En latin, comme en français, le concept est lié au "faire". Dans le Dictionnaire latin français, ars est traduit par savoir-faire, talent, habileté. Bien que le sens soit général, il n’en demeure pas moins précis. Ce qui est divers, ce sont les réalités auxquelles le nom art s’applique : activités manuelles (en latin, la cuisine, la boucherie, la poissonnerie) ou intellectuelles. La stratégie militaire, l’éloquence, la sculpture sont des arts, dans la mesure où ceux qui les exercent font preuve de talent ou de savoir-faire. En français, le nom art a conservé le même large éventail d’emplois. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire à l’entrée art pour s’en convaincre.

Les noms artiste et artisan répètent, quand ils désignent des êtres humains qui font ou produisent quelque chose, la diversité du nom art dont ils dérivent. C’est le cas pendant deux siècles, au XVIIe s., comme nous l’avons vu ci-dessus, mais aussi au XVIIIe s., où il arrive encore que des artistes et des poètes soient nommés artisans et que des artisans reçoivent le nom d’artistes. En 1735, l’abbé Du Bos, critique du XVIIIe siècle, nomme artisans les peintres. En dépit de la "vénération qu’il témoigne pour les arts", il a conscience que, les nommant ainsi, il risque de ne pas reconnaître leurs immenses mérites et il s’excuse de ne pas pouvoir toujours accoler à artisan quelque épithète valorisante, telle que illustre, qui distinguerait les peintres des teinturiers. Au XVIIIe s., les auteurs de dictionnaires tentent de distinguer les deux mots. Publié en 1752, le Dictionnaire portatif des Beaux-Arts fait nettement la différence entre artisan et artiste : "On donne le nom d’artiste à ceux qui exercent quelqu’un des arts libéraux et singulièrement aux peintres, sculpteurs et graveurs". Le Dictionnaire de l’Académie française (1694) définit artiste ainsi : "celui qui travaille dans un art, comme la peinture, l’orfèvrerie, l’horlogerie, etc. et y excelle. Il se dit de ceux qui font les opérations chimiques" (id est les alchimistes). C’est seulement dans l’édition de 1740 de leur dictionnaire que les Académiciens définissent l’art comme un "mode d’expression particulier de la beauté, activité dont le résultat est la création d’un objet ou d’une œuvre esthétique". En 1762, l’Académie française, dans la quatrième édition de son Dictionnaire, tranche. Est artiste "celui travaille dans un art où le génie et la main doivent concourir : un peintre, un architecte sont des artistes", l’artisan étant un "ouvrier dans un art mécanique, un homme de métier". Pourtant, la confusion perdure. Dans son Traité de peinture, publié en 1765, Dandré Bardon estime que les critères décisifs pour distinguer les artistes des artisans sont le génie et la routine : "La pratique sans principes et sans génie dégénère en pure routine et la routine ne constitue que l’artisan que nous distinguons toujours de l’artiste". En 1771, le Dictionnaire de Trévoux définit l’artiste comme "celui qui excelle dans les arts mécaniques qui supposent de l’intelligence. On dit d’un bon cordonnier que c’est un bon artisan, et d’un habile horloger que c’est un grand artiste". Dans L’Agronomie, ouvrage publié en 1761, sont dits artistes les bons cultivateurs.

De nos jours, l’existence de noms composés, véritables termes hybrides ou chimères, tels artisanat d’art ou métier d’art, atteste que la séparation entre art et métier, art et artisanat, artiste et artisan est fragile. De même, des activités qui, dans la nomenclature des activités, auraient été rangées il y a deux ou trois siècles dans les arts mécaniques (c’est-à-dire les métiers ou l’artisanat), comme la typographie, l’art du livre, la belle écriture ou calligraphie, la reliure, le vitrail, la tapisserie, sont souvent considérées - à juste titre - comme des arts exercés par de véritables artistes. Le cas de la "grande" cuisine ou la "haute" couture est éloquent. Dans les noms qui désignent ces activités, les adjectifs grande et haute jouent mutatis mutandis la fonction distinctive de l’adjectif illustre que l’abbé Du Bos, en 1735, rêvait d’accoler parfois à artisan pour désigner les artistes peintres et qu’ils soient distingués des barbouilleurs.

