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31 août 2006

Situation

 

 

 

 

 

Le nom situation est attesté pour la première fois au milieu du XVe siècle. Il est dérivé du verbe situer, auquel a été ajouté le suffixe ation. C’est un nom de formation française. Les divers sens qu’il a pris au cours des siècles ne soulèvent pas de difficulté, sauf ses emplois en philosophie chez Sartre (cf. les dix volumes de Situations) et chez Debord, inventeur du situationnisme.

Le premier sens de situation est "emplacement" (d’un édifice), puis "position" (à propos des étoiles dans le ciel). Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, il prend le sens figuré de "ensemble des circonstances dans lesquelles un pays, une collectivité se trouve" et "ensemble des circonstances dans lesquelles une personne se trouve". Au XVIIIe siècle, les critiques littéraires et les théoriciens du théâtre l’emploient dans le sens de "moment critique dans l’action d’un drame, d’un roman". C’est en 1873, chez Zola, qu’il est attesté dans le sens de "emploi, poste rémunérateur régulier et stable", comme dans "avoir une belle situation" en parlant d’une personne qui a réussi dans la vie.

Les dictionnaires anciens en expliquent clairement le sens. Dans celui de l’Académie française (quatrième édition, 1762), c’est "l’assiette, la position d’une ville, d’une place de guerre, d’une maison, d’un château, d’un jardin, etc.". Dans la huitième édition (1932-1935), le mot s’applique par figure à "l’état" ou à la "position d’une personne, d’une chose", comme dans les exemples "ses affaires n’ont jamais été dans une situation plus fâcheuse" et "cet homme était alors dans une situation bien embarrassante", ainsi que, dans le vocabulaire de la politique, à l’état d’un pays. Le mot signifie aussi "position, emploi, place rémunératrice". Le premier sens de situation dans le Dictionnaire de la langue française de Littré est "manière dont un objet est placé" ; au figuré, c’est la "disposition de l’âme". C’est aussi un terme de finance et d’administration : la situation d’une caisse, c’est l’état des entrées et des sorties d’argent.

Le sens philosophique, plus exactement existentialiste, apparaît dans les années 1920 chez Gabriel Marcel, puis chez Sartre. C’est, glosent les auteurs du Trésor de la Langue française, "l’ensemble des relations concrètes qui déterminent l’action de l’être humain à un moment donné de son histoire". Dans la morale classique, un homme agit en fonction de sa "nature". En lui, il y a quelque chose, un sentiment par exemple ou une "passion" : cupidité, orgueil, méchanceté, amour, etc. – qui déclenche et détermine ses actions. Pour Sartre, la nature humaine, à laquelle ont cru les Français pendant des siècles, n’existe pas : c’est une fiction ou une invention de l’idéologie, bourgeoise évidemment. Persuadé qu’il a une nature, l’homme se représente de façon fausse ou biaisée ce qu’il est ou l’existence qu’il mène. Il s’aliène lui-même. Heureusement, les existentialistes vinrent, qui dissipèrent les ténèbres. L’homme, selon eux, est façonné ou formaté par les réalités dans lesquelles il vit. Il se réduit même à la situation dans laquelle il se trouve, comme s’il était une chose ou une ville. En 1948, dans Situations II, Sartre écrit, sans sourciller et sans même prendre conscience de l’horreur de ce qu’il énonce : "l’homme n’est qu’une situation". Autrement dit, il est un lieu, un emplacement, une position, une assiette. Si l’homme n’est qu’une situation, il est aisé de le changer, comme on change un objet de place, ou même de le niveler ou de l’araser, comme un terrain. Sartre continue ainsi : "un ouvrier n’est pas libre de penser ou de sentir comme un bourgeois ; mais pour que cette situation soit un homme, tout un homme, il faut qu’elle soit vécue ou dépassée vers un but particulier" (la lutte des classes, par exemple ?). Sartre, bien entendu, ne sait rien des ouvriers. Il n’en a peut-être jamais rencontré. Il ne s’est jamais trouvé dans la situation d’en être un. Mais il en parle d’abondance et à leur place, sans jamais leur demander leur avis ou faire entendre leur voix. Ce sens existentialiste se retrouve dans la locution "en situation", qui signifie "dans des conditions très proches de la réalité". Les méthodes audiovisuelles d’apprentissage des langues sont censées être efficaces quand elles mettent les élèves en situation : id est quand ils sont immergés grâce aux images dans le pays dont ils apprennent la langue.

A partir de cette conception existentialiste de l’homme réduit à la situation concrète dans laquelle il vit ou dans laquelle il est contraint de vivre, Debord Guy a inventé une doctrine esthétique et littéraire qu’il a nommée situationnisme et un mouvement politique, L’Internationale situationniste, pour lutter, a-t-il prétendu, contre les structures marchandes (capitalistes, libérales) et contre la société du spectacle qui est la forme achevée de la société marchande. Le spectacle est remplacé par la situation construite, dont la théorie, bien qu’elle soit formulée dans une langue de gougnafiers, est ici citée : "La construction de situations commence au-delà de l’écroulement moderne de la notion de spectacle. Il est facile de voir à quel point est attaché à l’aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention. On voit, à l’inverse, comme les plus valables des recherches révolutionnaires dans la culture ont cherché à briser l’identification psychologique du spectateur au héros… La situation est ainsi faite pour être vécue par ses constructeurs. Le rôle du "public", sinon passif du moins seulement figurant, doit y diminuer toujours, tandis qu’augmentera la part de ceux qui ne peuvent être appelés des acteurs mais, dans un sens nouveau de ce terme, des viveurs". Cette théorie a été réalisée, non pas par les situationnistes, mais par la télé privée et marchande. Qu’est-ce que la télé réalité, sinon des situations construites dans lesquelles les intervenants, qui cessent d’être passifs, vivent ce qu’ils construisent et se désaliènent du spectacle ? Le situationnisme effectif, c’est Koh-Lanta, c’est L’Ile de la tentation, c’est La Ferme, c’est La première Compagnie, c’est Le Loft. La société du spectacle est haïssable ; mais elle a le mérite de briser les idoles et de mettre au jour l’imposture du situationnisme.

Sartre et Debord ne voient pas les hommes ; ils ne voient que les situations dans lesquelles les hommes sont emprisonnés. Ils seraient légitiment indignés si un critique ou un journaliste les avait réduits, eux (leur petite personne) et leur œuvre, à une simple situation, c’est-à-dire à rien. L’insolent aurait été, je n’en doute pas, traité de fasciste, de nazillon ou d’anti-humaniste. Eux pourtant, ils n’hésitent à rabaisser au niveau de pauvres choses leurs semblables, à condition que ceux-ci soient des gens de peu. Il est vrai que, pour un philosophe patenté, qui se prend pour le nombril du monde, les gens de peu sont peu de chose.

 

 

 

 

30 août 2006

Parité

 

 

 

 

Le nom parité est attesté en français pour la première fois en 1345 avec le sens de "égalité entre des êtres, des objets de même nature". C’est un emprunt à la langue latine. En effet, le nom latin paritas, dérivé de l’adjectif par "égal", "pareil", a pour sens "ressemblance, égalité". C’est au XIXe siècle que parité prend le sens qu’il a en arithmétique de "état de ce qui est divisible par deux".

Le sens en est clair. Pourtant, en français moderne, l’usage qui en est fait soulève les deux difficultés que voici.

Les Académiciens, dans les diverses éditions de leur Dictionnaire, précisent que le nom parité ne s’emploie pas à propos de personnes. Ils n’ont pas tout à fait tort, puisqu’il existe déjà le nom égalité. Dans la quatrième édition (1762), ils expliquent ainsi le sens de ce nom : "égalité entre des choses de même qualité, de même nature" et ils précisent que ce nom "ne se dit guère des personnes" et qu’il "s’emploie plus ordinairement dans la didactique". Dans la huitième édition (1932-35), ils ne citent pas les personnes parmi les "objets" sur lesquels s’applique la parité : "égalité, similitude entre des objets de même qualité, de même nature", comme le confirment les exemples "il n’y a point de parité entre ces faits", "parité de mérites", "parité de titres". Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré reprend les définitions des Dictionnaires de l’Académie : "1° ressemblance entre des objets de même nature, de même qualité", "3° comparaison employée pour prouver une chose par une autre semblable", "4° état de ce qui est pair, c’est-à-dire divisible en deux moitiés". Dans la deuxième acception, parité s’applique à des personnes : "2° égalité entre des personnes", mais l’un des exemples cités, extrait des Mémoires du Duc de Saint-Simon, montre que cette "égalité" est en partie factice puisqu’elle ne vaut qu’entre les "pairs" du Royaume : "La parité des princes du sang et des légitimés fut exprès différée après la réception de M. du Maine au parlement". L’autre exemple est tiré des Confessions de Jean-Jacques Rousseau qui emploie parité à propos de personnes à la place d’égalité : "la parité manquait entre les personnes". Au XVIe siècle, Montaigne l’avait fait le premier sans doute : "il nous faut remarquer la parité qui est entre nous et les bêtes : nous avons quelque moyenne intelligence de leur sens ; aussi ont les bêtes du nôtre" (c’est-à-dire : nous comprenons moyennement leur intelligence ; de même les bêtes comprennent (mal) la nôtre), mais le contexte est si insolent que l’emploi fait de parité ne peut guère légitimer les usages politiques actuels dans "parité hommes femmes", par exemple.

