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26 juillet 2006

Pouvoir

 

 

 

 

 

 

L’emploi de pouvoir comme nom (le pouvoir) est ce que les grammairiens nomment un infinitif substantivé, comme dîner a donné le dîner, devoir le devoir, déjeuner le déjeuner, souper le souper, aller l’aller, etc. En réalité, rien n’est plus trompeur que de placer pouvoir dans cette liste. Sa présence parmi les infinitifs employés comme noms, et recensés comme tels dans les dictionnaires, laisse accroire que pouvoir est un verbe, comme le sont souper, dîner, aller, etc. Il n’en est rien. Il suffit d’en observer les emplois pour s’en convaincre. Dîner, souper, vivre, manger, aller peuvent s’employer seuls, sans complément, ou suivis d’un complément, direct ou indirect : dîner seul, dîner d’un plat surgelé, manger de la viande, etc. Pouvoir n’est employé dans une phrase que suivi d’un infinitif. Dans la phrase "peut-il dîner à notre table ?", il n’y a qu’une seule action exprimée ou, comme on dit savamment, un seul procès (au sens de "processus") : c’est celui de dîner. "Peut-il" ne désigne pas de procès, mais une modalité sous laquelle se réalise le procès de dîner. En réalité, pouvoir est un auxiliaire exprimant l’éventualité ou la potentialité, comme avoir et être sont des auxiliaires (d’aspect ou de conjugaison) servant à former les temps composés des verbes ou comme venir de, être sur le point de, commencer à, etc. sont des auxiliaires qui présentent le procès du verbe à l’infinitif comme achevé, près de se réaliser ou en cours de réalisation.

Ce fait a des conséquences, qui, à ma connaissance, n’ont jamais été tirées. Le pouvoir est, pense-t-on, une réalité attestée ou établie du monde, comme le sont le dîner, le souper ou l’aller. En fait, le pouvoir est une modalité de l’action. Il est ce qui rend l’action possible. Ce qui importe, ce n’est pas qu’il ait une réalité, c’est qu’il permette de faire quelque chose et que, grâce à lui, des citoyens élus puissent agir sur les choses et le monde. Dans son Cours familier de philosophie politique (2001), Pierre Manent montre que le pouvoir est impuissant et qu’il n’agit plus sur les choses ou sur les hommes. C’est la thèse de l’impuissance de fait des pouvoirs régulièrement élus, qui sont au nombre de deux : pouvoir législatif et pouvoir exécutif. Le pouvoir législatif, qui est censé légiférer, vote sous le nom de lois des milliers de pages qui sont des professions de foi ou de simples vœux rendant obligatoire ce qui est de l’ordre de l’impossible (l’égalité des chances) ou interdisant ce qui est de l’ordre du fait (l’exclusion ou le chômage). Quant au pouvoir exécutif, censé appliquer les lois, il est évidemment impuissant à faire entrer dans les faits les professions de foi ou les vœux exprimés par le législateur. Manent explique cet état de choses par le fait que les modernes aspirent à un espace public sans contrainte, sans devoir, arasé, vide de toute institution. De fait, pouvoir et capacité à agir sont dissociés, laissant le champ libre aux forces occultes qui ne dépendent pas du suffrage, mais qui tiennent leur puissance de l’argent dont elles disposent d’abondance, de leur position dans l’appareil d’Etat, de leur capacité à influer sur l’opinion. Alain Finkielkraut, dans L’Imparfait du présent (2002), décrit ce phénomène, au sujet des médiateurs : "Qu’ils soient ou non intégrés dans des grands groupes industriels et multimédias, ces journalistes voient bien que les décisions politiques échappent aux gouvernants, ils sont aux premières loges pour constater le divorce de la politique et de la puissance. C’est forts de cette faiblesse que les plus impertinents convoquent les élus du peuple le sourire aux lèvres, qu’ils les rudoient, qu’ils les tutoient, qu’ils leur coupent la parole quand ça leur chante, qu’ils les félicitent quand ils les entendent penser comme eux". Ce qui est nommé divorce de la politique et de la puissance est une autre manière de désigner le divorce entre le pouvoir et les puissants. Un autre écrivain, Renaud Camus, lucide sur les puissants du jour ou du monde. Dans Etc. (1997), il écrit, à l’article "pouvoir" : "Le véritable pouvoir (c’est-à-dire la puissance), celui dont l’oppression se fait vraiment sentir, et qui n’exerce aucune espèce de fascination, lui, mais suscite un constant désir de résistance, au contraire, c’est le consensus mou, la doxa, le ce-qui-va-sans-dire, la pensée bien pensante, le sympa, le politically correct et l’idéologiquement conforme. Si ce pouvoir-là est obscène et oppressant, c’est qu’il se présente toujours comme opprimé, alors qu’il dispose en fait de tous les leviers de commande de la pensée".

Il n’est pas insignifiant que puissant, l’adjectif tiré de l’ancien participe de pouvoir ait pris le dessus sur l’infinitif devenu nom. Un adjectif désigne une qualité, et non une modalité ou un procès. En ôtant toute validité à l’ancien infinitif pouvoir, c’est comme si l’attribut ou l’essence ou l’être avait remplacé le faire. Le mépris dont les pouvoirs institués sont accablés, parce qu’ils sont impuissants à agir ou qu’ils ont été privés de toute capacité à agir, ainsi que le succès de mots gouvernance, experts, contre-pouvoirs (qui sont les puissants du monde) ou encore pouvoir judiciaire (alors qu’aucun juge ne tient le pouvoir qui lui est prêté d’un suffrage) attestent ce bouleversement de l’ordre symbolique, comme si désormais la capacité à agir sur les choses et les hommes ne tenait plus d’une élection - c’est-à-dire d’une volonté légitimée par les citoyens -, mais de la force primaire ou occulte, jamais jugée, que donne l’argent ou une influence dans l’opinion.

 

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