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17 août 2006

Oxymore

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire grec français, oxymore est défini ainsi : "fin sous une apparence de niaiserie". C’est aussi le nom d’une ingénieuse alliance de mots contradictoires tels insaniens sapientia (sagesse folle) ou strenua inertia (inaction active, agitation stérile). En grec, l’adjectif, formé de deux adjectifs, oxus, au sens propre "aigu" et métaphoriquement "fin, spirituel" et moros, "émoussé", puis "sot, niais", ayant des significations opposées, illustre la formation de ces adjectifs composés de deux contraires, tels aigre-doux ou clair-obscur. Quand il est adjectif en grec et en latin, oxymoron est donc un oxymore. Appliqué à un être humain, il signifie "fin sous une apparence de niaiserie". C’est dans ce sens que l’emploie Cicéron (in Gaffiot, Dictionnaire Latin Français). Il est en accord avec ce qu’il désigne, comme le notent deux spécialistes, Mazaleyrat et Molinié : "l’oxymore est donc plus intelligent qu’il paraît".

La définition grecque est reprise dans les dictionnaires. Dans un groupe sont contigus deux adjectifs coordonnés ou un nom et un adjectif épithète, dont les sens se situent à l’opposé l’un de l’autre : obscur et clair (obscure clarté), jeune et vieux (jeune vieillard), silence et éloquent (un silence éloquent). En grec, le nom qui désigne l’oxymore est la forme neutre oxymoron de l’adjectif oxymoros. Qu’il soit oxymoron ou francisé en oxymore, il est masculin, mais il est des spécialistes (le Groupe Mu et Olivier Reboul) qui en font un nom féminin (une oxymore) et Reboul justifie le féminin par de prétendues hésitations de l’usage. Les noms par lesquels l’oxymore a été désigné ont varié. Oxymoron ne figure pas dans l’index des mots de la Rhétorique d’Aristote, cet ouvrage n’étant pas un catalogue de figures, mais l’exposé d’une méthode permettant de trouver des arguments propres à persuader. Tantôt la figure est nommée oxumoron, tantôt oxymoron, tantôt oxymore, tantôt alliance de mots (en 1770), paradoxisme, opposition (1765, De Jaucourt), antilogie. Tantôt elle est rapprochée de l’antithèse, tantôt de l’antiphrase, du paradoxe, de la dissociation, etc. Le Dictionnaire Latin Français de F. Gaffiot ne relève que l’adjectif oxymorus au sens de "spirituel sous une apparente niaiserie". Au XVIIIe s, elle est dans l’Encyclopédie, mais Fontanier et Du Marsais dans son traité Des tropes, paru en 1730, l’ignorent. Vico la recense en 1844, mais ni Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, ni les lexicographes de la maison Quillet ne la relèvent. Le Trésor de la Langue Française y consacre une remarque à l’article oxy, du grec oxus ou oxos, "pointu" et par analogie "aigu, perçant ; aigre et acide", entrant dans la construction de mots savants, notamment dans les domaines de la médecine et des sciences naturelles. B. Dupriez, dans Gradus, cite oxymore comme synonyme d’alliance de mots à l’entrée alliance de mots. En revanche, oxymoron est relevé dans le Dictionnaire de Linguistique, chez Lausberg, Morier (Dictionnaire de Poétique et de Rhétorique) ; et oxymore chez Preminger Alex, Franck, Warnke, Hardison, dans Rhétorique générale, le Grand Larousse de la Langue Française, le Dictionnaire de la Langue Française Le Robert, le Dictionnaire Historique de la Langue Française Le Robert, dans le Vocabulaire de la Stylistique de Mazaleyrat et Molinié, etc.

La rhétorique, ce sont aussi des classements et dans ces classements, l’oxymore occupe une place variable. Fontanier classe le paradoxisme, qui, selon lui, est une alliance de mots, parmi les tropes (un trope est un transfert ou transport de sens) en plusieurs mots ou improprement dits. Reboul reprend ce classement. Le Groupe Mu reprend sur ce point le classement de Fontanier et en fait un métasémème, c’est-à-dire une figure portant sur le signifié des mots. A l’opposé, Mazaleyrat et Molinié, Suhamy, Aquien, en font une figure de construction. C’est un fait de syntaxe : un rapprochement ou une mise en contiguïté dans le même groupe - en général un groupe nominal - d’un adjectif et d’un nom de sens opposé. Défini comme une construction, l’oxymore se réduit au modèle canonique : adjectif + nom. Figure de sens, en revanche, comme chez Fontanier (c’est un trope en plusieurs mots), les limites en sont plus larges. Peuvent faire oxymore deux mots de sens opposé, qui ne sont pas nécessairement deux adjectifs coordonnés ou un nom et un adjectif épithète, comme un adverbe et un adjectif (saintement homicides), un verbe et un adverbe, un verbe et ses compléments : "il aspire à descendre", "pour réparer des ans l’irréparable outrage", "rétablir son honneur à force d’infamie". Patrick Bacry en fait une figure du "lexique et ordre des mots, lexique et construction". Une nouvelle et énième sous-classe est créée, dans laquelle sont regroupés  les répétitions, les gradations, l’antithèse et l’oxymore. 