D’où vient cet emploi ? Il n’est guère conforme au sens premier de parité, à savoir, comme l’expliquent les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994), le "rapport d’égalité, de similitude entre deux choses ou deux êtres (le plus souvent comptables)". Les femmes qui exigent la parité ne prétendent pas être similaires aux hommes, comme dans cette citation "métaphysique" de Maritain : "une certaine parité d’essence entre le dirigeant et le dirigé, je veux dire une parité essentielle dans la commune condition d’hommes voués au labeur, serait dans la chrétienté à la base des relations d’autorité et de la hiérarchie des fonctions temporelles". C’est l’acception 2 du Trésor de la Langue française qui explique l’usage politique actuel. L’égalité, sur laquelle est fondée la parité, n’est pas une similitude, ni même un rapport identique à la loi ("les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit"), mais une égalité dans la représentation. C’est ce qu’exigent les syndicats quand ils négocient avec les autorités : "égalité de la représentation de deux parties dans une assemblée, une commission", comme le montrent clairement les exemples : "les trois centrales C.G.T., C.G.T.-F.O. et C.F.T.C. sont à parité de représentation, ce qui ne tient pas compte de leur importance réelle dans le monde syndical" et "les décisions prises par le fond d’orientation et de la régularisation des marchés agricoles sont trop lourdes de conséquences pour l’agriculture pour que les agriculteurs ne soient pas à parité avec les pouvoirs publics dans cette instance".

La parité politique n’est pas l’égalité fondatrice de la démocratie, elle est une extension du sens arithmétique de parité : "état de ce qui est divisible en deux moitiés", écrit Littré. La revendication politique de parité entre les hommes et les femmes porte, non sur l’égalité en droit (qui est une réalité), mais sur la représentation arithmétiquement égale entre les sexes dans les instances dirigeantes ou dans les listes de candidats aux élections : une femme, un homme, une femme, un homme, etc. Il est évident que ce principe dit de parité peut s’étendre à toutes les réalités du monde : un croyant, un incroyant, un croyant ; un myope, un presbyte, un myope, un presbyte ; un valide, un handicapé, un valide, un handicapé ; un catholique, un musulman ; un protestant, un bouddhiste ; etc. Il n’y a pas de raison de fond que l’égalité arithmétique obligatoire dans toutes les instances qui représentent les Français n’inclue pas les sectes, les joueurs de football et de rugby, les francs-maçons et ceux qui ne le sont pas, les titulaires du baccalauréat et ceux qui ne l’ont pas obtenu ; les retraités et les actifs ; les plus de soixante ans et les moins de trente ans ; etc. Il n’y a aucune limite à ce principe. Le jour où il sera étendu à tout, c’est la démocratie qui aura disparu.

 

 

29 août 2006

Création

 

 

 

 

 

 

En latin classique, le nom création a deux sens. C’est l’action d’engendrer et aussi l’élection d’un individu à une fonction ou une nomination. Dans le latin dont usaient ou usent encore les chrétiens, le nom a désigné, parallèlement à créateur, la création du monde par Dieu et il a pris par métonymie le sens de "chose créée" et "créature". La première attestation en français de ce nom date du début du XIIIe siècle avec le sens "acte de Dieu qui crée le monde" et "chose créée par Dieu". Le second sens de création, à savoir "nomination", est attesté à partir du XIVe siècle : la nomination d’échevins ou de consuls était une création. En 1762, les Académiciens, dans leur Dictionnaire, le glosent ainsi : "Il se prend aussi figurément pour un nouvel établissement d’offices, de charges, de rentes, etc." Ainsi dans la phrase "le Pape fit une création de cardinaux".

Les sens "modernes" sont apparus à une date récente de l’histoire de la langue (et de la pensée). En 1790, création est attesté dans le sens de "ensemble des êtres et choses créées" et en 1791 dans le sens de "chose créée", non plus par Dieu, mais par l’homme : "les créations de la main de l’homme", écrit l’idéologue Volney, qui était sans doute conscient du caractère blasphématoire de sa formule. C’est en 1801 que création a pris le sens moderne "d’invention". En 1810, Mme de Staël écrit : "pour les poètes, il faut que la création précède la parole". En 1843, Balzac emploie le nom création à propos d’un rôle nouveau au théâtre.

Jusqu’à une date relativement récente, le nom création avait en français pour seul sens  l’action par laquelle Dieu crée" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Dieu a créé le monde et l’homme. L’homme, lui, ne crée pas, il invente ou il trouve des formes, des idées, des arguments propres à persuader. Dans son Dictionnaire de la Langue française, Littré définit la création comme "l’action de Dieu", ainsi que, par métonymie, "l’univers visible" qui a été créé. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), c’est ce sens qui est exposé en premier : "acte consistant à produire et à former un être ou une chose qui n’existait pas auparavant" et plus particulièrement "acte par lequel Dieu a tiré du néant l’univers et les êtres vivants qui peuplent le monde". C’est pourquoi on parle de "création de l’homme, des cieux et de la terre", du "récit jéhoviste de la Création", des "deux récits de la Création", du "livre de la Création". Les auteurs de ce dictionnaire précisent que, entendu dans ce sens, le mot Création, toujours précédé de l’article défini la, s’écrit avec une majuscule. Il existe des variantes à ce sens. Ainsi la "Création continuée", selon Descartes, permet à Dieu d’assurer à tout moment l’existence des êtres et des choses qu’il a créés, alors que la "Création continue" est l’accroissement continu dans le temps de "substance cosmique" ou "l’apparition constante de nouveaux éléments de matière qui expliquerait l’expansion de l’univers".

En revanche, dans ce même dictionnaire, les emplois de création et les exemples qui illustrent les sens modernes sont innombrables. La création est "l’acte par lequel un artiste produit une œuvre" ; au théâtre, "la première représentation d'une pièce, d'une œuvre qui n’avait pas encore été jouée" ; "l’acte par lequel est officiellement instaurée une institution, un organisme parlementaire, militaire, juridique, commercial, industriel, etc." (on crée des abattoirs, des ateliers, des bureaux, des agences, des parcs, des emplois, une monnaie, une ville, un port). Le nom est en usage en physique, dans la sylviculture, l’horticulture, la mode. La création est aussi l’objet créé. C’est aussi le résultat "du pouvoir qu’a l’homme de transformer, de renouveler quelque chose", comme si l’homme moderne s’égalait à Dieu, et "du pouvoir qu’a l’homme de construire, de former, avec le concours d’une faculté spécifiée, un produit qui s’insère parmi les choses déjà existantes", en particulier dans le domaine des Beaux-arts (architecture, musique, peinture, littérature) ou dans les domaines de la mode, des techniques, de la décoration.

L’article création du Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle) s’étend sur moins d’une page. Littré range dans une même acception l’action "d’inventer" (en littérature), l’action "de fonder" (une entreprise), "de produire" (un objet) et "de nommer à un emploi" et dans une autre même acception "le résultat de la création, ouvrage d’art ou de littérature, établissement politique, social, etc.". Le Trésor de la Langue française (publié un siècle après le Littré) consacre à création six colonnes de grand format. La simple comparaison de ces dictionnaires fait apparaître l’ampleur qu’a prise en un siècle l’extension de ce nom à toutes sortes de réalités, que nos lointains ancêtres n’auraient pas osé nommer créations. C’est là le signe d’un bouleversement de la pensée. Dieu chassé de son Empyrée, l’homme a pris sa place.

 


24 août 2006

Extirper

 

 

 

 

 

Ce verbe, emprunté au latin classique exstirpare, dérivé de stirps qui signifie "souche, racine", a pour sens "arracher les mauvaises herbes jusqu’à la racine". Au XVIe siècle, ce verbe refait à partir de l’étymon latin a supplanté le vieux verbe esterper ou estreper, issu du même verbe latin, attesté dès le XIIe siècle, d’abord dans le sens figuré ou métaphorique (arracher le mal, comme si le mal était une mauvaise plante), puis au sens propre de "déraciner" (une plante).

C’est ce sens propre qui est relevé en premier dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, quatrième édition) : "il ne se dit au propre qu’en parlant des mauvaises herbes, lorsqu’on les déracine de telle sorte qu’elles ne puissent plus revenir", comme dans l’exemple "il y a de méchantes herbes qu’on a bien de la peine à extirper". Par métaphore, l’action d’extirper a été étendue aux tumeurs ou aux excroissances qu’un chirurgien tente d’extraire du corps, comme si elles étaient de mauvaises herbes. En chirurgie, on dit "extirper un cancer" pour dire "arracher entièrement un cancer". Ce sont aussi les sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) : "arracher une plante avec ses racines" (il ne se dit guère qu'en parlant des plantes qui nuisent) et "terme de chirurgie : enlever en ôtant toutes les racines". Littré distingue extirper de déraciner : "un ouragan déracine un arbre et ne l’extirpe pas. Extirper indique que l’on n’a pas laissé dans le sol les racines, et qu’on les a enlevées en même temps qu’on enlevait le végétal. De plus, extirper indique surtout l’acte volontaire".

Ces deux dictionnaires relèvent aussi le sens figuré et moral de ce verbe. Les Académiciens précisent dans leur Dictionnaire (édition de 1762) que ce verbe "se dit aussi figurément de l’entière destruction de certaines choses pernicieuses", comme les vices, les hérésies, la tyrannie, la chicane, l’usure. Selon Littré, les choses extirpées sont "les abus" ou "les vices", comme dans l’exemple "après que le christianisme eut été extirpé par le massacre de trente-sept mille hommes exécutés presque en un moment, la nation japonaise se partagea en trois sectes" (Diderot).

