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31 août 2006

Situation

 

 

 

 

 

Le nom situation est attesté pour la première fois au milieu du XVe siècle. Il est dérivé du verbe situer, auquel a été ajouté le suffixe ation. C’est un nom de formation française. Les divers sens qu’il a pris au cours des siècles ne soulèvent pas de difficulté, sauf ses emplois en philosophie chez Sartre (cf. les dix volumes de Situations) et chez Debord, inventeur du situationnisme.

Le premier sens de situation est "emplacement" (d’un édifice), puis "position" (à propos des étoiles dans le ciel). Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, il prend le sens figuré de "ensemble des circonstances dans lesquelles un pays, une collectivité se trouve" et "ensemble des circonstances dans lesquelles une personne se trouve". Au XVIIIe siècle, les critiques littéraires et les théoriciens du théâtre l’emploient dans le sens de "moment critique dans l’action d’un drame, d’un roman". C’est en 1873, chez Zola, qu’il est attesté dans le sens de "emploi, poste rémunérateur régulier et stable", comme dans "avoir une belle situation" en parlant d’une personne qui a réussi dans la vie.

Les dictionnaires anciens en expliquent clairement le sens. Dans celui de l’Académie française (quatrième édition, 1762), c’est "l’assiette, la position d’une ville, d’une place de guerre, d’une maison, d’un château, d’un jardin, etc.". Dans la huitième édition (1932-1935), le mot s’applique par figure à "l’état" ou à la "position d’une personne, d’une chose", comme dans les exemples "ses affaires n’ont jamais été dans une situation plus fâcheuse" et "cet homme était alors dans une situation bien embarrassante", ainsi que, dans le vocabulaire de la politique, à l’état d’un pays. Le mot signifie aussi "position, emploi, place rémunératrice". Le premier sens de situation dans le Dictionnaire de la langue française de Littré est "manière dont un objet est placé" ; au figuré, c’est la "disposition de l’âme". C’est aussi un terme de finance et d’administration : la situation d’une caisse, c’est l’état des entrées et des sorties d’argent.

Le sens philosophique, plus exactement existentialiste, apparaît dans les années 1920 chez Gabriel Marcel, puis chez Sartre. C’est, glosent les auteurs du Trésor de la Langue française, "l’ensemble des relations concrètes qui déterminent l’action de l’être humain à un moment donné de son histoire". Dans la morale classique, un homme agit en fonction de sa "nature". En lui, il y a quelque chose, un sentiment par exemple ou une "passion" : cupidité, orgueil, méchanceté, amour, etc. – qui déclenche et détermine ses actions. Pour Sartre, la nature humaine, à laquelle ont cru les Français pendant des siècles, n’existe pas : c’est une fiction ou une invention de l’idéologie, bourgeoise évidemment. Persuadé qu’il a une nature, l’homme se représente de façon fausse ou biaisée ce qu’il est ou l’existence qu’il mène. Il s’aliène lui-même. Heureusement, les existentialistes vinrent, qui dissipèrent les ténèbres. L’homme, selon eux, est façonné ou formaté par les réalités dans lesquelles il vit. Il se réduit même à la situation dans laquelle il se trouve, comme s’il était une chose ou une ville. En 1948, dans Situations II, Sartre écrit, sans sourciller et sans même prendre conscience de l’horreur de ce qu’il énonce : "l’homme n’est qu’une situation". Autrement dit, il est un lieu, un emplacement, une position, une assiette. Si l’homme n’est qu’une situation, il est aisé de le changer, comme on change un objet de place, ou même de le niveler ou de l’araser, comme un terrain. Sartre continue ainsi : "un ouvrier n’est pas libre de penser ou de sentir comme un bourgeois ; mais pour que cette situation soit un homme, tout un homme, il faut qu’elle soit vécue ou dépassée vers un but particulier" (la lutte des classes, par exemple ?). Sartre, bien entendu, ne sait rien des ouvriers. Il n’en a peut-être jamais rencontré. Il ne s’est jamais trouvé dans la situation d’en être un. Mais il en parle d’abondance et à leur place, sans jamais leur demander leur avis ou faire entendre leur voix. Ce sens existentialiste se retrouve dans la locution "en situation", qui signifie "dans des conditions très proches de la réalité". Les méthodes audiovisuelles d’apprentissage des langues sont censées être efficaces quand elles mettent les élèves en situation : id est quand ils sont immergés grâce aux images dans le pays dont ils apprennent la langue.

A partir de cette conception existentialiste de l’homme réduit à la situation concrète dans laquelle il vit ou dans laquelle il est contraint de vivre, Debord Guy a inventé une doctrine esthétique et littéraire qu’il a nommée situationnisme et un mouvement politique, L’Internationale situationniste, pour lutter, a-t-il prétendu, contre les structures marchandes (capitalistes, libérales) et contre la société du spectacle qui est la forme achevée de la société marchande. Le spectacle est remplacé par la situation construite, dont la théorie, bien qu’elle soit formulée dans une langue de gougnafiers, est ici citée : "La construction de situations commence au-delà de l’écroulement moderne de la notion de spectacle. Il est facile de voir à quel point est attaché à l’aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention. On voit, à l’inverse, comme les plus valables des recherches révolutionnaires dans la culture ont cherché à briser l’identification psychologique du spectateur au héros… La situation est ainsi faite pour être vécue par ses constructeurs. Le rôle du "public", sinon passif du moins seulement figurant, doit y diminuer toujours, tandis qu’augmentera la part de ceux qui ne peuvent être appelés des acteurs mais, dans un sens nouveau de ce terme, des viveurs". Cette théorie a été réalisée, non pas par les situationnistes, mais par la télé privée et marchande. Qu’est-ce que la télé réalité, sinon des situations construites dans lesquelles les intervenants, qui cessent d’être passifs, vivent ce qu’ils construisent et se désaliènent du spectacle ? Le situationnisme effectif, c’est Koh-Lanta, c’est L’Ile de la tentation, c’est La Ferme, c’est La première Compagnie, c’est Le Loft. La société du spectacle est haïssable ; mais elle a le mérite de briser les idoles et de mettre au jour l’imposture du situationnisme.

Sartre et Debord ne voient pas les hommes ; ils ne voient que les situations dans lesquelles les hommes sont emprisonnés. Ils seraient légitiment indignés si un critique ou un journaliste les avait réduits, eux (leur petite personne) et leur œuvre, à une simple situation, c’est-à-dire à rien. L’insolent aurait été, je n’en doute pas, traité de fasciste, de nazillon ou d’anti-humaniste. Eux pourtant, ils n’hésitent à rabaisser au niveau de pauvres choses leurs semblables, à condition que ceux-ci soient des gens de peu. Il est vrai que, pour un philosophe patenté, qui se prend pour le nombril du monde, les gens de peu sont peu de chose.

 

 

 

 

Commentaires

bonjour,

je viens de terminer les oeuvres de guy debord qui paraissent actuellement chez galimmard, et je ne retrouve pas dans votre description d'un debord imbu de lui-même et déconnecté des réalités l'impression que j'ai tiré de ma lecture d'un debord plutôt en phase, ou plutôt en demi-phase, puisqu'il s'interessait à la partie négative de la vie, avec son époque.

De plus ramener une situation comme la définissait debord à la télé réalité me parait réducteur et même oserais-je dire quelque peu opportuniste; c'est comme si on réduisait le marxisme à staline : une base commune, certes, mais des "interprétations" antagonistes.

BlP

Écrit par : BlP | 12 septembre 2006

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