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27 juillet 2006

Lumière des livres 14

 

 

 

Frances Amelia Yates, The Art of Memory, 1966 ; traduction française par Daniel Arasse, L’Art de la mémoire, Bibliothèque des Histoires, Nrf, éditions Gallimard, 1975.

 

 

 

Madame Frances Amelia Yates (1899-1981), spécialiste de la Renaissance européenne, a enseigné à l’Institut Warburg de l’Université de Londres. Outre ses travaux sur la pensée occultiste et le néo-platonisme du XVIe siècle, deux livres l’ont rendue célèbre dans le monde : Giodarno Bruno et la Tradition hermétique (1964) et L’Art de la mémoire (The Art of Memory, 1966). Pourquoi relire un ouvrage publié il y a quarante ans, alors que les ouvrages de sciences humaines sont, pour la plupart d’entre eux, obsolètes au bout de deux ans ? C’est que L’Art de la Mémoire est un livre fondateur, toujours neuf et jeune, comme une eau de source. Mme Yates aborde une question méconnue et qui nous concerne tous, puisque l’instruction que nous avons suivie a été fondée en partie sur la maîtrise de techniques de mémorisation, que ce soit l’apprentissage par cœur, l’acquisition d’une méthode ou la visualisation par des sommaires ou des tables de résumés analytiques de connaissances. L’art de la mémoire n’a jamais formé une discipline propre. Au cours de l’histoire de l’Occident, il a été lié à diverses disciplines : l’éloquence, l’invention littéraire, l’anthropologie, la rhétorique ou la maîtrise de la parole publique, la peinture, l’architecture, la philosophie, la morale, la théologie. Autrement dit, étudier, comme le fait Mme Yates, à la fois les principes de cet art, tels qu’ils ont été établis dans l’Antiquité et, plus particulièrement, dans l’Ad Herennium, ouvrage anonyme écrit en 80 avant le début de l’ère chrétienne, et longtemps attribué à Cicéron, puis les avatars qu’a subis cet art au Moyen Age et à la Renaissance, c’est aussi étudier ce qui a fondé la pensée, la transmission, l’éducation, l’art – et donc tenter de comprendre à la fois ce que nous sommes ou ce qui fait l’essence de la culture en Occident et, en comparant ce qui fut à ce qui est, de comprendre ce que nous sommes devenus.

Les auteurs de l’Antiquité distinguaient à juste titre deux mémoires : la mémoire dite naturelle, celle qui fait que nous nous souvenons de tel fait passé, de tels mots dits ou entendus, de telles réalités anciennes ou disparues, et la mémoire dite artificielle – celle qui forme l’art de la mémoire – ou ensemble de techniques grâce auxquelles nous pouvons trouver ou découvrir des idées, des pensées, des choses, des mots, des connaissances, les intégrer à notre présent et nous en souvenir. Mme Yates tient à distinguer l’art de la mémoire de la mnémotechnique, comme la phrase factice mais où est donc Ornicar ? faite des conjonctions de coordination de la grammaire française : mais, ou, et, donc, or, ni, car. C’est un art qui suppose une pensée, une transmission et aussi une invention ou la possibilité d’inventer des formes visuelles ou verbales. Bien entendu, cet art apparaît en Grèce et à Rome dans des sociétés dont les caractéristiques sont un usage presque exclusif de la parole, le coût élevé des supports de l’écriture, les tablettes de cire sur lesquelles des notes sont graves, difficiles à stocker et qu’il faut effacer. La mémoire (artificielle) est l’une des cinq étapes (inventio, dispositio, élocutio, memoria, acta) de l’art de persuader, ou rhétorique, auquel étaient initiés ceux qui avaient à prononcer des discours en public, que ce soit dans les procès (judiciaire), dans les assemblées (délibératif) ou lors de cérémonies (épidictique). Ce sont surtout les ouvrages écrits par les Romains et sans doute inspirés par des ouvrages grecs qui ont été conservés : Ad Herennium, De Oratore et De Inventione de Cicéron et L’institution oratoire de Quintilien, lequel est moins enthousiaste que Cicéron sur les bienfaits de l’art de la mémoire.