Ce qui caractérise ce verbe en français moderne, c’est l’extension de ses emplois pour désigner les actions de sortir ou d’extraire, comme dans les exemples (ridicules à dire vrai) : "il extirpa un briquet de sa poche", "il semblait alors dans l’impossibilité d’extirper du fond de sa gorge des tampons d’ouate qui l’eussent étouffé" (Camus, La Peste : comme quoi on peut être Prix Nobel de littérature et écrire comme un pied) ou "Gabriel extirpa de sa manche une pochette de soie couleur mauve" (Queneau, Zazie dans le métro, mais Queneau n’a pas obtenu de Prix Nobel). Sartre et Aragon, bien sûr, ont employé extirper dans une construction réfléchie au sens de "sortir d’un lieu avec peine" : "comme je m’extirpe avec précaution de la colonne, une tête de vrai monsieur jaillit tout près de moi" (Sartre) et "elle s’extirpa de la cabine comme d’un mauvais lieu" (Aragon).

Dans ces emplois étendus, extirper est un mot moderne. Les anciens dictionnaires relèvent qu’extirper est employé aussi dans le sens d’exterminer. Les Académiciens, en 1762, précisent : "on dit aussi extirper une famille ou une race pour dire l’exterminer ou la détruire entièrement". Ce sens n’est pas relevé dans la huitième édition (1932-1935) du Dictionnaire de l’Académie française. Littré le relève encore : "extirper une race, une population, la détruire entièrement". Alors que cet emploi a disparu dans la langue moderne, l’action qu’il désigne (exterminer un peuple, une race, une population, une famille) est devenue la règle au XXe siècle. Le mot s’est détaché de la chose – en l’occurrence, le verbe des actions qu’il désigne. Ce sens n’est plus attesté dans les dictionnaires, mais l’action que ce verbe désigne, elle, est bien moderne. Il semble avoir été remplacé par exterminer, verbe qui signifie au sens propre "chasser d’un lieu". La disparition de ce sens est concomitante de la généralisation de l’action de ce verbe.

 

 

 

 

23 août 2006

Emigrer

 

 

Emigrer, émigrés, immigrer, immigrés

 

 

Les verbes émigrer et immigrer sont relativement récents ; de même les formes de participe passé ou présent émigrants, émigrés, immigrants, immigrés, qui en sont tirés, qu’ils soient employés comme adjectifs ou comme noms. Emigrer n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la cinquième édition en 1798. La première attestation date de 1781, au sens de "quitter son pays pour aller s’établir dans un autre". Il semble que l’usage en soit légèrement antérieur, puisque le participe présent émigrant, employé comme nom, est employé en 1770 par Mme du Deffand, dans une lettre qu’elle a adressée à Voltaire. A partir de 1791, se généralise l’emploi substantif du participe passé émigré pour désigner les personnes, aristocrates, ecclésiastiques, bourgeois, dont la vie était menacée et qui ont préféré quitter la France pour ne pas finir sur l’échafaud ou en prison. Ce verbe, qui est emprunté au latin classique emigrare, au sens de "sortir d’un lieu, changer de demeure, déménager" a un sens clair. La seule particularité est que, par rapport au latin, son emploi s’est étendu. Ce n’est plus "changer de demeure", "déménager", mais "changer de pays".

Il en va de même d’immigrer qui n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la septième édition en 1878. Le participe passé immigré employé comme nom est attesté en 1769, le participe présent immigrant en 1787. Comme émigrer, immigrer est un verbe moderne. Il est emprunté au latin classique immigrare qui signifie "pénétrer dans un lieu, s’y introduire". Il a pris son sens moderne par extension. Ce n’est plus pénétrer dans n’importe quel lieu, mais s’installer dans un pays qui n’est pas le sien.

Ces deux verbes et les noms qui en sont tirés appellent quelques commentaires.

Ce sont des mots récents. Ils n’ont guère plus de deux siècles d’existence : pour des mots d’une langue, c’est peu. Ils auraient pu être qualifiés de jeunes s’ils n’avaient pas été empruntés au latin classique et s’ils n’ont pas été introduits dans la langue française avant la fin du XVIIIe siècle, c’est que les faits qu’ils désignent n’existaient pas ou étaient si rares qu’il n’a pas semblé nécessaire à nos ancêtres de fabriquer des mots spécifiques pour nommer ces faits et y donner une existence symbolique. De fait, l’émigration et son corollaire l’immigration sont, quoi qu’en disent les experts en sciences sociales, des phénomènes récents dans l’histoire de France. Cela ne signifie pas qu’antérieurement, des Français n’aient pas quitté la France, bien au contraire. Ceux qui se sont établis aux îles, comme on disait alors, ou en Nouvelle France, n’émigraient pas : ils traversaient les océans pour mettre en valeur ou cultiver, c’est-à-dire coloniser, des terres qui appartenaient, à tort ou à raison (le problème n’est pas là) au Roi de France. En 1685, les Huguenots n’ont pas émigré : ils ont cherché à l’étranger un refuge ou un asile pour pratiquer librement leur culte.

Ce sont des mots qui ne sont pas sous-tendus par un système axiologique, dont les deux pôles seraient le Bien le Mal. De ce point de vue, ils sont neutres. Formés à partir du verbe migrare, qui signifie en latin "partir, changer de séjour", auquel ont été ajoutés les préfixes - in ("dans") et – ex ("hors de"), ils désignent des actions à la fois inverses et réciproques : entrer dans un pays et en sortir. Ils impliquent un franchissement de frontières. Ces termes se répondent : un émigré est aussi un immigré, et vice versa.

En arabe, il en va autrement. Les émigrés sont nommés mouhajiroun, c’est-à-dire, mot à mot, ceux qui font ou refont l’hégire. Il n’existe pas, à proprement parler, d’action inverse ou réciproque. D’ailleurs il n’y a que très peu d’immigré en islam ou, s’il y en a, ils sont nommés colons. L’hégire qui a eu lieu en 622 est le début du comput islamique. Les musulmans qui sont nommés émigrés sont censés imiter Mahomet, le premier mouhajir de l’islam, qui, en fuyant La Mecque pour s’établir à Médine, a fondé l’islam. A Londres, l’organisation qui réunit ces émigrés se nomme Mouhajiroun. Pour l’islam, le verbe émigrer n’est pas neutre. Ce n’est pas changer de pays, mais répandre la vraie croyance et agréger de nouveaux pays au dar el islam. De ce point de vue, ce que montre la langue, c’est l’existence d’un échange inégal ou sans réciprocité entre deux civilisations.

 

 

 

22 août 2006

Signes 14

 

 

 

Le tartufe Grass

 

 

 

Depuis plus d’un demi-siècle, Günter Grass serait la conscience de l’Allemagne : la mauvaise conscience, devrait-on dire, car Grass est toujours près de soupçonner, d’accuser, d’imputer à crime, ses compatriotes ou les Occidentaux, surtout s’ils sont Américains, et, dans le même temps, d’excuser ou de louer en douce feus le régime tyrannique de l’ex-RDA et l’immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué le même air de serinette du compagnon de route progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx, congrès de Bad-Godsberg, usw. Partout, il est honoré, fêté, célébré, loué, glorifié, décoré, couvert de prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré pour disserter doctement dans les universités et autres lieux savantasses sur l’engagement. Ses propos, sur quelque sujet qu’ils portent, futile ou sérieux, et même s’ils sont un tissu de sottises, sont avalés comme les prédictions d’une pythonisse antique, surtout depuis que lui a été décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l’académie suédoise, "pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire".

"Dépeint le visage oublié de l’histoire" : ces Académiciens faisaient de l’ironie. Tartufe vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié ou n’a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu’il s’était engagé, à l’âge de 17 ans, à la fin de 1944, dans les Waffen SS : engagement qu’il a caché avec acharnement. Dans la notice biographique que diffuse l’Académie suédoise, il est écrit ceci : "après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir été prisonnier des Américains de 1944 à 1946", etc. Enivré par son aveu, Grass se lance même, dans l’entretien qu’il a accordé le samedi 12 août 2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense et illustration inouïes des SS : "Pour moi, et je suis sûr ici de mes souvenirs, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait". Pour moins que ça, on a intenté des procès en sorcellerie à répétitions à de pauvres types, un peu simplets, qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d’avoir servi dans cette armée d’élite politico-militaire, qui était chargée de défendre le régime hitlérien. Il est sûr que Grass n’aura pas à répondre de ses actes et de ses paroles devant un tribunal. Son aura l’en préserve.

Bien entendu, personne ne reprocherait à Grass cette erreur de jeunesse, ni même de l’avoir aussi longtemps dissimulée, si Grass n’avait pas été, dès qu’il a publié Le Tambour en 1959, un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à tous vents et à tout crin, un Inquisiteur de première classe, un Commissaire politique impitoyable, infligeant à ses lecteurs, et à toutes les lignes, d’interminables et assommantes Leçons de Droiture, de Courage, de Sincérité, d’Authenticité, de Transparence, de Sens de l’Histoire, de Progressisme moral, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de x crimes dont il s’exonérait sans vergogne. La bonne conscience, il s’en engraissait ; la mauvaise, il en couvrait ses compatriotes dont le crime a été de s’accrocher à la RFA démocratique.

