Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12 juillet 2006

Conservateur

 

 

En latin, conservator signifie "sauveur". Cicéron l’emploie suivi de urbis avec le sens de "sauveur de Rome". C’était aussi un titre donné à ceux qui, Dieux, étaient chargés de sauver l’Etat ou les institutions ou qui, hommes, avaient sauvé ou préservé la République, la patrie, Rome, l’empire, la liberté : conservator rei publicae, patriae, urbis, imperii, libertatis. En 1940, De Gaulle aurait été nommé, si le latin avait été encore en usage,  conservator patriae ou conservator rei publicae. Ce sens s’est maintenu en français. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), conservateur est défini par "celui, celle qui conserve", qui explicite la seule syntaxe du nom, non son sens. En revanche, les exemples sont éclairants. Ce sont : "Dieu est le Créateur et le Conservateur de toutes choses" et "le prince est naturellement le conservateur des biens et de la liberté de ses sujets". L’un et l’autre sauvent, maintiennent, préservent ce qui est, comme le conservator latin.

Le nom conservateur est attesté en français pour la première fois au XIIIe siècle dans un contexte juridique et il désigne "celui qui est chargé de maintenir un droit, un privilège". Dans la langue latine en usage au Moyen Age, c’est un procureur ou un délégué, chargé de défendre, dans le système féodal, les intérêts ou les droits d’une communauté ou d’une institution. Dans ce sens, il est encore en usage en français. Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), le relèvent comme "titre de dignité et de charge", comme dans "conservateur des privilèges de l’Université" ou "contrôleur et conservateur des hypothèques" et, dans la huitième édition (1932-1935), dans "conservateur du cabinet des médailles, du cabinet des antiques, etc.". Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), les Académiciens donnent une explication plus longue de conservateur, entendu dans le sens de "celui qui est chargé de maintenir" un droit ou une institution : c’est un "fonctionnaire chargé de gérer et d’entretenir des biens appartenant à l’État ou à une collectivité, d’enrichir les collections existantes et de les faire connaître au public", comme dans "conservateur de musée", "conservateur du département des estampes", "conservateur en chef ou adjoint de bibliothèque".

En latin, conservator n’est jamais adjectif. En français, il commence à être employé comme adjectif dans les luttes politiques à partir de 1795. Il qualifie le gouvernement dit conservateur, parce qu’il "protège du désordre". Le sens est le même que celui du latin conservator, mais, par rapport au latin, c’est l’emploi qui a changé : il n’est plus un nom, mais un adjectif, et ce n’est plus Dieu qui conserve l’Etat, mais le gouvernement qui tente d’éviter à la France de s’abîmer à nouveau dans la tourmente révolutionnaire. Comme adjectif, il désigne, non une personne, mais une qualité. En 1815, chez le libéral Benjamin Constant, hostile à tout retour de la France à l’Ancien Régime, il désigne dans esprit conservateur la qualité (en l’occurrence négative) de celui qui est "opposé à toute innovation". Tel est le sens moderne, dépréciatif ou péjoratif, qui s’impose pendant le XIXe siècle. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens citent l’exemple du parti conservateur (les Tories, qui exercent le pouvoir en Grande-Bretagne, en alternance avec les libéraux, puis avec les travaillistes), dont ils disent qu’il "défend des principes de l’ordre social, des idées et des institutions du passé". Cet emploi d’adjectif fait évoluer le sens du nom. "On dit aussi comme nom, écrivent les Académiciens, un conservateur ou les conservateurs" et, dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, ce nom désigne, quand il est employé en politique, comme en Grande-Bretagne, une "personne qui défend les principes de l’ordre social existant, les idées et les institutions du passé". Adjectif qualifiant les Tories, il transpose ou traduit l’adjectif anglais conservative, que les Anglais ont emprunté à l’ancienne langue française, où conservatif est attesté au XVe siècle. Il est parfois employé au XIXe siècle pour désigner les Tories britanniques. Les Dictionnaires de l’Académie française ne le relèvent pas, mais il est relevé par Littré dans le sens de "qui a la faculté de conserver", en parlant de choses, comme dans la phrase de Palissy (XVIe siècle) : "le nitre est un sel conservatif et qui empêche la putréfaction", et dans le Trésor de la Langue française, qualifiant des choses, dans le sens de "dont c’est le propre de conserver, de maintenir hors de toute altération", comme chez Valéry (1936) : "les formes que la vue nous livre à l’état de contours sont produites par la perception des déplacements de nos yeux subjugués qui conservent la vision nette. Ce mouvement conservatif est ligne". Le nom et adjectif conservatif est tombé en désuétude, puisque l’industrie alimentaire y a préféré conservateur pour désigner un "additif empêchant l’altération des aliments qui ne sont pas destinés à la consommation immédiate".

Dans le Trésor de la Langue française, le sens du mot est expliqué à partir d’une cascade de distinctions si diverses qu’elles en obscurcissent le sens : ces distinctions tiennent à la classe (animés ou inanimés) de ce que désigne ou qualifie le mot, nom ou adjectif, et à celle du complément, choses ou personnes, introduit par de. Il faut se reporter à Littré pour comprendre le sens de conservateur. Dans le Dictionnaire de la Langue française, le sens du nom ou de l’adjectif est, quand il se rapporte à la politique, à la fois historique et relatif : historique, au sens où il est lié aux luttes politiques qui ont suivi la Révolution et que la Révolution a exacerbées, et où il désigne ou il qualifie les vaincus de l’histoire (Le Conservateur, écrit Littré, est le "titre d’un journal qui dans les premiers temps de la Restauration défendit les principes de l’autorité et de la légitimité contre ceux de la liberté et du droit populaire") - ce qui explique que, dans tous ces emplois, le sens soit dépréciatif ; relatif, parce que conservateur ne prend un sens que quand il est opposé à libéral, à moderne ou à progressiste : "dans le langage politique, le parti conservateur est celui qui est opposé au parti qui poursuit le renouvellement des sociétés". "S’opposer au parti qui poursuit le renouvellement des sociétés", c’est jouer le rôle du Mal entravant le Bien. Conservateur est ce que progressiste, libéral ou moderne ne sont pas : non pas seulement un contraire, mais un manque.

Il n’est rien de plus aisé et de plus commun que de qualifier x ou y de conservateur, puisque ce mot, qu’il soit adjectif ou nom, n’a pas de sens objectif. Qui aujourd’hui est "opposé à toute innovation" ? Celui qui tient à conserver ce qu’il a acquis de haute lutte, par le chantage, la menace, le racket ? Ou celui qui exige que les nantis abandonnent quelques-uns de leurs avantages ? En Iran, le pouvoir en place est révolutionnaire : s’il tient à conserver quelque chose, c’est les $ du pétrole, du gaz, du caviar, des pierres précieuses et de toutes les autres sources d’enrichissement rapide. Même si ce pouvoir qui fait dans la révolution permanente était français, il ne serait pas traité de conservateur. S’il l’est, c’est à tort et par des journalistes qui s’imaginent qu’ils en sont l’antithèse exacte, parce que, eux, ils croient être modernes ou libéraux, parce qu’ils se disent "progressistes" et parce qu’ils vont toujours dans le sens de l’histoire, là où le courant est le plus fort.

 

 

Les commentaires sont fermés.