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10 juillet 2006

Artiste, artisan, art (II)

 

 

Arts mécaniques, libéraux, beaux-arts (suite de la note de la veille)

 

 

 

Les noms artiste et artisan ont été empruntés à l’italien ; artiste en 1395 et en 1546 artisan, lequel a éliminé dans cet emploi le nom masculin mécanique, qui avait au XVe et au XVIe siècles le sens de "qui travaille de ses mains". Dans son Dictionnaire de la langue française, Littré cite la phrase "comment un pauvre mécanique devint un monsieur". Artiste et artisan réfèrent à des réalités qui caractérisent la civilisation de l’Italie des années 1300-1600 qui fut en Europe pendant ces trois siècles la "terre des arts". Ces arts se diffusant en France, en partie à l’imitation de l’Italie, le français a emprunté à l’italien artiste par calque de artista et artisan d’artigiano.

Pour distinguer les arts, divers adjectifs ont été ajoutés au nom arts employé au pluriel. Les premiers adjectifs ont été libéraux et mécaniques. Au Moyen Age, les arts libéraux étaient enseignés dans les universités. Au nombre de sept, ils étaient répartis dans deux cycles d’étude : le trivium (grammaire, dialectique, rhétorique) et le quadrivium, dont faisaient partie l’arithmétique, la géométrie, l’histoire, la musique, ces cycles débouchant sur des études qui couronnaient l’ensemble et en constituaient le but ultime : la théologie ou science de Dieu, la seule discipline qui reçût le nom de science. Ces arts étaient dits libéraux parce qu’ils étaient exercés par des hommes libres et que la faculté requise pour les exercer était l’esprit. Or, les étudiants qui apprenaient les arts libéraux n’étaient ni des artistes ni des artisans et, au terme de leur études, ayant obtenu le grade désiré, ils étaient licenciés ou docteurs, non artistes ou artisans. De plus, ce qui constitue pour nous le domaine des arts : la peinture, la sculpture, l’architecture, ne figure pas dans le cursus des arts libéraux. Ces arts étaient mécaniques ; ils étaient appris auprès d’un maître dans le cadre des corporations. En l’Italie, les peintres faisaient partie de la même corporation que les teinturiers. N’utilisaient-ils pas des pigments, les uns pour teindre, les autres pour peindre ? Pourtant, les anciens classements évoluent lentement. Dans la Raison d’architecture antique, ouvrage espagnol traduit en français en 1542, les arts mécaniques sont définis ainsi : "Ceux font oeuvres mécaniques qui travaillent des mains et du corps plus que de l’entendement et qui font choses qui ne sont pas de spéculation seule, comme orfèvres, maçons, charpentiers, serruriers et les semblables". La peinture, la sculpture, l’architecture ne sont plus des arts mécaniques, mais des arts libéraux. "Les arts libéraux sont ceux qui travaillent seulement de l’esprit, comme grammairiens, logiciens, réthoriciens, arithméticiens, géomètres, musiciens et astronomes, avec lesquels sont compris les peintres et imageurs, sous le titre de géomètres" (...) "et pour ce, les principaux conducteurs et maîtres des édifices sont dits architectes, auxquels selon Vitruve est requis d’être philosophes et savants en arts libéraux". Il s’agit d’une répartition idéale, car on peut se demander quelles notions, quels principes, quels éléments, quels savoirs véritables en matière de peinture, de sculpture, d’architecture, le professeur de géométrie de telle ou telle université était en mesure d’enseigner très précisément.