Le clou, c'est le silence des intellos. Dans les rangs, personne ne moufte mot, on se tait, on se coud les lèvres, on ne voit plus une seule tête, même pas celles qui, d’habitude, dépassent. Les vigies de la vigilance ferment pieusement les yeux : pétrifiés, ils ont porté aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses engagements passés. Il y a plus. Les journalistes ont annoncé la nouvelle avec des trémolos de surprise dans la voix, comme s’il s’agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Ils ne s’y attendaient pas. Comment un écrivain si propre sur lui – si clean, comme on dit en anglais – a-t-il pu cacher autant de saletés ? Ces journalistes ignorent la loi de l’après-guerre. Le progressisme, qu’il soit communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et de virées nocturnes ou non, est, depuis la fin de la guerre, la grande lessiveuse. Le blanchiment du passé sale n’a pas besoin de paradis fiscaux. Il a son paradis : c’est l’engagement dans les ligues de Vertu. La lessiveuse a blanchi les gens sales. Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l’a suivi, et Blanchot, etc. Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes comme Sartre, les allumés du racisme comme Blanchot, les apeurés et les timides, tous ont été blanchis. Grass est sans doute un imposteur, comme Tartufe ; mais, comme Tartufe, sans le savoir, il révèle la nature de son camp. C’est là son seul mérite.

 

 

 

21 août 2006

Patrimoine

 

 

 

Il a fallu attendre le XXe siècle pour que le nom patrimoine désigne, non plus seulement des biens transmis à une personne par ses ascendants directs, mais "ce qui est transmis à une personne ou à une collectivité, par les ancêtres ou les générations précédentes, et qui est considéré comme un héritage commun" (Trésor de la Langue française, 1972-1994). Longtemps, la notion de patrimoine collectif ou de patrimoine de l’humanité ou de patrimoine national a été absente de la conscience publique. Ce n’est que depuis une date récente que les individus et les collectivités, quelles qu’elles soient, ont pris conscience qu’il était de leur devoir de ne pas faire table rase du passé et que transformer les temples ou les palais antiques en carrières de pierres à chaux ou faire d’une église une étable ou une grange était dignes de barbares et indignes de peuples qui se disent civilisés.

Le nom patrimoine est attesté en français pour la première fois au milieu du XIIe siècle au sens de "ensemble des biens et des droits hérités du père", par opposition à ce qui est hérité de la mère et qui était alors nommé matrimoine. Même quand le nom se rapporte à l’Eglise ou à la religion, il désigne des biens matériels. Le "patrimoine du Crucifié", ce sont "les biens de l’Église". Certes, dans la Rome antique, ce nom est parfois employé dans un sens figuré : le nom paternel est, selon Cicéron, un patrimoine, tandis que Florus (historien, IIe siècle après J-C) tient le trésor public pour la "patrimoine du peuple". Il semble que cet emploi figuré ait été oublié pendant près de deux millénaires.

Dans les dictionnaires antérieurs au XIXe siècle, le patrimoine désigne les biens privés, qu’ils appartiennent à une famille ou à l’Eglise. En 1762, les Académiciens dans la quatrième édition de leur Dictionnaire relèvent ce mot dans le sens "de bien qui vient du père et de la mère, qu’on a hérité de son père et de sa mère". Ils ajoutent que les biens qui ont été donnés à l’Église sont "le patrimoine des pauvres" et que le "patrimoine de Saint Pierre" est "une partie du domaine que le Pape possède en Italie et dont Viterbe est la capitale".

En 1829, à la fin de son premier et seul voyage d’étude en Egypte, Jean-François Champollion rédige, à l’intention du Vice-Roi Mehmet Ali, un mémoire dans lequel il incite ce souverain à prendre des mesures pour préserver les temples, les palais, les tombeaux et toutes les ruines antiques des pillards, vandales et autres chaufourniers ou entrepreneurs de travaux publics. Dans ce Mémoire, le nom patrimoine n’est pas employé, bien que Champollion ait conscience que ces ruines font progresser la connaissance que l’on peut avoir du passé de l’humanité. En 1823, patrimoine est attesté dans un sens figuré. Le mot désigne des biens immatériels : la bonne réputation, pensait-on alors, est "un second patrimoine". C’est Littré qui, dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), esquisse une glose du sens moderne : "ce qui est considéré comme une propriété patrimoniale". Ainsi, selon Littré, "chaque découverte dans les sciences est le patrimoine de toutes les nations". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le sens moderne est enfin établi : "ce qui est transmis à une personne ou à une collectivité, par les ancêtres ou les générations précédentes, et qui est considéré comme un héritage commun". De fait, le patrimoine est ou peut être archéologique, artistique, culturel, intellectuel, religieux, collectif, national, social, d'une nation, d'un peuple.

Ce qui manque dans les dictionnaires, c’est de recenser précisément les édifices ou les objets ou les paysages qui font partie du patrimoine d’un pays. Heureusement, depuis quelques années, le patrimoine de la France est répertorié et décrit dans l’inventaire général qu’on peut consulter, commune par commune, dans le site du Ministère de la Culture. La base Mérimée recense tout ce qui se rapporte à l’architecture : les chapelles, châteaux, églises, fontaines, maisons anciennes, etc. En 1998, elle comprenait environ 140000 fiches ou notices. Dans la base Palissy est recensé ce qui se rapporte au mobilier : objets de culte, tableaux, meubles, etc. En 1998, elle comprenait 200000 fiches ou notices. Tout ce qui est recensé dans cet inventaire est protégé ou est censé l’être. Or ce patrimoine a beau être national, collectif ou du peuple et inventorié, il est encore trop souvent méprisé, mal entretenu ou laissé en déshérence, en particulier dans les petites communes ou dans les communes dirigées par des élus qui, mus par une idéologie sclérosée, ambitionnent toujours de faire table rase du passé.

 

 

 

 

20 août 2006

Tourisme, touriste

 

 

 

 

 

Le mot anglais tourist est dérivé du nom tour, emprunté au français, et attesté au milieu XVIIe siècle au sens de "circuit au cours duquel on visite différents endroits" (d’où tour), puis de "voyage". Touriste, adjectif et nom, a été emprunté à l’anglais à la fin du XVIIIe siècle. Le nom tourisme est attesté en français depuis 1811. Ou bien il est calqué sur le nom anglais tourism ; ou bien il a été formé à partir de touriste, afin de traduire le nom anglais touring, qui sert à désigner le voyage d’agrément, alors que le nom tourism a une valeur dépréciative, puisqu’il semble désigner au XIXe s les voyages de masse. Au XIXe siècle, l’association qui a été fondée en France pour développer les voyages d’agrément se nomme Touring-Club de France et non Club de Tourisme, ni Club touristique, ni Tourisme-Club de France. En anglais, le nom tourism perd au XXe siècle sa valeur péjorative, peut-être sous l’influence du français tourisme, et il désigne l’activité économique qu’est devenu le tourisme.

Le mot est anglais, la chose aussi. Le tourisme a été inventé par des Anglais argentés et oisifs qui jouissaient de revenus tirés de capitaux placés dans le commerce ou dans l’industrie ou qui bénéficiaient de rentes inépuisables. Ils pouvaient ainsi partir pendant un an ou deux, faire le grand tour, à l’étranger bien sûr, dans l’espoir de guérir de l’ennui (le spleen) ou de découvrir des pays ou des régions pittoresques sans fog qui auraient conservé leurs traditions ancestrales et qui étaient épargnés par les activités industrielles polluantes. Le tourisme consiste donc à fuir le monde du travail pour des pays ou des régions, Alpes, Pyrénées, Italie, Egypte, qui n’étaient pas touchés par l’industrie. Le tourisme a été la bouée de pays d’Europe du Sud retardés, reculés ou arriérés, Italie, Grèce, Espagne, Portugal, etc. qui ont tablé sur les devises des touristes pour financer leur développement. Les pays du tiers monde ont eux aussi opté pour le tourisme. Ils vendent leur soleil, leurs plages, leurs filles, leurs femmes, leurs enfants, leur âme, etc. pour quelques millions de $ en plus. Ils croient se développer, ils deviennent le bronze-cul ou le baisodrome des nantis.

La France est, comme disent les spécialistes, la première destination touristique du monde : plus de soixante-dix millions de visiteurs chaque année. Mais les revenus qu’elle tire de cette activité, supérieurs à ceux de l’agriculture, sont inférieurs à ceux qu’en tirent l’Espagne et les Etats-Unis : ce qui s’explique par le fait que les touristes restent moins longtemps en France et qu’ils sont moins argentés (souvent un tourisme de passage ou de traversée pour aller en Espagne, etc.). La presse évoque les résultats d’un sondage organisé sur internet (6000 votants) : les étrangers se plaignent ou se plaindraient d’être ou d’avoir été mal accueillis en France (pas de sourire, escroqueries, etc.). Cela fait parler les journalistes, bien sûr ; mais aucun d’eux n’aborde le fond ou le cœur du problème, à savoir que le tourisme est une activité typique de pays sous-développés : si les socialistes ont opté pour le tout tourisme en 1982 et 1983, c’est qu’ils se sont résignés à ce qu’il n’y ait plus en France de paysans, ni d’agriculture, plus d’ouvriers, ni d’industrie ; et qu’il ne reste plus à la patrie, pour occuper les citoyens qui ne veulent pas s’exiler dans des pays où l’on gagne encore son pain à la sueur de son front, qu’à vendre son soleil, son pittoresque, ses paysages – c’est-à-dire le capital amassé des siècles durant par des générations de Français laborieux. Sully avait fait du labourage et du pâturage les deux mamelles de la France ; Guizot avait choisi l’agriculture et l’industrie comme mamelles ; les socialistes se ont rabattus sur les restes du repas : le tourisme et la fête, les deux mamelles des pays en voie de tiers-mondisation.

