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23 août 2006

Emigrer

 

 

Emigrer, émigrés, immigrer, immigrés

 

 

Les verbes émigrer et immigrer sont relativement récents ; de même les formes de participe passé ou présent émigrants, émigrés, immigrants, immigrés, qui en sont tirés, qu’ils soient employés comme adjectifs ou comme noms. Emigrer n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la cinquième édition en 1798. La première attestation date de 1781, au sens de "quitter son pays pour aller s’établir dans un autre". Il semble que l’usage en soit légèrement antérieur, puisque le participe présent émigrant, employé comme nom, est employé en 1770 par Mme du Deffand, dans une lettre qu’elle a adressée à Voltaire. A partir de 1791, se généralise l’emploi substantif du participe passé émigré pour désigner les personnes, aristocrates, ecclésiastiques, bourgeois, dont la vie était menacée et qui ont préféré quitter la France pour ne pas finir sur l’échafaud ou en prison. Ce verbe, qui est emprunté au latin classique emigrare, au sens de "sortir d’un lieu, changer de demeure, déménager" a un sens clair. La seule particularité est que, par rapport au latin, son emploi s’est étendu. Ce n’est plus "changer de demeure", "déménager", mais "changer de pays".

Il en va de même d’immigrer qui n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la septième édition en 1878. Le participe passé immigré employé comme nom est attesté en 1769, le participe présent immigrant en 1787. Comme émigrer, immigrer est un verbe moderne. Il est emprunté au latin classique immigrare qui signifie "pénétrer dans un lieu, s’y introduire". Il a pris son sens moderne par extension. Ce n’est plus pénétrer dans n’importe quel lieu, mais s’installer dans un pays qui n’est pas le sien.

Ces deux verbes et les noms qui en sont tirés appellent quelques commentaires.

Ce sont des mots récents. Ils n’ont guère plus de deux siècles d’existence : pour des mots d’une langue, c’est peu. Ils auraient pu être qualifiés de jeunes s’ils n’avaient pas été empruntés au latin classique et s’ils n’ont pas été introduits dans la langue française avant la fin du XVIIIe siècle, c’est que les faits qu’ils désignent n’existaient pas ou étaient si rares qu’il n’a pas semblé nécessaire à nos ancêtres de fabriquer des mots spécifiques pour nommer ces faits et y donner une existence symbolique. De fait, l’émigration et son corollaire l’immigration sont, quoi qu’en disent les experts en sciences sociales, des phénomènes récents dans l’histoire de France. Cela ne signifie pas qu’antérieurement, des Français n’aient pas quitté la France, bien au contraire. Ceux qui se sont établis aux îles, comme on disait alors, ou en Nouvelle France, n’émigraient pas : ils traversaient les océans pour mettre en valeur ou cultiver, c’est-à-dire coloniser, des terres qui appartenaient, à tort ou à raison (le problème n’est pas là) au Roi de France. En 1685, les Huguenots n’ont pas émigré : ils ont cherché à l’étranger un refuge ou un asile pour pratiquer librement leur culte.

Ce sont des mots qui ne sont pas sous-tendus par un système axiologique, dont les deux pôles seraient le Bien le Mal. De ce point de vue, ils sont neutres. Formés à partir du verbe migrare, qui signifie en latin "partir, changer de séjour", auquel ont été ajoutés les préfixes - in ("dans") et – ex ("hors de"), ils désignent des actions à la fois inverses et réciproques : entrer dans un pays et en sortir. Ils impliquent un franchissement de frontières. Ces termes se répondent : un émigré est aussi un immigré, et vice versa.

En arabe, il en va autrement. Les émigrés sont nommés mouhajiroun, c’est-à-dire, mot à mot, ceux qui font ou refont l’hégire. Il n’existe pas, à proprement parler, d’action inverse ou réciproque. D’ailleurs il n’y a que très peu d’immigré en islam ou, s’il y en a, ils sont nommés colons. L’hégire qui a eu lieu en 622 est le début du comput islamique. Les musulmans qui sont nommés émigrés sont censés imiter Mahomet, le premier mouhajir de l’islam, qui, en fuyant La Mecque pour s’établir à Médine, a fondé l’islam. A Londres, l’organisation qui réunit ces émigrés se nomme Mouhajiroun. Pour l’islam, le verbe émigrer n’est pas neutre. Ce n’est pas changer de pays, mais répandre la vraie croyance et agréger de nouveaux pays au dar el islam. De ce point de vue, ce que montre la langue, c’est l’existence d’un échange inégal ou sans réciprocité entre deux civilisations.

 

 

 

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