Outre libéraux et mécaniques, l’adjectif qui a été ajouté au nom arts pour distinguer les arts est beaux. Au XVIIe s, sont créées des académies où sont enseignés des arts que l’on va nommer beaux-arts pour les distinguer à la fois des arts mécaniques et des arts libéraux : Académie de Peinture et de Sculpture en 1648, de Danse en 1661, de Musique en 1669, d’Architecture en 1671. Ce nouvel état de choses va influer sur la langue elle-même et inciter les critiques d’art et les lexicographes à distinguer ceux qui s’adonnent aux beaux-arts (les artistes) de ceux qui continuent à apprendre leur art auprès d’un maître (les artisans). Roger de Piles fait de la peinture le principal de ces nouveaux beaux-arts enseignés dans les académies : "de tous les Beaux-arts, celui qui a le plus d’amateurs, est sans doute la Peinture". Henri Testelin (1616-1695) écrit que, jusqu’en 1648, "la qualité de Peintres et de Sculpteurs avait été comprise avec les Barbouilleurs, les Marbriers et Polisseurs de Marbre, en une mécanique Société, sous le fameux nom de Maîtrise, dont cet Etablissement (id est l’Académie de Peinture et de Sculpture récemment établie) a heureusement fait la séparation. En effet, comme les Arts de Peinture et de Sculpture peuvent être considérés en deux parties, la Science et l’Art, l’une Noble et spéculative, l’autre pratique, il a été très judicieux de les distinguer en deux corps".

Pourtant, en dépit de ces académies et du nom beaux-arts, l’indistinction entre artiste et artisan se perpétue et beaux-arts n’est relevé ni dans le Dictionnaire de Richelet (1680), ni dans celui de l’Académie de 1694. Furetière, autre auteur de dictionnaire du XVIIe s., prétend même que son concurrent, l’Académie française, continue à définir la peinture comme un "art mécanique". Les auteurs de dictionnaires hésitent à redéfinir le nom art, à distinguer les beaux-arts des arts, métiers et techniques, les artistes des artisans. C’est en 1752 que la distinction entre les beaux-arts et les arts apparaît dans un dictionnaire. "Ensemble des activités et des œuvres où se manifeste la recherche d’une expression artistique... Ils sont distingués des Arts proprement dits, en ce que ceux-ci sont pour l’utilité, ceux-là pour l’agrément. Les Beaux Arts sont Enfants du génie ; ils ont la nature pour modèle, le goût pour maître, le plaisir pour but". Quant à l’Académie française, elle n’enregistre beaux-arts que dans la cinquième édition de son Dictionnaire, celle de 1798.

Dans les textes, les arts libéraux sont placés bien au-dessus des arts mécaniques, les beaux-arts sont jugés comme ayant plus de valeur que les arts, etc. Les Académies de Peinture, Sculpture, Danse, Architecture ont été fondées après l’Académie française et en sur le modèle de celle-ci ; et, dans la hiérarchie des académies, l’Académie française est la première, comme si, au sommet des activités que l’on dirait de création, trônait le poète ou l’écrivain ou comme si la poésie, art verbal et surtout art d’invention, dépassait en prestige, en force, en valeur, les arts dans lesquels intervient la main ou dans lesquels l’exécution joue un rôle plus important que l’invention.

En réalité, la création d’académies n’a pas entraîné une distinction nette dans la langue entre les beaux-arts et les arts et entre les artistes et les artisans, dans la mesure où la confusion n’est pas levée à la fin du XVIIIe s. et où la question de la hiérarchie des arts n’est jamais posée. Au sommet, se trouve le Poète. Son art - la poésie - consiste à créer un univers de fiction par l’esprit seul et sans que la main intervienne dans le processus de création, alors qu’un peintre et un sculpteur travaillent un outil à la main. Comme l’esprit est supposé supérieur à la main et que l’invention ou la conception prime sur l’exécution, les arts d’invention sont considérés comme supérieurs aux arts d’exécution. Le but assigné à la poésie est de représenter des hommes en train d’agir : la représentation suit un mode narratif (épopée) ou un mode dramatique (tragédie et comédie). Telle est la mimesis dans la Poétique d’Aristote. La définition est reprise par les critiques de l’Europe classique. A l’instar de la poésie, placée au sommet des activités artistiques de l’homme, les autres arts sont définis comme mimétiques. S’ils ne le sont pas, ils doivent l’être. En conséquence, il incombe aux artistes de représenter des hommes en train d’agir et de représenter ces actions par des moyens autres que les mots ou le vers. Au XVIIIe s., le comte de Caylus, qui a été l’un des critiques d’art les plus influents de son temps, proposait aux peintres désireux de donner du lustre à leur art et de s’élever dans la hiérarchie des arts, de choisir leurs sujets dans l’Iliade d’Homère. Voici comment Lessing résume dans Laocoon les thèses du comte de Caylus : "selon son idée, l’artiste devrait se familiariser étroitement avec le plus grand poète descriptif, avec Homère, cette seconde nature. Il découvre dans l’histoire traitée par le poète grec une matière riche et inexploitée d’excellents tableaux ; il promet à l’artiste un succès d’autant plus complet qu’il suivra de plus près les moindres détails indiqués par le poète". Voici comment Lessing critique les idées de Caylus : "ce conseil confond les deux sortes d’imitation que nous avons distinguées plus haut. On veut que le peintre imite non seulement ce que le poète a imité, mais encore qu’il l’imite sous la même forme, qu’il se serve non seulement du poète comme narrateur, mais encore comme poète" (c’est-à-dire comme inventeur).