 

19 août 2006

Démocratie associative

 

 

Le groupe de mots démocratie associative n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française, ni à l’article démocratie, ni à l’article associatif. En revanche, sont cités démocratie autoritaire, directe, libérale, parlementaire, représentative, semi-directe, économique et sociale, politique, populaire, chrétienne. L’adjectif associatif est formé sur le verbe associer auquel a été ajouté le suffixe –atif, variante du suffixe -if. C’est un mot récent. Il a une histoire établie. Il est attesté pour la première fois à la fin du XVe siècle, dans un ouvrage savant, au sens de "qui associe", dans cause associative. L’attestation est unique. Pendant quatre siècles, l'adjectif est sorti de l’usage. Il est ignoré de Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) et des huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). A la fin du XIXe siècle, il est ressuscité comme concept de mathématiques.

Les Académiciens n’y consacrent un article que dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire. Associatif est en usage en psychologie, où il a le sens de "qui procède par association d’idées" comme la mémoire et, en mathématiques, où il signifie "dont le résultat n’est pas affecté par l’ordre dans lequel on réalise l’opération". Ainsi l’addition et la multiplication sont associatives (4 + 2 ou 2 + 4, 7 x 3 ou 3 x 7 donnent le même résultat) ; la soustraction et la division ne sont pas associatives. L’adjectif est aussi en usage dans la langue commune : il signifie alors "qui se rapporte aux associations et à leurs activités". Ainsi, un quartier est animé ou vivant quand la vie associative y est intense. Très étrangement, cet emploi courant d’associatif n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Seuls les sens qu’a cet adjectif en mathématiques et en psychologie sont expliqués et illustrés d’exemples.

La démocratie associative est donc, si l’on se fonde sur le sens du Dictionnaire de l’Académie française, la démocratie qui a pour fondement les associations régies par la loi de 1901 qui a établi la liberté d’association. Elle se distingue de la démocratie représentative qui est la règle dans les pays libres depuis un siècle et demi environ et qui est dite représentative, parce que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif sont confiés à des élus qui tiennent leur mandat et leur légitimité des citoyens qui leur ont délégué leur souveraineté et qu’ainsi ils représentent. Cette démocratie, la seule qui en soit une, est l’objet d’incessantes attaques de la part des partisans des avancées significatives. Qualifiée par mépris de bourgeoise, parlementaire, formelle (elle est censée n’exister que dans les formes et être sans contenu, parce que le vote se fait à bulletin secret et après des débats préalables), elle a été jugée mille fois inférieure à la tyrannie léniniste, parfaite et qui a été affublée tantôt du nom de démocratie populaire, tantôt de démocratie socialiste. Quand il fut avéré que cette démocratie n’était qu’une infâme tyrannie criminelle, la critique a évolué. De bourgeoise, la démocratie honnie s’est muée en représentative. Il lui a été imputé d’innombrables péchés : elle représente surtout les beaux quartiers et les propriétaires au détriment des citoyens les plus pauvres, en particulier les ouvriers de banlieue. De fait, le pays légal ne correspondrait pas au pays réel et la majorité sociologique faite d’ouvriers, d’employés, de jeunes serait condamnée à rester une minorité, dominée bien entendu ou silencieuse. En fait, ces critiques ne font que traduire le ressentiment des progressistes. La démocratie représentative qui leur était défavorable, ils ont rêvé de la remplacer par la démocratie associative.

L’idéologue le plus connu de la démocratie associative est Paul Hirst, auteur d’Associative Democracy, New Forms of Economic and Social Governance (1994). Comme il se doit, il est professeur d’université et américain : c'est donc un prophète de la modernité. Il fait de la démocratie associative une alternative au libéralisme ou au socialisme, également pervers à ses yeux. Elle serait proche des citoyens, même si les associations sur lesquelles elle est fondée n’ont pas de cotisants. Grâce à elle, l’intérêt général n’est plus de la responsabilité du seul État. Les associations forment la société civile, laquelle, par la grâce des associations, s’autogouverne et remplace l’Etat au cœur de la société. Ainsi, on en finit avec la centralisation bureaucratique. Le pouvoir est proche des gens, tout petit, sans arrogance : en un mot modeste.

L’avantage des associations est qu’elles fonctionnent sans adhérents à jour de leur cotisation, avec uniquement de l’argent public détourné de ses fins, et qu’elles peuvent être manipulées, lors d’assemblées générales squelettiques, par trois agitateurs professionnels. Dès 1981, quand les progressistes ont exercé le pouvoir auquel ils aspiraient depuis si longtemps, ils ont prodigué aux associations des aides, crédits, subventions de toutes sortes. Dans un livre publié en 1996 aux éditions Denoël et insolemment intitulé Associations lucratives sans but, Patrick Kaltenbach évalue à 400 milliards de francs le total des subventions, aides, crédits, etc. qui étaient alors distribuées par l’Etat aux associations et qui le sont toujours, sans compter la manne qui tombe des régions, départements, communes et autres collectivités : d’où l’adjectif lucratives dont elles sont qualifiées. Elles n’ont pas d’autre but que le lucre ou le détournement de la volonté populaire au profit de requins.

La démocratie socialiste est une tyrannie, la démocratie associative ne vaut pas mieux. Pour être influentes, les associations n’ont pas besoin d’autres adhérents que ceux qui les dirigent et elles n’existent qu’avec les subventions qu’elles perçoivent. N’ayant que des dirigeants qui se cooptent ou s’auto-élisent, elles sapent la démocratie. Elles se muent en groupes de pression, lobbies, forces occultes, sociétés secrètes ou en mafias, lesquelles sont plus promptes à s’associer que n’importe qui. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le premier parti de France soit formé de citoyens qui s’abstiennent aux élections et que les partis qui exercent le pouvoir depuis un quart de siècle regroupent moins d’un tiers des électeurs inscrits. La démocratie socialiste et la démocratie populaire n'ont pas pu abattre la démocratie : les "associations lucratives sans but" mais avec subventions y ont réussi. La raison d’être de la démocratie associative, à savoir écarter les citoyens de l’exercice du pouvoir, est effective.

 

 

 

18 août 2006

Lumière des livres 15

 

 

 

Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, 1984, Denoël ; réédition en 1999, Tel, Gallimard

 

 

L’œuvre de Philippe Muray commence à être enfin connue. C’est une excellente nouvelle. Pourtant, dans l’ensemble de son œuvre (romans, essais, pamphlets, poèmes, romans policiers, poèmes), il est un livre qui est moins souvent cité que les autres et qui n’a pas obtenu la notoriété qu’il mérite, bien qu’il ait été réédité en 1999 dans la collection de poche Tel de Gallimard. Il est vrai que le livre est long, qu’il est ardu, qu’il aborde des questions d’esthétique littéraire, de philosophie et d’idéologie et qu’il défend une thèse qui va à rebrousse-poil de tout ce qui est enseigné dans les lycées et les universités depuis un siècle ou plus et de tout ce qui, dans la littérature des XIXe et XXe siècles, est proposé à l’admiration des hommes, qu’ils soient Français ou étrangers. Ce livre, c’est Le XIXe siècle à travers les âges. Le titre de cet ouvrage de 688 pages exprime la thèse que Muray y défend et que l’on peut formuler de diverses manières : le XXe s continue le XIXe s, ou : nous sommes encore au XIXe s, ou : tout le XXe s se trouve enfermé dans le XIXe s, ou : la matrice, c’est le XIXe s, ou : le XXe s n’est que l’amplification de ce qu’a inventé le XIXe s. Il est vrai qu’au XIXe siècle a été inventé le découpage en siècles de l’histoire, qu’elle soit celle des hommes, des sociétés ou des lettres ou de l’art, ce découpage étant censé rendre compte, mieux que tout autre périodisation, le cours des choses, et qu’il n’est pas injustifié d’en faire la matrice de la conception sécularisée de l’histoire, dont les invariants se retrouvent tels quels dans tout le XXe siècle. Ainsi, le stupide XIXe s serait moins stupide qu’on ne le dit, puisqu’il a une féconde postérité en particulier parmi ceux qui, en apparence, le rejettent en paroles ou en discours, se dissimulant à eux-mêmes qu’ils sont les vrais et seuls héritiers du siècle de la Bêtise, ou, s’ils l’ont déclaré stupide, ce fut surtout pour dissimuler leur propre généalogie de modernes énamourés d’eux-mêmes. De fait, Muray révise totalement l’histoire littéraire des XIXe et XXe s et même de l’histoire de ces deux siècles

