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11 juillet 2006

Artiste, artisan, art (III)

 

 

III. Art (fin)

 

 

 

L’essentiel, pour ce qui est du nom art, n’est pas la diversité de ses emplois, de nombreux mots du français étant riches d’emplois tout aussi variés, ni la création d’institutions nouvelles, mais le concept ou les concepts qui le fonde(nt). La rupture déterminante dans le concept d’art, lié au "faire" depuis l’Antiquité (il est bien faire, savoir-faire, habileté), ne se produit pas avec la création au XVIIe s. d’académies ou l’apparition de la catégorie des beaux-arts. Elle a lieu à la fin du XVIIIe s et au début du XIXe s., quand, sous l’influence de l’esthétique allemande, le concept d’art s’enrichit des significations du mot allemand Kunst. Le fait est exposé dans le Dictionnaire Historique de la Langue Française. " Au XIXe s, sous l’influence de l’allemand Kunst, le mot français art va changer de domaine. Certes, dès le XVIIe et le XVIIIe s, on pouvait parler d’un art pour désigner la peinture, la sculpture, la littérature ou la poésie, mais le concept général était lié aux oppositions nature / art, science / art, arts mécaniques / arts.... C’est l’esthétique allemande où Kunst contient une idée de "savoir", plus centrale que celle "d’activité" (le mot est apparenté à können "savoir", "connaître") qui transmet la valeur esthétique générale au français par Mme de Staël, B. Constant, puis par Stendhal et les premiers romantiques".

Le concept d’art est lié au savoir. Il devient un moyen de connaissance du monde aussi pertinent et aussi efficace, sinon plus, que la science ou la théorie. Le changement - du faire au savoir - bouleverse l’ancienne hiérarchie des arts. Peu à peu, l’art se hisse au sommet. En quelques décennies, la poésie perd son ancien prestige. Les poètes, que l’on vénérait encore au XIXe siècle, sont aujourd’hui au mieux méconnus, au pis méprisés. En 1885, la République a rendu un hommage bruyant à Victor Hugo en organisant à sa mort des obsèques auxquelles ont participé des représentants des nations du monde. Aujourd’hui, personne ne mentionne la mort d’un poète, même s’il est reconnu par ses pairs. Les recueils poétiques sont publiés au compte-gouttes et dans l’indifférence générale. En revanche, la mort d’un peintre, d’un sculpteur, d’un architecte, est généralement commentée dans les médias et la plupart des grandes expositions attirent la télévision et font l’objet, comme on dit, "d’une bonne couverture médiatique". Quand le faire définissait l’art, il était possible d’établir une gradation imperceptible entre les arts, suivant que l’esprit prenait ou non une part au faire ou à l’exécution. A partir du moment où, au cœur de l’art, est placée la connaissance révélée, un fossé se creuse entre l’artiste et l’artisan. A l’artisan le métier, à l’artiste la connaissance.

Cette conception est celle de Proust dans Le Temps retrouvé (1922), le dernier roman d’A la recherche du temps perdu. La voici : "par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de monde à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles qu’après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial". L’art est défini par le verbe savoir ("par l’art seulement, nous pouvons savoir...") et par son quasi contraire inconnu ("sans l’art, de nombreuses visions du monde resteraient inconnues"). Non seulement, l’art fait accéder à la connaissance mais aussi, à la différence de la science, à une multitude de connaissances. Proust compare même, à l’avantage de l’art, la connaissance d’univers multiples que donne l’art au sens de Kunst et celle uniforme, moins riche, restreinte, à laquelle on accède par la science. L’art dont il est question dans ce passage est la peinture. Du XVIe s. au XIXe s, c’était au poète qu’il incombait de révéler aux hommes les secrets de l’univers, le peintre se contentant d’exécuter ce que d’autres avaient conçu. Chez Proust, la peinture est élevée, en matière de moyen de connaissance, au niveau de cette science dure qu’est l’astrophysique. Dès lors, l’hypostase de l’art est possible. Non seulement l’art détrône la poésie du sommet de la hiérarchie des activités de l’esprit, mais même, dans l’esprit de millions d’hommes, il prend la place de Dieu ou d’un de ces ersatz sociaux ou politiques, tels que la nation, la loi, le peuple, la race, les masses, que l’on a voulu substituer à Dieu pendant les deux derniers siècles. L’art est un absolu. Il n’est plus exécution, étant à lui-même sa propre et seule fin. C’est le règne de "l’art pour l’art". De fait, peu à peu, au cours du XIXe s. et du XXe s., l’art effectue son assomption dans le ciel vide, d’où a été chassé le Créateur biblique et sous lequel triomphe l’immanence proclamée et assumée. Il est la seule transcendance pour des milliers d’artistes et des millions d’amateurs d’art.

