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14 août 2006

Mythologies intellotes 17

 

Plébiscite

 

 

C'est un mot latin composé du nom plebs, désignant la plèbe (id est le peuple), et du nom scitum au sens de "décret", du verbe scisco "agréer" ou "décider". C’est donc, mot à mot, une "décision du peuple". A Rome, au plébiscite, s’opposait le senatus-consulte, décision du Sénat ou, par rapport à la plèbe, la décision des classes supérieures.

Le mot est attesté en français au milieu du XIVe siècle à propos de l’histoire romaine et dans le sens de "décret du peuple". "Plébiscite était appelé un établissement (au sens de lois ou de décisions établies) que la menue plèbe faisait en sa cour par ses tribuns et par ses édiles et par ses magistrats". Les auteurs de dictionnaires expriment ce sens historique dans une langue contournée. Les Académiciens en 1762 le glosent par "décret émané du peuple romain convoqué par tribus" (que sont ces tribus ?) ; Littré se contente de reprendre la définition du Dictionnaire de l’Académie française ("décret de la plèbe romaine convoquée par tribus") qu’il a l’idée d’illustrer d’une explication tirée de Montesquieu : "les plébéiens gagnèrent ce point, que seuls, sans les patriciens, ils pourraient faire des lois qu’on appela plébiscites.... ainsi il y eut des cas où les patriciens n’eurent point de part à la puissance législative" ; les auteurs du Trésor de la Langue française, en citant des "comices", n’éclairent guère la question : "décision prise par la plèbe réunie en comices sur une question proposée par un tribun". Seuls les extraits qui illustrent la définition permettent aux lecteurs de se faire une idée assez précise de ce qu’est un plébiscite dans la Rome antique : "les comices de la plèbe ne délibéraient que sur les intérêts de la plèbe, ne nommaient que les chefs plébéiens et ne faisaient que des plébiscites. Il y eut longtemps à Rome une double série de décrets, sénatus-consultes pour les patriciens, plébiscites pour la plèbe". Tel est le sens historique.

On sait l’admiration que les philosophes et les hommes politiques de la fin du XVIIIe siècle vouaient à la Rome antique, surtout à sa république. Ils ont donc sorti le nom plébiscite de son contexte historique pour l’appliquer aux divers modes de suffrage en vigueur dans les cantons suisses. Ils y ont donné un sens favorable, comme Voltaire, en 1776, laissant entrevoir la possibilité d’user du plébiscite pour ébranler la monarchie absolue : "dans l’ancienne Rome et même encore à Genève et à Bâle, et dans les petits cantons, ce sont les citoyens qui font les plébiscites, c’est-à-dire les lois". En 1843, le théoricien du socialisme, Proudhon, qui rêvait de démocratie directe, emploie plébiscite dans le sens de référendum : c’est, écrit-il, le "vote direct du corps électoral par oui ou non sur une proposition qu’on lui soumet" ou encore "la souveraineté est au peuple ; le plébiscite est la loi suprême". Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), maintiennent la confusion entre le plébiscite et le référendum : "Il se dit, dans la langue politique de notre temps, d’un vote par lequel le corps électoral, comprenant l’universalité des citoyens, se prononce sur une résolution, une loi, une proposition qui lui est soumise" et ils citent, pour l’illustrer, les plébiscites de 1851 et de 1870.

Ce sont les faits ou la dure expérience du réel qui ont discrédité – mais pas pour longtemps – le plébiscite – en particulier l’utilisation qu’en fit Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III, qui usa du plébiscite pour mettre fin à la République et établir son pouvoir sur la France. Littré, qui était positiviste et républicain, évoque, dans son Dictionnaire de la Langue française, lequel traite surtout de la langue française des siècles classiques (XVIIe et XVIIIe siècles), cette douloureuse expérience du plébiscite : "en 1852 (en fait, il y en eut deux : en 1851 et 1852), vote qui appela le prince Louis Bonaparte à la présidence décennale, et, plus tard, à l’empire". Dans son Histoire des Français (1924), Bainville rappelle l’usage qui a été fait du plébiscite : "Louis-Napoléon annonçait son intention de rétablir l’empire héréditaire et de prendre le nom de Napoléon III. Le 21 novembre 1852, un nouveau plébiscite l’approuvait à une majorité encore plus écrasante que l’année précédente. Le peuple français avait adopté l’empire autoritaire".

