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29 août 2006

Création

 

 

 

 

 

 

En latin classique, le nom création a deux sens. C’est l’action d’engendrer et aussi l’élection d’un individu à une fonction ou une nomination. Dans le latin dont usaient ou usent encore les chrétiens, le nom a désigné, parallèlement à créateur, la création du monde par Dieu et il a pris par métonymie le sens de "chose créée" et "créature". La première attestation en français de ce nom date du début du XIIIe siècle avec le sens "acte de Dieu qui crée le monde" et "chose créée par Dieu". Le second sens de création, à savoir "nomination", est attesté à partir du XIVe siècle : la nomination d’échevins ou de consuls était une création. En 1762, les Académiciens, dans leur Dictionnaire, le glosent ainsi : "Il se prend aussi figurément pour un nouvel établissement d’offices, de charges, de rentes, etc." Ainsi dans la phrase "le Pape fit une création de cardinaux".

Les sens "modernes" sont apparus à une date récente de l’histoire de la langue (et de la pensée). En 1790, création est attesté dans le sens de "ensemble des êtres et choses créées" et en 1791 dans le sens de "chose créée", non plus par Dieu, mais par l’homme : "les créations de la main de l’homme", écrit l’idéologue Volney, qui était sans doute conscient du caractère blasphématoire de sa formule. C’est en 1801 que création a pris le sens moderne "d’invention". En 1810, Mme de Staël écrit : "pour les poètes, il faut que la création précède la parole". En 1843, Balzac emploie le nom création à propos d’un rôle nouveau au théâtre.

Jusqu’à une date relativement récente, le nom création avait en français pour seul sens  l’action par laquelle Dieu crée" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Dieu a créé le monde et l’homme. L’homme, lui, ne crée pas, il invente ou il trouve des formes, des idées, des arguments propres à persuader. Dans son Dictionnaire de la Langue française, Littré définit la création comme "l’action de Dieu", ainsi que, par métonymie, "l’univers visible" qui a été créé. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), c’est ce sens qui est exposé en premier : "acte consistant à produire et à former un être ou une chose qui n’existait pas auparavant" et plus particulièrement "acte par lequel Dieu a tiré du néant l’univers et les êtres vivants qui peuplent le monde". C’est pourquoi on parle de "création de l’homme, des cieux et de la terre", du "récit jéhoviste de la Création", des "deux récits de la Création", du "livre de la Création". Les auteurs de ce dictionnaire précisent que, entendu dans ce sens, le mot Création, toujours précédé de l’article défini la, s’écrit avec une majuscule. Il existe des variantes à ce sens. Ainsi la "Création continuée", selon Descartes, permet à Dieu d’assurer à tout moment l’existence des êtres et des choses qu’il a créés, alors que la "Création continue" est l’accroissement continu dans le temps de "substance cosmique" ou "l’apparition constante de nouveaux éléments de matière qui expliquerait l’expansion de l’univers".

En revanche, dans ce même dictionnaire, les emplois de création et les exemples qui illustrent les sens modernes sont innombrables. La création est "l’acte par lequel un artiste produit une œuvre" ; au théâtre, "la première représentation d'une pièce, d'une œuvre qui n’avait pas encore été jouée" ; "l’acte par lequel est officiellement instaurée une institution, un organisme parlementaire, militaire, juridique, commercial, industriel, etc." (on crée des abattoirs, des ateliers, des bureaux, des agences, des parcs, des emplois, une monnaie, une ville, un port). Le nom est en usage en physique, dans la sylviculture, l’horticulture, la mode. La création est aussi l’objet créé. C’est aussi le résultat "du pouvoir qu’a l’homme de transformer, de renouveler quelque chose", comme si l’homme moderne s’égalait à Dieu, et "du pouvoir qu’a l’homme de construire, de former, avec le concours d’une faculté spécifiée, un produit qui s’insère parmi les choses déjà existantes", en particulier dans le domaine des Beaux-arts (architecture, musique, peinture, littérature) ou dans les domaines de la mode, des techniques, de la décoration.

L’article création du Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle) s’étend sur moins d’une page. Littré range dans une même acception l’action "d’inventer" (en littérature), l’action "de fonder" (une entreprise), "de produire" (un objet) et "de nommer à un emploi" et dans une autre même acception "le résultat de la création, ouvrage d’art ou de littérature, établissement politique, social, etc.". Le Trésor de la Langue française (publié un siècle après le Littré) consacre à création six colonnes de grand format. La simple comparaison de ces dictionnaires fait apparaître l’ampleur qu’a prise en un siècle l’extension de ce nom à toutes sortes de réalités, que nos lointains ancêtres n’auraient pas osé nommer créations. C’est là le signe d’un bouleversement de la pensée. Dieu chassé de son Empyrée, l’homme a pris sa place.

 


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