De ce fait, les synonymes d’oxymore sont divers. En 1765, dans l’Encyclopédie, l’oxu-moron est aussi appelé opposition. Dupriez cite parmi les synonymes d’alliance de mots oxymore, renvoyant aux ouvrages de Preminger, Lausberg, Morier, antonymie (Littré : "opposition de mots ou de noms qui offrent un sens contraire"). Morier propose comme synonymes ou quasi synonymes antilogie et alliance de mots, paradoxisme, antithèse ; le Groupe Mu, antiphrase et paradoxe ; Suhamy, antilogie, confondant l’oxymore et l’antilogie que distingue soigneusement Dupriez. Pour Morier, Molinié et Aquien, l’oxymore est une figure proche de l’antithèse. Morier écrit "c’est une sorte d’antithèse" ; Aquien : "c’est une forme d’antithèse" ; Molinié en fait le "support éventuel de l’antithèse". A l’opposé, le Groupe Mu établit une parenté entre l’oxymore d’une part et l’antiphrase et le paradoxe d’autre part : "La parenté avec l’antiphrase est frappante, de même qu’avec le paradoxe... Le rapprochement entre oxymore et antithèse, proposée par certains auteurs, est évidemment fantaisiste, puisque cette dernière est un métalogisme par répétition (A n’est pas non - A)". Bacry établit une très étroite parenté entre l’antithèse et l’oxymore, qu’il définit comme les deux espèces d’une même figure, les rangeant dans la même sous-classe que les répétitions et les gradations : "Les deux figures rapprochent dans le discours des termes, qui, au lieu d’être identiques, comme ils l’étaient dans la répétition, ou voisins, comme dans la gradation, sont opposés. La force de l’expression résulte alors non d’une accumulation, mais d’un contraste sémantique : on oppose le noir au blanc, le vide au plein, le grand au petit, toutes notions dont on dit précisément qu’elles sont antithétiques".

Au XIXe s et jusqu’au milieu du XXe s, à oxymore, les linguistes ont préféré alliance de mots (contradictoires) qui traduit assez fidèlement le mot grec oxymoron. Quand oxymore s’impose à nouveau dans les années 1960 et 1970 et élimine presque totalement alliance de mots, de nouvelles divisions ou configurations sont proposées. Ou bien les deux figures (en fait les deux noms, grec et français, de la même figure) sont arbitrairement renvoyées à deux disciplines distinctes : l’oxymore à la rhétorique, l’alliance de mots à la stylistique (Grand Larousse de la Langue Française, Trésor de la Langue Française). Ou bien des distinctions sont faites en fonction de la force de la contradiction : quand l’adjectif et le nom rapprochés sont des contraires, c’est un oxymore ; quand le rapprochement est inattendu, c’est une alliance de mots.

Il est possible de multiplier les distinctions, toujours nouvelles et jamais arrêtées, et cela, en fonction de la diversité des pratiques langagières ou d’écrivain. Soit le groupe "rôti intelligent", dans lequel est accolé à un nom (rôti) un adjectif (intelligent) qui n’est pas le contraire du nom, mais n’a aucun trait sémantique commun avec le nom. Il en va ainsi dans de nombreuses images surréalistes : "poisson soluble", "revolver à cheveux blancs". Auquel cas, les rhétoriciens créent de nouveaux termes pour désigner ces variétés d’oxymore ou d’alliance de mots : soit caractérisation non pertinente (Mazaleyrat et Molinié), soit dissociation (Zumthor, Angenot, Dupriez). Ou bien ils multiplient les types d’alliances, en fonction de la nature de ce qui est réuni : alliances de phrases (deux assertions successives inverses l’une de l’autre, mais non incompatibles) : "N’en parlons plus. Parlons-en", Pleynet, in Théorie d’ensemble) ; alliances de sentiments (en un même personnage, se heurtent deux sentiments contraires) ; alliances d’idées (rapprocher dans une relation quelconque deux idées inverses l’une de l’autre) : "la France pleure Bourvil qui l’a tant fait rire". Au XIXe s et jusqu’au milieu du XXe s, le mot oxymore a disparu des manuels français et ce, jusqu’au milieu du XXe s. Il est réutilisé par Morier, qui cite une thèse, soutenue en 1951, Das  Oxymoron in der grieschichen Dichtung. Comment expliquer cette soudaine disparition de l’oxymore au XIXe et dans la première moitié du XXe ? Certes, il y a eu en France interruption dans la transmission des savoirs rhétoriques. Mais cela n’explique pas qu’oxymore soit tombé en désuétude. Dupriez a recensé et défini environ deux mille termes de rhétorique : "Tous ces termes sont français. Les termes étrangers ont été écartés, à l’exception d’un petit nombre, qui sont francisés (leitmotiv, thriller, oxymore), ou usités (ad hominem, in petto) ou simplement utiles (bathos, cheretema, zwanze)". Oxymore a été francisé en alliance de mots par Voltaire, semble-t-il pour des raisons liées à la défense et l’illustration de la langue française. Dupriez exerce à Montréal dans les années 1960, quand éclate au Québec la revendication linguistique et identitaire.

L’histoire de l’oxymore est aussi celle des errements de la rhétorique, à savoir les dénominations variées, hésitantes et changeantes, la manie du classement, des places variables de telle ou telle figure dans les nomenclatures, découpages, reconfigurations.

 

 

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