C’est dans le Trésor de la langue française que plébiscite est distingué de référendum : c’est la "résolution soumise à l’approbation du peuple et conférant le pouvoir à un homme ou approuvant sa prise de pouvoir" et le "vote sur cette résolution". Pourtant, les hommes politiques rescapés de la IIIe République ont tenté de rétablir l’ancienne confusion, comme le rappelle de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre (1959) : "ces délégués ne se firent pas faute d’assimiler le référendum du général De Gaulle au plébiscite de Bonaparte et du Prince-Président". D’ailleurs, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) considèrent comme vieilli le sens "référendum" de plébiscite. Dans la langue moderne, plébiscite a pris un sens étendu. Il signifie "opinion de fait, clairement et nettement formulée par une grande proportion d’individus d’un groupe donné (adhérents, lecteurs, consommateurs), marquant leur adhésion à quelqu’un, leur préférence pour quelqu'un ou pour quelque chose". De ces consommateurs qui ont opté pour telle marque de lessive au détriment de telle autre, on dit qu’ils l’ont plébiscitée.

C’est par le mot plébiscite, honni des républicains, que Renan, républicain lui aussi, mais professeur au Collège de France, a, dans une célèbre conférence qu’il a prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882, défini la nation. Ce n’est pas la race, ni la langue, ni la religion, la communauté d’intérêts, ni la géographique qui font une nation, mais un principe spirituel. "L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! Je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique".

Pour comprendre cette conception, il faut la replacer dans le contexte historique de l’annexion par le Reich allemand, après la défaite de 1870, de l’Alsace et de la Moselle. Avant cet événement qui l’a traumatisé, Renan accordait un rôle déterminant aux lignées, à la race, à l’inné, à la langue, etc. dans la formation des groupements humains. La déroute de 1870 a tout changé. Bismarck a justifié l’annexion de 1870 par l’identité de langue et de "race" entre les Alsaciens et Mosellans et les Allemands. Renan, hostile à cette annexion, s’est appuyé sur le départ en exil, en France, en Algérie ou en Egypte, de nombreux Alsaciens et Mosellans pour opposer aux Allemands la libre décision, la volonté des gens, etc., comme il le dit explicitement dans la suite de sa conférence : "Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : "Tu m’appartiens, je te prends". Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir". Autrement dit, sans la déroute de 1870 et sans les conséquences qu’elle a entraînées, Renan n’aurait sans doute jamais défini la nation comme un plébiscite de tous les jours.

La définition de Renan a été exhumée il y a quelques années des rayons poussiéreux des bibliothèques où elle dormait paisiblement pour être assimilée au "vouloir vivre ensemble" des idéologues du sans frontières et même aux hurlements "tous ensemble, tous" des supporteurs de l’Olympique de Marseille. C’est la présence de nombreux immigrés qui a incité les idéologues à ressusciter cette conception historiquement datée de la nation et de la transporter dans la France moderne. Est français celui qui demande à l’être ou celui qui, venant d’anciens territoires français (l’Algérie) ou placés sous la souveraineté de la France (les colonies), manifeste son désir, comme les réfugiés alsaciens de 1870, d’être ou de rester français. C’est par la bande ou par ce biais, pour répondre à des objectifs étranges, que le terme de plébiscite, discrédité dans la politique progressiste, a retrouvé son lustre. Il est vrai que, pour que la manipulation soit enclenchée, le texte de Renan a été tronqué et que seul un court extrait en est cité ; de fait, il est loisible de donner à plébiscite de tous les jours n’importe quelle signification et de le faire coïncider avec la situation actuelle. Dans le texte de Renan, la phrase qui comprend plébiscite de tous les jours est précédée de celle-ci : "Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune". Le plébiscite de tous les jours est un "principe spirituel" ; les Modernes en ont fait un slogan. Ce qui importe dans ce "principe", ce sont les sacrifices faits et ceux qui sont à faire. C’est aussi le long passé commun qu’il suppose. Replacé dans son contexte, le plébiscite de tous les jours n’a rien en commun avec le "vouloir vivre ensemble" des idéologues ou le "tous ensemble, tous" des supporteurs de football.

 

 

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