En exergue, Muray cite une phrase de Flaubert qui résume sa thèse : "La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme". C’est au XIXe s que se forme le socialoccultisme, ce mélange détonnant et inouï de socialisme et d’occultisme, et c’est le XXe s qui fait un triomphe éternel à cette idéologie, comme lors de la descente de Mitterrand, à peine élu, une rose au poing, dans la crypte du Panthéon. L’occultisme, c’est le culte des morts, l’Eglise Sainte-Geneviève transformée en Panthéon où sont inhumés les seuls concepteurs du monde nouveau, ce sont les tables tournantes, le dialogue avec les esprits, la nécromancie, la divination, l’astrologie, la sorcellerie, la volonté de tout guérir, fût-ce par le magnétisme ou l’imposition des mains, l’explication de tout événement par le complot, qu’il soit juif, maçonnique, religieux, obscurantiste ; le socialisme, qui se marie à cet occultisme, c’est la croyance à la possibilité de créer un ordre social parfait, surtout dans les mots, ordre conforme à l’idéal de progrès et fondé sur le culte des ancêtres, c’est un prophétisme de pacotille annonçant le bonheur de tous, c’est une confiance excessive dans les vertus du Verbe, comme l’exprime si bien le slogan "changer la vie". Ce socialoccultisme forme une nouvelle religion, admirablement bien exposée par Zola, non pas dans la saga des Rougon-Macquart, mais dans les dernières œuvres : les trois villes et les quatre évangiles, qui forment un nouveau Nouveau Testament parfaitement adapté à la nouvelle Europe, celle qui est partie à la conquête du monde et qui paraît capable de réaliser le vieux rêve prométhéen : unifier l’humanité sous une direction unique et apporter l’harmonie au monde, celle qui célèbre le culte du corps, donne libre cours à ses pulsions, exige le bonheur pour tous, pense les peuples comme des masses qu’il faut mener à la férule. Ces Evangiles nouveaux abolissent les deux Testaments précédents, en particulier celui que Zola nomme "l’évangile sémite de Jésus". Muray fait commencer cette nouvelle religion en 1786, lorsqu’il a été décidé de fermer le cimetière des Innocents et de transporter la nuit dans des tombereaux lugubres les restes exhumés pour les jeter dans les catacombes, cette exclusion des corps préfigurant les transports de prisonniers jusqu’à la guillotine et de leurs corps partagés en deux jusqu’à la fosse commune.

L’ouvrage est divisé en deux livres. Le Livre premier a pour titre "le XIXe s est devant nous", le second "le cimetière des éléphants". Le Livre premier est formé de deux chapitres intitulés "la dixneuviémité" et "homo dixneuviemis", dans lesquels Muray établit, comme l’indiquent clairement les mots dixneuviémité (ce qui fait l’essence du XIXe siècle) et homo dixneuviémis (type d’homme apparu au XIXe siècle et toujours en vigueur de nos jours) les invariants du XIXe s. "à travers les âges". Le livre second se compose de trois chapitres : "l’art de la fin", "l’école nécromantique" et "catabases" (descentes aux Enfers suivies d’une remontée illuminante). Il s’agit bien d’une nouvelle religion, formée de science positiviste, d’illuminisme, de croyance dans le progrès social et moral infini et dans l’harmonie du monde, de culte des morts ou des ancêtres, destinée à remplacer l’ancienne, la judéo-chrétienne et qui a réussi dans les faits à la remplacer, préparant ainsi les grandes catastrophes du XXe siècle qu’ont été le socialisme national, le socialisme réel, le racisme, le communisme. Pour Muray, le texte qui analyse le plus lucidement le XIXe siècle et ce qu’est la dixneuviémité, c’est le Syllabus ou "résumé renfermant les principales erreurs de notre temps qui sont signalées dans les allocutions consistoriales, encycliques et autres lettres apostoliques de Notre Très Saint Père le Pape Pie IX". Ainsi donc, le Vatican n’a pas eu d’autre rôle tout au long du XIXe siècle et aujourd’hui encore que d’analyser en termes lumineux les délires socialoccultistes, spirites, positivistes, scientistes ou nécromanciens du Siècle, qu’il a déchiffré, comme on peut le faire d’un manuscrit archaïque, dans ses profondeurs, dans sa pensée, dans son idéologie, dans ce qu’il a créé.

De tous les écrivains du XIXe siècle, il n’en est que cinq ou six qui, plus lucides que les autres, ont pris leurs distances par rapport à la nouvelle religion et qui s’en sont gaussés avec une insolence allègre. Ce sont Musset, Chateaubriand, Balzac, Flaubert, Baudelaire et Bloy… Tous les autres en ont été les adeptes joyeux et conscients : Hugo, Sand, Lamartine, Zola, Comte, Leroux, Quinet, Michelet. Voilà qui bouleverse toute l’histoire, littéraire ou idéologique ou politique, du XIXe siècle et, en conséquence, du XXe siècle, qui n’en est que la suite.

 

 

 

 

17 août 2006

Oxymore

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire grec français, oxymore est défini ainsi : "fin sous une apparence de niaiserie". C’est aussi le nom d’une ingénieuse alliance de mots contradictoires tels insaniens sapientia (sagesse folle) ou strenua inertia (inaction active, agitation stérile). En grec, l’adjectif, formé de deux adjectifs, oxus, au sens propre "aigu" et métaphoriquement "fin, spirituel" et moros, "émoussé", puis "sot, niais", ayant des significations opposées, illustre la formation de ces adjectifs composés de deux contraires, tels aigre-doux ou clair-obscur. Quand il est adjectif en grec et en latin, oxymoron est donc un oxymore. Appliqué à un être humain, il signifie "fin sous une apparence de niaiserie". C’est dans ce sens que l’emploie Cicéron (in Gaffiot, Dictionnaire Latin Français). Il est en accord avec ce qu’il désigne, comme le notent deux spécialistes, Mazaleyrat et Molinié : "l’oxymore est donc plus intelligent qu’il paraît".

La définition grecque est reprise dans les dictionnaires. Dans un groupe sont contigus deux adjectifs coordonnés ou un nom et un adjectif épithète, dont les sens se situent à l’opposé l’un de l’autre : obscur et clair (obscure clarté), jeune et vieux (jeune vieillard), silence et éloquent (un silence éloquent). En grec, le nom qui désigne l’oxymore est la forme neutre oxymoron de l’adjectif oxymoros. Qu’il soit oxymoron ou francisé en oxymore, il est masculin, mais il est des spécialistes (le Groupe Mu et Olivier Reboul) qui en font un nom féminin (une oxymore) et Reboul justifie le féminin par de prétendues hésitations de l’usage. Les noms par lesquels l’oxymore a été désigné ont varié. Oxymoron ne figure pas dans l’index des mots de la Rhétorique d’Aristote, cet ouvrage n’étant pas un catalogue de figures, mais l’exposé d’une méthode permettant de trouver des arguments propres à persuader. Tantôt la figure est nommée oxumoron, tantôt oxymoron, tantôt oxymore, tantôt alliance de mots (en 1770), paradoxisme, opposition (1765, De Jaucourt), antilogie. Tantôt elle est rapprochée de l’antithèse, tantôt de l’antiphrase, du paradoxe, de la dissociation, etc. Le Dictionnaire Latin Français de F. Gaffiot ne relève que l’adjectif oxymorus au sens de "spirituel sous une apparente niaiserie". Au XVIIIe s, elle est dans l’Encyclopédie, mais Fontanier et Du Marsais dans son traité Des tropes, paru en 1730, l’ignorent. Vico la recense en 1844, mais ni Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, ni les lexicographes de la maison Quillet ne la relèvent. Le Trésor de la Langue Française y consacre une remarque à l’article oxy, du grec oxus ou oxos, "pointu" et par analogie "aigu, perçant ; aigre et acide", entrant dans la construction de mots savants, notamment dans les domaines de la médecine et des sciences naturelles. B. Dupriez, dans Gradus, cite oxymore comme synonyme d’alliance de mots à l’entrée alliance de mots. En revanche, oxymoron est relevé dans le Dictionnaire de Linguistique, chez Lausberg, Morier (Dictionnaire de Poétique et de Rhétorique) ; et oxymore chez Preminger Alex, Franck, Warnke, Hardison, dans Rhétorique générale, le Grand Larousse de la Langue Française, le Dictionnaire de la Langue Française Le Robert, le Dictionnaire Historique de la Langue Française Le Robert, dans le Vocabulaire de la Stylistique de Mazaleyrat et Molinié, etc.

La rhétorique, ce sont aussi des classements et dans ces classements, l’oxymore occupe une place variable. Fontanier classe le paradoxisme, qui, selon lui, est une alliance de mots, parmi les tropes (un trope est un transfert ou transport de sens) en plusieurs mots ou improprement dits. Reboul reprend ce classement. Le Groupe Mu reprend sur ce point le classement de Fontanier et en fait un métasémème, c’est-à-dire une figure portant sur le signifié des mots. A l’opposé, Mazaleyrat et Molinié, Suhamy, Aquien, en font une figure de construction. C’est un fait de syntaxe : un rapprochement ou une mise en contiguïté dans le même groupe - en général un groupe nominal - d’un adjectif et d’un nom de sens opposé. Défini comme une construction, l’oxymore se réduit au modèle canonique : adjectif + nom. Figure de sens, en revanche, comme chez Fontanier (c’est un trope en plusieurs mots), les limites en sont plus larges. Peuvent faire oxymore deux mots de sens opposé, qui ne sont pas nécessairement deux adjectifs coordonnés ou un nom et un adjectif épithète, comme un adverbe et un adjectif (saintement homicides), un verbe et un adverbe, un verbe et ses compléments : "il aspire à descendre", "pour réparer des ans l’irréparable outrage", "rétablir son honneur à force d’infamie". Patrick Bacry en fait une figure du "lexique et ordre des mots, lexique et construction". Une nouvelle et énième sous-classe est créée, dans laquelle sont regroupés  les répétitions, les gradations, l’antithèse et l’oxymore. 