Outre cette assomption de l’art, un des phénomènes les plus étranges de la France et de l’Europe moderne, du milieu du XIXe s. à aujourd’hui, est celui des avant-gardes et le fait que des artistes non seulement aient voulu rompre avec le passé, la tradition, le métier, la technique, mais aussi aient pris le parti de la Révolution et aient utilisé leur art pour saper les formes et les valeurs, morales et esthétiques, des sociétés dites bourgeoises, détestables peut-être, mais dont le mérite est d’être issues des bouleversements démocratiques du XIXe s. Ainsi, il peut paraître étrange que des artistes modernes, réunis en groupes dits "d’avant-garde" (le terme est à l’origine un terme militaire), affirment de concert qu’ils s’assignent le même objectif collectif, alors que l’art est ou est censé être création originale, singularité, savoir, idiolecte. Il est étonnant aussi que les successeurs des artistes et même des poètes qui ont été pensionnés par des souverains absolus ou des Grands du Royaume, à la gloire de qui ils ont contribué et sans que cette soumission ait suscité en eux d’état d’âme, se donnent depuis un siècle ou plus la mission de subvertir une société imparfaite, mais démocratique. Cette situation est pleine de paradoxes. A mon sens, ce n’est pas la naïveté, l’instinct grégaire, la force des illusions, la puissance des chimères, qui expliquent ce renversement, mais le nouveau concept d’art. Dans une société qui valorise le savoir, la science, la connaissance, ceux qui maîtrisent les moyens les plus efficaces de connaissance se placent de fait au sommet de la vraie hiérarchie des activités et des fonctions. Dès lors, couverts de ce prestige nouveau, le artistes peuvent regarder la société de cet Olympe imaginaire. S’ils n’étaient qu’exécutants, statut dans lequel ils étaient enfermés par leur inclusion dans les arts mécaniques et même par leur intégration à des académies, statut qu’exprime à sa manière le comte de Caylus, ils ne se donneraient sans doute pas la mission de subvertir le monde qui les fait vivre. C’est l’assomption de l’art qui les autorise non seulement à s’affranchir des règles morales, des formes esthétiques et des normes sociales en vigueur (ce qui est leur droit - je ne condamne pas leurs idées), mais aussi à inciter leurs compatriotes à déconstruire ces règles, ces formes et ces normes ou à les tourner en dérision. La nouvelle position qu’occupe leur art et la définition ambitieuse qui y est donnée fondent et légitiment leurs nouveaux objectifs.

Cette situation inédite des artistes apparaît dans un sonnet d’Arthur Rimbaud, intitulé Ma Bohème, dans lequel sont exprimés l’éloge de la vie en marge des normes sociales et la conception nouvelle de l’art. Dans ce sonnet en apparence anodin, le poète trouve un immense bonheur à vivre en marge de la société. Il adopte l’existence supposée des gitans (ces bohémiens méprisés par les bourgeois du XIXe s.), une existence caractérisée par l’errance, les nuits à la belle étoile, les haillons ou les vêtements déchirés (les "poches crevées", vers 1 ; le "paletot idéal" du vers 2 est une veste si élimée, à force d’être portée, qu’elle ressemble de plus en plus à une idée de paletot), l’insolence (son "unique culotte", vers 5, ayant un trou, il montre ses fesses aux bourgeois), la révolte (il marche les "poings", pas les mains, dans les poches). Cette errance est sanctifiée par un baptême et une communion de type nouveau : "des gouttes / De rosée à mon front, comme un vin de vigueur" (vers 11). Par quoi le poète justifie-t-il sa vie de bohème en marge des villes et des normes ? Par l’art. Féal (le mot signifie "fidèle") de sa Muse, il égrène des rimes en marchant. Son art, même s’il fait référence au métier de poète, comme l’indique rimes, terme d’art poétique - art au sens de "savoir-faire", n’est pas celui du métier, ni de l’habileté, ni du savoir-faire. Ce n’est pas de l’art au sens classique du terme. Son art est connaissance du monde réel. La nuit, écrit-il, il écoute les étoiles. Le chant des étoiles, que personne n’a entendu, avant que les astrophysiciens contemporains n’aient appris à le capter, lui est accessible, à lui poète et à lui seul. Les étoiles émettent un chant (un froufrou) qu’il a appris à écouter. Lui qui consacre sa vie à son art et qui, pour cela, accepte de vivre en bohémien, il connaît l’infiniment grand et il est en mesure de le révéler. Il accède aux secrets du monde en même temps qu’il s’affranchit des normes et des règles en vigueur dans sa société. C’est en vertu de cette connaissance qu’il s’affranchit des normes sociales et même qu’il renverse nos croyances esthétiques. Ne hisse-t-il pas dans le dernier vers (bien entendu, il faut faire la part de la désinvolture ironique dans cette provocation) le pied organe de la marche, au niveau du cœur, seul organe, dans nos croyances, de la sensibilité esthétique ?

 

En Occident, où les activités artistiques connaissent une ampleur inouïe dont aucune autre civilisation antérieure n’a sans doute jamais fait l’expérience (je parle de l’ampleur, pas de l’activité artistique), les concepts auxquels renvoient ces termes sont sans cesse affectés par des tentatives qui visent à les repenser, à les faire éclater, à les reconstruire, à les charger d’enjeux nouveaux, en liaison avec l’évolution des idées et des sociétés. Les mots ne révèlent rien d’intéressant du monde si on les étudie pour eux-mêmes, sans les mettre en relation avec le monde, la sensibilité, la culture. Les sens ne sont pas définitifs non plus. Ainsi, il arrive aujourd’hui encore que la distinction opérée au XVIIIe s entre artiste et artisan ne soit pas observée, de la même manière que la distinction que les anciens Romains faisaient entre l’art et le savoir ou l’art et la connaissance a été abolie au cours du XIXe s, à partir du moment où le nom art a pris quelques-unes des significations de Kunst. Bref, rien n’est tranché, établi ad vitam aeternam, donné et donné pour toujours. L’essentiel n’est pas le mot ou les significations du mot, mais les concepts qui construisent les significations, en liaison avec les réalités du monde et les tentatives que nous faisons sans cesse de les penser et de les nommer pour mieux les penser.

 

 

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