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22 août 2006

Signes 14

 

 

 

Le tartufe Grass

 

 

 

Depuis plus d’un demi-siècle, Günter Grass serait la conscience de l’Allemagne : la mauvaise conscience, devrait-on dire, car Grass est toujours près de soupçonner, d’accuser, d’imputer à crime, ses compatriotes ou les Occidentaux, surtout s’ils sont Américains, et, dans le même temps, d’excuser ou de louer en douce feus le régime tyrannique de l’ex-RDA et l’immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué le même air de serinette du compagnon de route progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx, congrès de Bad-Godsberg, usw. Partout, il est honoré, fêté, célébré, loué, glorifié, décoré, couvert de prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré pour disserter doctement dans les universités et autres lieux savantasses sur l’engagement. Ses propos, sur quelque sujet qu’ils portent, futile ou sérieux, et même s’ils sont un tissu de sottises, sont avalés comme les prédictions d’une pythonisse antique, surtout depuis que lui a été décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l’académie suédoise, "pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire".

"Dépeint le visage oublié de l’histoire" : ces Académiciens faisaient de l’ironie. Tartufe vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié ou n’a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu’il s’était engagé, à l’âge de 17 ans, à la fin de 1944, dans les Waffen SS : engagement qu’il a caché avec acharnement. Dans la notice biographique que diffuse l’Académie suédoise, il est écrit ceci : "après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir été prisonnier des Américains de 1944 à 1946", etc. Enivré par son aveu, Grass se lance même, dans l’entretien qu’il a accordé le samedi 12 août 2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense et illustration inouïes des SS : "Pour moi, et je suis sûr ici de mes souvenirs, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait". Pour moins que ça, on a intenté des procès en sorcellerie à répétitions à de pauvres types, un peu simplets, qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d’avoir servi dans cette armée d’élite politico-militaire, qui était chargée de défendre le régime hitlérien. Il est sûr que Grass n’aura pas à répondre de ses actes et de ses paroles devant un tribunal. Son aura l’en préserve.

Bien entendu, personne ne reprocherait à Grass cette erreur de jeunesse, ni même de l’avoir aussi longtemps dissimulée, si Grass n’avait pas été, dès qu’il a publié Le Tambour en 1959, un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à tous vents et à tout crin, un Inquisiteur de première classe, un Commissaire politique impitoyable, infligeant à ses lecteurs, et à toutes les lignes, d’interminables et assommantes Leçons de Droiture, de Courage, de Sincérité, d’Authenticité, de Transparence, de Sens de l’Histoire, de Progressisme moral, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de x crimes dont il s’exonérait sans vergogne. La bonne conscience, il s’en engraissait ; la mauvaise, il en couvrait ses compatriotes dont le crime a été de s’accrocher à la RFA démocratique.

Le clou, c'est le silence des intellos. Dans les rangs, personne ne moufte mot, on se tait, on se coud les lèvres, on ne voit plus une seule tête, même pas celles qui, d’habitude, dépassent. Les vigies de la vigilance ferment pieusement les yeux : pétrifiés, ils ont porté aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses engagements passés. Il y a plus. Les journalistes ont annoncé la nouvelle avec des trémolos de surprise dans la voix, comme s’il s’agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Ils ne s’y attendaient pas. Comment un écrivain si propre sur lui – si clean, comme on dit en anglais – a-t-il pu cacher autant de saletés ? Ces journalistes ignorent la loi de l’après-guerre. Le progressisme, qu’il soit communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et de virées nocturnes ou non, est, depuis la fin de la guerre, la grande lessiveuse. Le blanchiment du passé sale n’a pas besoin de paradis fiscaux. Il a son paradis : c’est l’engagement dans les ligues de Vertu. La lessiveuse a blanchi les gens sales. Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l’a suivi, et Blanchot, etc. Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes comme Sartre, les allumés du racisme comme Blanchot, les apeurés et les timides, tous ont été blanchis. Grass est sans doute un imposteur, comme Tartufe ; mais, comme Tartufe, sans le savoir, il révèle la nature de son camp. C’est là son seul mérite.

 

 

 

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