De ce fait, les synonymes d’oxymore sont divers. En 1765, dans l’Encyclopédie, l’oxu-moron est aussi appelé opposition. Dupriez cite parmi les synonymes d’alliance de mots oxymore, renvoyant aux ouvrages de Preminger, Lausberg, Morier, antonymie (Littré : "opposition de mots ou de noms qui offrent un sens contraire"). Morier propose comme synonymes ou quasi synonymes antilogie et alliance de mots, paradoxisme, antithèse ; le Groupe Mu, antiphrase et paradoxe ; Suhamy, antilogie, confondant l’oxymore et l’antilogie que distingue soigneusement Dupriez. Pour Morier, Molinié et Aquien, l’oxymore est une figure proche de l’antithèse. Morier écrit "c’est une sorte d’antithèse" ; Aquien : "c’est une forme d’antithèse" ; Molinié en fait le "support éventuel de l’antithèse". A l’opposé, le Groupe Mu établit une parenté entre l’oxymore d’une part et l’antiphrase et le paradoxe d’autre part : "La parenté avec l’antiphrase est frappante, de même qu’avec le paradoxe... Le rapprochement entre oxymore et antithèse, proposée par certains auteurs, est évidemment fantaisiste, puisque cette dernière est un métalogisme par répétition (A n’est pas non - A)". Bacry établit une très étroite parenté entre l’antithèse et l’oxymore, qu’il définit comme les deux espèces d’une même figure, les rangeant dans la même sous-classe que les répétitions et les gradations : "Les deux figures rapprochent dans le discours des termes, qui, au lieu d’être identiques, comme ils l’étaient dans la répétition, ou voisins, comme dans la gradation, sont opposés. La force de l’expression résulte alors non d’une accumulation, mais d’un contraste sémantique : on oppose le noir au blanc, le vide au plein, le grand au petit, toutes notions dont on dit précisément qu’elles sont antithétiques".

Au XIXe s et jusqu’au milieu du XXe s, à oxymore, les linguistes ont préféré alliance de mots (contradictoires) qui traduit assez fidèlement le mot grec oxymoron. Quand oxymore s’impose à nouveau dans les années 1960 et 1970 et élimine presque totalement alliance de mots, de nouvelles divisions ou configurations sont proposées. Ou bien les deux figures (en fait les deux noms, grec et français, de la même figure) sont arbitrairement renvoyées à deux disciplines distinctes : l’oxymore à la rhétorique, l’alliance de mots à la stylistique (Grand Larousse de la Langue Française, Trésor de la Langue Française). Ou bien des distinctions sont faites en fonction de la force de la contradiction : quand l’adjectif et le nom rapprochés sont des contraires, c’est un oxymore ; quand le rapprochement est inattendu, c’est une alliance de mots.

Il est possible de multiplier les distinctions, toujours nouvelles et jamais arrêtées, et cela, en fonction de la diversité des pratiques langagières ou d’écrivain. Soit le groupe "rôti intelligent", dans lequel est accolé à un nom (rôti) un adjectif (intelligent) qui n’est pas le contraire du nom, mais n’a aucun trait sémantique commun avec le nom. Il en va ainsi dans de nombreuses images surréalistes : "poisson soluble", "revolver à cheveux blancs". Auquel cas, les rhétoriciens créent de nouveaux termes pour désigner ces variétés d’oxymore ou d’alliance de mots : soit caractérisation non pertinente (Mazaleyrat et Molinié), soit dissociation (Zumthor, Angenot, Dupriez). Ou bien ils multiplient les types d’alliances, en fonction de la nature de ce qui est réuni : alliances de phrases (deux assertions successives inverses l’une de l’autre, mais non incompatibles) : "N’en parlons plus. Parlons-en", Pleynet, in Théorie d’ensemble) ; alliances de sentiments (en un même personnage, se heurtent deux sentiments contraires) ; alliances d’idées (rapprocher dans une relation quelconque deux idées inverses l’une de l’autre) : "la France pleure Bourvil qui l’a tant fait rire". Au XIXe s et jusqu’au milieu du XXe s, le mot oxymore a disparu des manuels français et ce, jusqu’au milieu du XXe s. Il est réutilisé par Morier, qui cite une thèse, soutenue en 1951, Das  Oxymoron in der grieschichen Dichtung. Comment expliquer cette soudaine disparition de l’oxymore au XIXe et dans la première moitié du XXe ? Certes, il y a eu en France interruption dans la transmission des savoirs rhétoriques. Mais cela n’explique pas qu’oxymore soit tombé en désuétude. Dupriez a recensé et défini environ deux mille termes de rhétorique : "Tous ces termes sont français. Les termes étrangers ont été écartés, à l’exception d’un petit nombre, qui sont francisés (leitmotiv, thriller, oxymore), ou usités (ad hominem, in petto) ou simplement utiles (bathos, cheretema, zwanze)". Oxymore a été francisé en alliance de mots par Voltaire, semble-t-il pour des raisons liées à la défense et l’illustration de la langue française. Dupriez exerce à Montréal dans les années 1960, quand éclate au Québec la revendication linguistique et identitaire.

L’histoire de l’oxymore est aussi celle des errements de la rhétorique, à savoir les dénominations variées, hésitantes et changeantes, la manie du classement, des places variables de telle ou telle figure dans les nomenclatures, découpages, reconfigurations.

 

 

16 août 2006

Autonomie, autonome

 

 

 

 

Le nom autonomie et l’adjectif autonome, bien qu’ils soient empruntés au grec, sont des mots modernes du double point de vue historique et idéologique. En grec, autonome a deux sens que l’on retrouve en français. Il signifie "qui se régit par ses propres lois, indépendant" en parlant d'États et "qui agit de soi-même, volontairement ou spontanément" en parlant de personnes. Autonomie est attesté pour la première fois en 1596 au sens de "fait de se gouverner d’après ses propres lois". Cette attestation dans un dictionnaire bilingue français allemand est isolée. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, autonomie est relevé avec le sens de "liberté dont jouissaient sous les Romains les villes qui avoient conservé le droit de se gouverner par leurs propres lois". Après 1815, autonomie s’étend à d’autres réalités que celle de l’histoire ou de la politique : ainsi à la philosophie, avec le sens "d’indépendance", comme dans l’exemple tiré d’une traduction de Kant : "(le serment) ôte toute autonomie à la raison".

Comme le nom autonomie, l’adjectif autonome est récent. Il est employé pour la première fois dans l’Encyclopédie (1751) de d’Alembert et Diderot dans le contexte de l’histoire ancienne : c’est un "titre que prenaient certaines villes de Grèce qui avoient le privilège de se gouverner par leurs propres lois". L’auteur de cet article précise que ce titre "est conservé sur plusieurs médailles antiques". De l’histoire ancienne, le terme est passé dans le monde moderne. Il sert à désigner, quel que soit le contexte politique ou historique, toute communauté humaine ou toute institution "qui se gouverne selon ses propres lois" (Larousse du 19e siècle). Comme le nom autonomie, l’adjectif autonome s’est étendu, à partir de cet emploi historique et politique, à la morale, à la métaphysique, à la philosophie. A partir du début du XIXe siècle, il se dit d’une personne qui, par analogie avec une ville ou un pays, établit ses propres règles de conduite, de mœurs, de raisonnement, etc. Littré cite cet exemple : "quelques penseurs autonomes, La Bruyère, Fénelon et d'autres, entraînés par la tendance que les Cartésiens avaient donnée à l’esprit de leurs contemporains, se frayèrent des routes nouvelles".

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux mots autonomie et autonome sont suivis d’une seule acception relative à l’histoire ancienne. Littré consacre dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) deux articles succincts à autonomie ("droit que les Romains avaient laissé à certaines villes grecques de se gouverner par leurs propres lois" et "par extension, indépendance") et à autonome ("qui jouit de l’autonomie" et "figuré, qui se fait sa règle à soi-même"). La brièveté de ces articles et les deux seules citations qui les illustrent témoignent que ces deux mots étaient d’un usage restreint jusqu’au milieu du XIXe siècle. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens, comme Littré, donnent à ces deux mots deux acceptions ("possibilité de s’administrer librement dans un cadre déterminé" et "indépendance, possibilité d’agir sans intervention extérieure" et même spécialement "capacité de fonctionnement d’un véhicule à moteur entre deux ravitaillements en carburant et sans intervention extérieure").

En revanche, les amples articles qu’y consacrent les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) comptent de nombreuses citations. Autonome et autonomie ont chacun sept acceptions. Ce qui caractérise ces deux mots en français moderne, c’est l’extension de leur emploi à toutes sortes de domaines et de réalités, que ces réalités soient des choses, des institutions ou des personnes : nations, syndicats, collectivités, provinces, régions, budgets, pouvoirs, villes, caisses, ports, régies de transports, personnes, créatures, existences, vies, artistes, œuvres d’art, consciences, volontés, mécanismes, troubles, affections, maladies, éléments, unités, etc. ; les domaines étant la politique, l’histoire, la société, la médecine, l’art, les techniques, la pédagogie, la philosophie, la psychologie, l’anatomie, etc. : en bref les sciences humaines et sociales.

Ces deux mots sont d’un emploi si étendu qu’a été dérivé de l’adjectif autonome le verbe autonomiser dans le sens de "donner l’autonomie", comme si ce processus résumait l’idéal moderne qu’exprime Amiel (Journal intime, 1866) : "c’est te déclarer libre, indépendant, sans maître, sans obligation ; c’est par conséquent t’affranchir de la loi morale. Le principe de ton quiétisme, c’est donc un refus d’obéissance, c’est une sécession et en quelque sorte une révolte. Si dur, si triste, si pénible que soit l’isolement, il flatte néanmoins notre instinct d’antivasselage ; il nous crée une autonomie altière et entière, il nous fait souverains, souverains sans sujets, sans puissance, sans grandeur, mais n’ayant à s’humilier devant rien ni devant personne".