L’art de la mémoire, c’est l’art de trouver des lieux adéquats et d’y disposer des images parlantes. Ainsi, pour trouver des arguments propres à persuader et s’en souvenir, il fallait se représenter mentalement un bâtiment, villa ou temple, fait de plusieurs lieux obligés : atrium, péristyle, salle à manger, cuisine, chambres à coucher, etc. Dans chacun de ces lieux, disposés dans un ordre connu, était placée une image parlante, de préférence une image effrayante, qu’il était aisé de se remémorer et qui était en relation avec les faits à évoquer ou avec un argument décisif. On distinguait deux sortes d’images, les images de choses et les images de mots. Lorsqu’il prononçait son discours, l’orateur n’avait plus qu’à se représenter les lieux et les images : il pouvait ainsi, sans hésiter, déployer ses arguments et convaincre son auditoire. Ce qui justifiait cet art fondé sur les lieux et les images, c’était le constat que l’on souvenait plus facilement de ce que l’on avait vu que de ce que l’on avait entendu et que le sens de la vue était plus efficace que les autres sens pour graver dans son esprit les faits, les idées (ce mot vient d’un mot grec qui signifie " voir "), les mots.

Au Moyen Age, cet art survit, mais il se transforme, et cela, pour plusieurs raisons. D’abord, les sociétés ont changé. Ensuite, les textes antiques ont, pour une part importante d’entre eux, disparu ; ou ils sont tronqués. Ad Herennium est connu, mais il y manque des parties. Enfin, l’art de la mémoire est déplacé de la rhétorique (où il prend tout son sens) à l’éthique. Ce sont les Dominicains et leurs inspirateurs, les philosophes scolastiques, Albert le Grand, Saint Thomas d’Aquin, qui font de la mémoire une question d’éthique et remplacent la recherche d’arguments propres à persuader par ce qu’ils nomment les intentions spirituelles. Ils opèrent ce déplacement, en alléguant l’autorité de Cicéron qui classe la mémoire comme une vertu dépendant, avec l’intelligence et la providence, de la prudence. De fait, les lieux et les images de l’art antique de la mémoire, laïque et indépendant de toute croyance, sont utilisés pour se remémorer le système des vertus chrétiennes et des vices opposés et pour alimenter les représentations du Paradis et de l’Enfer. La peinture des XIIIe et XIVe siècles en est nourrie. Les fresques de l’église Santa Maria Novella à Florence ou celles qu’a peintes Giotto dans la chapelle Arena à Padoue, entre autres, sont pleines d’images de vertus (la Charité) ou de vices (l’Envie) placées bien en vue dans un cadre et dans un lieu donné, comme l’enseignaient les Ars memorativa de cette époque. La Divine Comédie de Dante ou Le Roman de la Rose tiennent en partie ce qu’ils sont de cet art de la mémoire.

A la Renaissance, les innombrables arts de la mémoire qui sont publiés se débarrassent de l’ambition mystique qui animait les Dominicains. De même les lieux et les images utilisés pour se remémorer les choses et les mots changent : ce ne sont plus les églises, mais les théâtres, dont les célèbres théâtres de la mémoire de Camillo et de Fludd (le Globe Theater de Shakespeare). Hostile à cette mémoire des lieux et des images, de plus en plus complexe, représentée de plus en plus souvent par des cercles concentriques, comme chez Raymond Lulle, le protestant Ramus développe une mnémotechnique fondée sur les diagrammes, les arbres, les sommaires, l’écriture, qui annonce les méthodes modernes de mémorisation. La mémoire peu à peu s’efface, comme moyen de connaissance, devant la méthode. C’est à la fin du XVIe siècle que le mot méthode se généralise. Descartes donne à cette rupture un fondement philosophique.

 

On comprend mieux, après avoir lu ce livre, pourquoi il est urgent de le relire (ou, si ce n’est déjà fait, de le lire). Mme Yates change la vision que nous avons de la Renaissance, non pas celle de la rationalité et des langues vulgaires, à laquelle l’enseignement nous a initiés, mais une Renaissance hostile à la scolastique, faite de textes en latin, marquée par la spéculation philosophique, par l’occultisme (Giordano Bruno), par la recherche effrénée d’images et d’emblèmes, par la magie. A posteriori, ce livre révèle en négatif les impostures de la mémoire, de la repentance mémorielle, des injonctions à la vigilance (les " yeux ouverts ") afin d’éviter que le passé se reproduise, etc. Ces injonctions (esclavage, rôle négatif de la France outremer, CRS SS, etc.) n’ont rien de l’art antique de la mémoire, qui était laïque ; toutes idéologiques, elles tentent de contraindre chaque citoyen, non pas à se remémorer quoi que ce soit, ni même à découvrir ou à trouver de nouvelles formes, mais à intérioriser l’idéologie officielle ou dominante ou celle des Puissants. Si l’art de la mémoire moderne tient d’une mémoire, c’est des Dominicains : les intentions spirituelles, les vertus et les vices, le Paradis et l’Enfer, la béatification et la diabolisation. Les grands prêtres de la mémoire moderne croient qu’ils sont progressistes ; c’est dans Moyen Age de la scolastique triomphante qu’ils plongent.

 

 

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