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16 août 2006

Autonomie, autonome

 

 

 

 

Le nom autonomie et l’adjectif autonome, bien qu’ils soient empruntés au grec, sont des mots modernes du double point de vue historique et idéologique. En grec, autonome a deux sens que l’on retrouve en français. Il signifie "qui se régit par ses propres lois, indépendant" en parlant d'États et "qui agit de soi-même, volontairement ou spontanément" en parlant de personnes. Autonomie est attesté pour la première fois en 1596 au sens de "fait de se gouverner d’après ses propres lois". Cette attestation dans un dictionnaire bilingue français allemand est isolée. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, autonomie est relevé avec le sens de "liberté dont jouissaient sous les Romains les villes qui avoient conservé le droit de se gouverner par leurs propres lois". Après 1815, autonomie s’étend à d’autres réalités que celle de l’histoire ou de la politique : ainsi à la philosophie, avec le sens "d’indépendance", comme dans l’exemple tiré d’une traduction de Kant : "(le serment) ôte toute autonomie à la raison".

Comme le nom autonomie, l’adjectif autonome est récent. Il est employé pour la première fois dans l’Encyclopédie (1751) de d’Alembert et Diderot dans le contexte de l’histoire ancienne : c’est un "titre que prenaient certaines villes de Grèce qui avoient le privilège de se gouverner par leurs propres lois". L’auteur de cet article précise que ce titre "est conservé sur plusieurs médailles antiques". De l’histoire ancienne, le terme est passé dans le monde moderne. Il sert à désigner, quel que soit le contexte politique ou historique, toute communauté humaine ou toute institution "qui se gouverne selon ses propres lois" (Larousse du 19e siècle). Comme le nom autonomie, l’adjectif autonome s’est étendu, à partir de cet emploi historique et politique, à la morale, à la métaphysique, à la philosophie. A partir du début du XIXe siècle, il se dit d’une personne qui, par analogie avec une ville ou un pays, établit ses propres règles de conduite, de mœurs, de raisonnement, etc. Littré cite cet exemple : "quelques penseurs autonomes, La Bruyère, Fénelon et d'autres, entraînés par la tendance que les Cartésiens avaient donnée à l’esprit de leurs contemporains, se frayèrent des routes nouvelles".

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux mots autonomie et autonome sont suivis d’une seule acception relative à l’histoire ancienne. Littré consacre dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) deux articles succincts à autonomie ("droit que les Romains avaient laissé à certaines villes grecques de se gouverner par leurs propres lois" et "par extension, indépendance") et à autonome ("qui jouit de l’autonomie" et "figuré, qui se fait sa règle à soi-même"). La brièveté de ces articles et les deux seules citations qui les illustrent témoignent que ces deux mots étaient d’un usage restreint jusqu’au milieu du XIXe siècle. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens, comme Littré, donnent à ces deux mots deux acceptions ("possibilité de s’administrer librement dans un cadre déterminé" et "indépendance, possibilité d’agir sans intervention extérieure" et même spécialement "capacité de fonctionnement d’un véhicule à moteur entre deux ravitaillements en carburant et sans intervention extérieure").

En revanche, les amples articles qu’y consacrent les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) comptent de nombreuses citations. Autonome et autonomie ont chacun sept acceptions. Ce qui caractérise ces deux mots en français moderne, c’est l’extension de leur emploi à toutes sortes de domaines et de réalités, que ces réalités soient des choses, des institutions ou des personnes : nations, syndicats, collectivités, provinces, régions, budgets, pouvoirs, villes, caisses, ports, régies de transports, personnes, créatures, existences, vies, artistes, œuvres d’art, consciences, volontés, mécanismes, troubles, affections, maladies, éléments, unités, etc. ; les domaines étant la politique, l’histoire, la société, la médecine, l’art, les techniques, la pédagogie, la philosophie, la psychologie, l’anatomie, etc. : en bref les sciences humaines et sociales.

Ces deux mots sont d’un emploi si étendu qu’a été dérivé de l’adjectif autonome le verbe autonomiser dans le sens de "donner l’autonomie", comme si ce processus résumait l’idéal moderne qu’exprime Amiel (Journal intime, 1866) : "c’est te déclarer libre, indépendant, sans maître, sans obligation ; c’est par conséquent t’affranchir de la loi morale. Le principe de ton quiétisme, c’est donc un refus d’obéissance, c’est une sécession et en quelque sorte une révolte. Si dur, si triste, si pénible que soit l’isolement, il flatte néanmoins notre instinct d’antivasselage ; il nous crée une autonomie altière et entière, il nous fait souverains, souverains sans sujets, sans puissance, sans grandeur, mais n’ayant à s’humilier devant rien ni devant personne".

L’idéal moderne du sujet affranchi est condensé dans l’autonomie obligatoire. Le sujet ne dépend plus que lui-même. Il lui incombe de trouver en lui-même ses propres règles, quelles qu’elles soient, même si elles le poussent à tuer ou à nuire à autrui. Personne ne lui impose quoi que ce soit. Il se crée lui-même. Il se fait Dieu. Il n’a pas d’autre transcendance que lui-même ou que son libre arbitre, il est à lui-même sa transcendance. Hitler, Lénine, Mao, Staline, Pol Pot, Castro, et autres grands criminels ou même tueurs en série ne sont pas adulés par hasard. Ils trouvent en eux-mêmes leurs propres règles de conduite, de morale, de comportement, qu’ils imposent à leurs victimes. Ils réalisent l’idéal moderne d’autonomie.

 

 

 

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