Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18 août 2006

Lumière des livres 15

 

 

 

Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, 1984, Denoël ; réédition en 1999, Tel, Gallimard

 

 

L’œuvre de Philippe Muray commence à être enfin connue. C’est une excellente nouvelle. Pourtant, dans l’ensemble de son œuvre (romans, essais, pamphlets, poèmes, romans policiers, poèmes), il est un livre qui est moins souvent cité que les autres et qui n’a pas obtenu la notoriété qu’il mérite, bien qu’il ait été réédité en 1999 dans la collection de poche Tel de Gallimard. Il est vrai que le livre est long, qu’il est ardu, qu’il aborde des questions d’esthétique littéraire, de philosophie et d’idéologie et qu’il défend une thèse qui va à rebrousse-poil de tout ce qui est enseigné dans les lycées et les universités depuis un siècle ou plus et de tout ce qui, dans la littérature des XIXe et XXe siècles, est proposé à l’admiration des hommes, qu’ils soient Français ou étrangers. Ce livre, c’est Le XIXe siècle à travers les âges. Le titre de cet ouvrage de 688 pages exprime la thèse que Muray y défend et que l’on peut formuler de diverses manières : le XXe s continue le XIXe s, ou : nous sommes encore au XIXe s, ou : tout le XXe s se trouve enfermé dans le XIXe s, ou : la matrice, c’est le XIXe s, ou : le XXe s n’est que l’amplification de ce qu’a inventé le XIXe s. Il est vrai qu’au XIXe siècle a été inventé le découpage en siècles de l’histoire, qu’elle soit celle des hommes, des sociétés ou des lettres ou de l’art, ce découpage étant censé rendre compte, mieux que tout autre périodisation, le cours des choses, et qu’il n’est pas injustifié d’en faire la matrice de la conception sécularisée de l’histoire, dont les invariants se retrouvent tels quels dans tout le XXe siècle. Ainsi, le stupide XIXe s serait moins stupide qu’on ne le dit, puisqu’il a une féconde postérité en particulier parmi ceux qui, en apparence, le rejettent en paroles ou en discours, se dissimulant à eux-mêmes qu’ils sont les vrais et seuls héritiers du siècle de la Bêtise, ou, s’ils l’ont déclaré stupide, ce fut surtout pour dissimuler leur propre généalogie de modernes énamourés d’eux-mêmes. De fait, Muray révise totalement l’histoire littéraire des XIXe et XXe s et même de l’histoire de ces deux siècles

En exergue, Muray cite une phrase de Flaubert qui résume sa thèse : "La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme". C’est au XIXe s que se forme le socialoccultisme, ce mélange détonnant et inouï de socialisme et d’occultisme, et c’est le XXe s qui fait un triomphe éternel à cette idéologie, comme lors de la descente de Mitterrand, à peine élu, une rose au poing, dans la crypte du Panthéon. L’occultisme, c’est le culte des morts, l’Eglise Sainte-Geneviève transformée en Panthéon où sont inhumés les seuls concepteurs du monde nouveau, ce sont les tables tournantes, le dialogue avec les esprits, la nécromancie, la divination, l’astrologie, la sorcellerie, la volonté de tout guérir, fût-ce par le magnétisme ou l’imposition des mains, l’explication de tout événement par le complot, qu’il soit juif, maçonnique, religieux, obscurantiste ; le socialisme, qui se marie à cet occultisme, c’est la croyance à la possibilité de créer un ordre social parfait, surtout dans les mots, ordre conforme à l’idéal de progrès et fondé sur le culte des ancêtres, c’est un prophétisme de pacotille annonçant le bonheur de tous, c’est une confiance excessive dans les vertus du Verbe, comme l’exprime si bien le slogan "changer la vie". Ce socialoccultisme forme une nouvelle religion, admirablement bien exposée par Zola, non pas dans la saga des Rougon-Macquart, mais dans les dernières œuvres : les trois villes et les quatre évangiles, qui forment un nouveau Nouveau Testament parfaitement adapté à la nouvelle Europe, celle qui est partie à la conquête du monde et qui paraît capable de réaliser le vieux rêve prométhéen : unifier l’humanité sous une direction unique et apporter l’harmonie au monde, celle qui célèbre le culte du corps, donne libre cours à ses pulsions, exige le bonheur pour tous, pense les peuples comme des masses qu’il faut mener à la férule. Ces Evangiles nouveaux abolissent les deux Testaments précédents, en particulier celui que Zola nomme "l’évangile sémite de Jésus". Muray fait commencer cette nouvelle religion en 1786, lorsqu’il a été décidé de fermer le cimetière des Innocents et de transporter la nuit dans des tombereaux lugubres les restes exhumés pour les jeter dans les catacombes, cette exclusion des corps préfigurant les transports de prisonniers jusqu’à la guillotine et de leurs corps partagés en deux jusqu’à la fosse commune.

L’ouvrage est divisé en deux livres. Le Livre premier a pour titre "le XIXe s est devant nous", le second "le cimetière des éléphants". Le Livre premier est formé de deux chapitres intitulés "la dixneuviémité" et "homo dixneuviemis", dans lesquels Muray établit, comme l’indiquent clairement les mots dixneuviémité (ce qui fait l’essence du XIXe siècle) et homo dixneuviémis (type d’homme apparu au XIXe siècle et toujours en vigueur de nos jours) les invariants du XIXe s. "à travers les âges". Le livre second se compose de trois chapitres : "l’art de la fin", "l’école nécromantique" et "catabases" (descentes aux Enfers suivies d’une remontée illuminante). Il s’agit bien d’une nouvelle religion, formée de science positiviste, d’illuminisme, de croyance dans le progrès social et moral infini et dans l’harmonie du monde, de culte des morts ou des ancêtres, destinée à remplacer l’ancienne, la judéo-chrétienne et qui a réussi dans les faits à la remplacer, préparant ainsi les grandes catastrophes du XXe siècle qu’ont été le socialisme national, le socialisme réel, le racisme, le communisme. Pour Muray, le texte qui analyse le plus lucidement le XIXe siècle et ce qu’est la dixneuviémité, c’est le Syllabus ou "résumé renfermant les principales erreurs de notre temps qui sont signalées dans les allocutions consistoriales, encycliques et autres lettres apostoliques de Notre Très Saint Père le Pape Pie IX". Ainsi donc, le Vatican n’a pas eu d’autre rôle tout au long du XIXe siècle et aujourd’hui encore que d’analyser en termes lumineux les délires socialoccultistes, spirites, positivistes, scientistes ou nécromanciens du Siècle, qu’il a déchiffré, comme on peut le faire d’un manuscrit archaïque, dans ses profondeurs, dans sa pensée, dans son idéologie, dans ce qu’il a créé.

De tous les écrivains du XIXe siècle, il n’en est que cinq ou six qui, plus lucides que les autres, ont pris leurs distances par rapport à la nouvelle religion et qui s’en sont gaussés avec une insolence allègre. Ce sont Musset, Chateaubriand, Balzac, Flaubert, Baudelaire et Bloy… Tous les autres en ont été les adeptes joyeux et conscients : Hugo, Sand, Lamartine, Zola, Comte, Leroux, Quinet, Michelet. Voilà qui bouleverse toute l’histoire, littéraire ou idéologique ou politique, du XIXe siècle et, en conséquence, du XXe siècle, qui n’en est que la suite.

 

 

 

 

Les commentaires sont fermés.