De même, la polémique portant sur le métier et sur la "perte" du métier en peinture (les artistes qui s’adonnent aux installations le feraient parce qu’ils ignoreraient ou ne maîtriseraient plus les fondements techniques de la peinture, à savoir le dessin, la couleur, les volumes, les formes, etc.) et qui a récemment enflammé les artistes, critiques d’art, spécialistes d’esthétique, prouve que la difficulté soulevée par l’existence de deux noms concurrents, difficulté récurrente aux XVIIe et XVIIIe siècles, n’est toujours pas résolue. J’en vois pour preuve le fait que des écrivains et des poètes se définissent eux-mêmes volontiers, que ce soit ou non par provocation, comme des artisans du mot ou de la phrase, comme des ouvriers soigneux, méticuleux, soucieux d’appliquer les règles de leur métier, de mettre en œuvre ce qu’ils ont appris, soit auprès d’un maître, soit par l’expérience. Par exemple, des écrivains, Georges Perec et Raymond Queneau, entre autres, ont formé un groupe de travail et de recherche, qu’ils n’ont pas hésité à nommer ouvroir (OULIPO ou Ouvroir de Littérature Potentielle), terme formé sur le vieux verbe ouvrer, qui signifie "travailler", et dont le sens précis est celui d’atelier ou "lieu de travail en commun". Dans Petite histoire de l’OULIPO, Jean Lescure, commentant le remplacement de séminaire (Séminaire de littérature expérimentale) par ouvroir dans la dénomination du groupe, écrit, pour justifier le nouveau nom, ceci : "séminaire nous gênait par une sorte de rappel des haras et de l’insémination artificielle : ouvroir, au contraire, flattait ce goût modeste que nous avions pour la belle ouvrage et les bonnes œuvres". Dans cette justification, l’adjectif modeste et le nom belle ouvrage renvoient aux métiers et à l’artisanat, et non à l’art proprement dit.

Bref, le partage des domaines respectifs des artistes et des artisans, ainsi que des activités exercées par les uns et les autres, reste fragile et la frontière conceptuelle qui les sépare, peut-être en partie fictive, est poreuse et perméable.

 

 

 

Commentaires

avançée ?

je me suis interrogé , cette semaine sur ce terme , mis " à toutes les sauces "

traduisant probablement le mythe du progrès permanent
( et vers une direction donnée , évidente pour certains , qui connaissent la bonne direction )

- sur la radio France-désinfo , une directrice d'orientation d'opinion , parla d' AVANCEE ,

concernant " Mariage " homosexuel & " homoparentalité " ( tiens , il y avait donc une " hétéroparentalité ? )
- à propos de la visite de Benoit XVI en Espagne , opposé , selon cette dame , aux "" avançées sus-décrites "

- sans savoir , personnellement , complètement
s 'il s 'agit d'avançée

- je m 'interrogeais

- le ton neutre eut été de dire :
- modifications etc...
- car avançée a , certainement un sens POSITIF !

or , cette " modification " :
est peut-être NEGATIVE
ou au moins pour certains


or cette dame semblait connaitre LE SENS
de l 'Histoire
LA DIRECTION :
- mariage mâle-femelle
-puis mâle-mâle
femelle- femelle

puis peut-être
Humain -singe ?
( connaissons nous la fin de ce sens de l ' Histoire )

- pourquoi la fin serait-elle limitée au "" mariage"" homosexuel ?


- d 'autres auraient pu parler de
Reculées ???
( ou d'enc.... , concernant ce sujet )


- je n 'ai donc pas compris la NON NEUTRALITé
et cette qualification délivrée par cette orientation audiophonique d' opinion collective

Écrit par : Le Ducvert( con ) | 09 juillet 2006

Ce commentaire n'a strictement rien à voir avec cette article. En lisant votre article "beauf", j'y vois une grosse méprise. Le mot "beauf" n'est pas l'abréviation de "beauf-frère", mais la contraction de "beurre-oeuf-fromage"; le beauf étant le français moyen dont l'alimentation, toute classique, correspond à cette norme réactionnaire.

Écrit par : Le Roy Merlin | 09 juillet 2006

En effet, la dénomination "BOF" - sigle de "beurre oeufs fromages" - a existé, surtout en Provence ou dans les Alpes du Sud, pour désigner ces habitants des Alpes du Sud - souvent des gavots - qui ont abandonné l'élevage pour se spécialiser à Marseille, à Toulon, à Arles, à Avignon dans les commerces, ambulants ou sédentaires, de "crèmerie". Je doute pourtant que le nom "beauf" et le type du "beauf" soient l'extension de ces crémiers fromagers, pour trois raisons : l'orthographe (beaufs et non bofs), la spécialisation régionale des "BOF" et le fait que le type du "beauf" apparait dans la presse "underground" et gauchiste parisienne des années 1960, où le personnage du "beauf" est, si mes souvenirs sont excats, est désigné souvent comme un beau-frère tapageur, sans gêne, mal éléve, hurluberlu, populaire.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 10 juillet 2006

Soit. Une formation du terme par hybridation de ces deux mots est également possible: elle renvoie finalement au même concept, celui d'un "français de base" un peu con et réac.

Écrit par : Le Roy Merlin | 10 juillet 2006

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