Dans le champ des arts, le but assigné aux peintres et aux sculpteurs est identique à celui que l’on assigne aux poètes, lesquels dépassent tous les artistes dans l’ordre de la représentation d’actions. Tant que la hiérarchie des arts se maintient, ce qui organise le champ des arts et régit l’emploi des mots, c’est la distinction entre les poètes ou les écrivains et les autres, dits artistes ou artisans, suivant que l’esprit ou l’entendement joue ou non un rôle dans leur travail, et ce n’est pas la distinction entre les artistes et les artisans. Pour que la peinture acquière un peu du lustre de la poésie, des peintres sont nommés poètes. Dans ce cadre, la distinction entre les artistes et les artisans est secondaire. Ne travaillent-ils pas les uns et les autres de la main, bien que, dans l’activité des peintres, l’esprit, l’entendement, la spéculation interviennent et que l’activité des autres, dits artisans, qu’ils soient horlogers, marbriers, maçons, orfèvres, teinturiers, imprimeurs, etc. soit régie par la seule routine ?

En 1806 et en 1808, Fontanes, qui était alors ministre de Napoléon, rédige les lois qui réorganisent les universités. La distinction entre le trivium et quadrivium est abolie. Les savoirs enseignés et qui ne sont plus dits arts sont répartis en sciences, lettres, droit, répartition qui est, dans ses principes, celle des universités actuelles, bien que la loi de 1968, en introduisant la pluridisciplinarité, ait tenté de la briser. Ce faisant, Fontanes et Napoléon placent les universités sous la coupe de l’Etat, alors que les universités de l’Europe médiévale et classique, tout en étant liées en partie à l’Eglise, ne serait-ce que parce la science qui couronnait les études était la théologie, étaient indépendantes du pouvoir d’Etat. La hiérarchie des arts établie dans les universités du Moyen Age (au sommet de ces arts était placée la science de Dieu) n’a pas été repensée. Au XVIIe s., la solution a été de fonder, à côté des universités, des institutions à la fois plus modernes, au sens où elles y enseignaient les beaux-arts, et plus dociles, dans la mesure où l’Etat nommait ceux qui y enseignaient et contrôlait ce qui y était enseigné. Les arts enseignés dans ces académies ont été utilisés pour célébrer le Souverain. Pour légitimer son pouvoir, le Souverain a besoin de transcendance, l’invocation du droit divin ne suffisant apparemment pas à remplir cette fonction. Les belles œuvres des artistes qu’il pensionne y suppléent. De ce fait, la poésie, où l’inspiration est censé jouer un rôle déterminant (le poète visité par les Muses est en contact avec les Dieux, les artistes et les artisans ne font qu’exécuter) est placée tout au sommet.

 

 

 

Commentaires

http://fr.wikipedia.org/wiki/Art

EN LANGUE allemande
renvoit à KÜnst
( je l 'écris personnellement avec le Umlaut ? )

Écrit par : Le Ducvert | 11 juillet 2006

On a tort de ne pas encourager plus fermement le Ducvert qui, lui non plus, n'a pas à rougir de ses compétences linguistiques. Grâce à lui, la réputation de ce blög (je l'écris personnellement avec le Umlaut) pourrait franchir le Rhin d'ici peu.

Écrit par : Héloïse | 11 juillet 2006

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