L’idéal moderne du sujet affranchi est condensé dans l’autonomie obligatoire. Le sujet ne dépend plus que lui-même. Il lui incombe de trouver en lui-même ses propres règles, quelles qu’elles soient, même si elles le poussent à tuer ou à nuire à autrui. Personne ne lui impose quoi que ce soit. Il se crée lui-même. Il se fait Dieu. Il n’a pas d’autre transcendance que lui-même ou que son libre arbitre, il est à lui-même sa transcendance. Hitler, Lénine, Mao, Staline, Pol Pot, Castro, et autres grands criminels ou même tueurs en série ne sont pas adulés par hasard. Ils trouvent en eux-mêmes leurs propres règles de conduite, de morale, de comportement, qu’ils imposent à leurs victimes. Ils réalisent l’idéal moderne d’autonomie.

 

 

 

14 août 2006

Mythologies intellotes 17

 

Plébiscite

 

 

C'est un mot latin composé du nom plebs, désignant la plèbe (id est le peuple), et du nom scitum au sens de "décret", du verbe scisco "agréer" ou "décider". C’est donc, mot à mot, une "décision du peuple". A Rome, au plébiscite, s’opposait le senatus-consulte, décision du Sénat ou, par rapport à la plèbe, la décision des classes supérieures.

Le mot est attesté en français au milieu du XIVe siècle à propos de l’histoire romaine et dans le sens de "décret du peuple". "Plébiscite était appelé un établissement (au sens de lois ou de décisions établies) que la menue plèbe faisait en sa cour par ses tribuns et par ses édiles et par ses magistrats". Les auteurs de dictionnaires expriment ce sens historique dans une langue contournée. Les Académiciens en 1762 le glosent par "décret émané du peuple romain convoqué par tribus" (que sont ces tribus ?) ; Littré se contente de reprendre la définition du Dictionnaire de l’Académie française ("décret de la plèbe romaine convoquée par tribus") qu’il a l’idée d’illustrer d’une explication tirée de Montesquieu : "les plébéiens gagnèrent ce point, que seuls, sans les patriciens, ils pourraient faire des lois qu’on appela plébiscites.... ainsi il y eut des cas où les patriciens n’eurent point de part à la puissance législative" ; les auteurs du Trésor de la Langue française, en citant des "comices", n’éclairent guère la question : "décision prise par la plèbe réunie en comices sur une question proposée par un tribun". Seuls les extraits qui illustrent la définition permettent aux lecteurs de se faire une idée assez précise de ce qu’est un plébiscite dans la Rome antique : "les comices de la plèbe ne délibéraient que sur les intérêts de la plèbe, ne nommaient que les chefs plébéiens et ne faisaient que des plébiscites. Il y eut longtemps à Rome une double série de décrets, sénatus-consultes pour les patriciens, plébiscites pour la plèbe". Tel est le sens historique.

On sait l’admiration que les philosophes et les hommes politiques de la fin du XVIIIe siècle vouaient à la Rome antique, surtout à sa république. Ils ont donc sorti le nom plébiscite de son contexte historique pour l’appliquer aux divers modes de suffrage en vigueur dans les cantons suisses. Ils y ont donné un sens favorable, comme Voltaire, en 1776, laissant entrevoir la possibilité d’user du plébiscite pour ébranler la monarchie absolue : "dans l’ancienne Rome et même encore à Genève et à Bâle, et dans les petits cantons, ce sont les citoyens qui font les plébiscites, c’est-à-dire les lois". En 1843, le théoricien du socialisme, Proudhon, qui rêvait de démocratie directe, emploie plébiscite dans le sens de référendum : c’est, écrit-il, le "vote direct du corps électoral par oui ou non sur une proposition qu’on lui soumet" ou encore "la souveraineté est au peuple ; le plébiscite est la loi suprême". Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), maintiennent la confusion entre le plébiscite et le référendum : "Il se dit, dans la langue politique de notre temps, d’un vote par lequel le corps électoral, comprenant l’universalité des citoyens, se prononce sur une résolution, une loi, une proposition qui lui est soumise" et ils citent, pour l’illustrer, les plébiscites de 1851 et de 1870.

Ce sont les faits ou la dure expérience du réel qui ont discrédité – mais pas pour longtemps – le plébiscite – en particulier l’utilisation qu’en fit Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III, qui usa du plébiscite pour mettre fin à la République et établir son pouvoir sur la France. Littré, qui était positiviste et républicain, évoque, dans son Dictionnaire de la Langue française, lequel traite surtout de la langue française des siècles classiques (XVIIe et XVIIIe siècles), cette douloureuse expérience du plébiscite : "en 1852 (en fait, il y en eut deux : en 1851 et 1852), vote qui appela le prince Louis Bonaparte à la présidence décennale, et, plus tard, à l’empire". Dans son Histoire des Français (1924), Bainville rappelle l’usage qui a été fait du plébiscite : "Louis-Napoléon annonçait son intention de rétablir l’empire héréditaire et de prendre le nom de Napoléon III. Le 21 novembre 1852, un nouveau plébiscite l’approuvait à une majorité encore plus écrasante que l’année précédente. Le peuple français avait adopté l’empire autoritaire".

C’est dans le Trésor de la langue française que plébiscite est distingué de référendum : c’est la "résolution soumise à l’approbation du peuple et conférant le pouvoir à un homme ou approuvant sa prise de pouvoir" et le "vote sur cette résolution". Pourtant, les hommes politiques rescapés de la IIIe République ont tenté de rétablir l’ancienne confusion, comme le rappelle de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre (1959) : "ces délégués ne se firent pas faute d’assimiler le référendum du général De Gaulle au plébiscite de Bonaparte et du Prince-Président". D’ailleurs, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) considèrent comme vieilli le sens "référendum" de plébiscite. Dans la langue moderne, plébiscite a pris un sens étendu. Il signifie "opinion de fait, clairement et nettement formulée par une grande proportion d’individus d’un groupe donné (adhérents, lecteurs, consommateurs), marquant leur adhésion à quelqu’un, leur préférence pour quelqu'un ou pour quelque chose". De ces consommateurs qui ont opté pour telle marque de lessive au détriment de telle autre, on dit qu’ils l’ont plébiscitée.

C’est par le mot plébiscite, honni des républicains, que Renan, républicain lui aussi, mais professeur au Collège de France, a, dans une célèbre conférence qu’il a prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882, défini la nation. Ce n’est pas la race, ni la langue, ni la religion, la communauté d’intérêts, ni la géographique qui font une nation, mais un principe spirituel. "L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! Je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique".

Pour comprendre cette conception, il faut la replacer dans le contexte historique de l’annexion par le Reich allemand, après la défaite de 1870, de l’Alsace et de la Moselle. Avant cet événement qui l’a traumatisé, Renan accordait un rôle déterminant aux lignées, à la race, à l’inné, à la langue, etc. dans la formation des groupements humains. La déroute de 1870 a tout changé. Bismarck a justifié l’annexion de 1870 par l’identité de langue et de "race" entre les Alsaciens et Mosellans et les Allemands. Renan, hostile à cette annexion, s’est appuyé sur le départ en exil, en France, en Algérie ou en Egypte, de nombreux Alsaciens et Mosellans pour opposer aux Allemands la libre décision, la volonté des gens, etc., comme il le dit explicitement dans la suite de sa conférence : "Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : "Tu m’appartiens, je te prends". Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir". Autrement dit, sans la déroute de 1870 et sans les conséquences qu’elle a entraînées, Renan n’aurait sans doute jamais défini la nation comme un plébiscite de tous les jours.

La définition de Renan a été exhumée il y a quelques années des rayons poussiéreux des bibliothèques où elle dormait paisiblement pour être assimilée au "vouloir vivre ensemble" des idéologues du sans frontières et même aux hurlements "tous ensemble, tous" des supporteurs de l’Olympique de Marseille. C’est la présence de nombreux immigrés qui a incité les idéologues à ressusciter cette conception historiquement datée de la nation et de la transporter dans la France moderne. Est français celui qui demande à l’être ou celui qui, venant d’anciens territoires français (l’Algérie) ou placés sous la souveraineté de la France (les colonies), manifeste son désir, comme les réfugiés alsaciens de 1870, d’être ou de rester français. C’est par la bande ou par ce biais, pour répondre à des objectifs étranges, que le terme de plébiscite, discrédité dans la politique progressiste, a retrouvé son lustre. Il est vrai que, pour que la manipulation soit enclenchée, le texte de Renan a été tronqué et que seul un court extrait en est cité ; de fait, il est loisible de donner à plébiscite de tous les jours n’importe quelle signification et de le faire coïncider avec la situation actuelle. Dans le texte de Renan, la phrase qui comprend plébiscite de tous les jours est précédée de celle-ci : "Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune". Le plébiscite de tous les jours est un "principe spirituel" ; les Modernes en ont fait un slogan. Ce qui importe dans ce "principe", ce sont les sacrifices faits et ceux qui sont à faire. C’est aussi le long passé commun qu’il suppose. Replacé dans son contexte, le plébiscite de tous les jours n’a rien en commun avec le "vouloir vivre ensemble" des idéologues ou le "tous ensemble, tous" des supporteurs de football.

 

 

13 août 2006

Avancée

 

Le nom avancée est la forme substantivée du participe passé du verbe avancer. Il est attesté pour la première fois en 1782 dans une œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Il n’est pas relevé dans le Dictionnaire Quillet de la Langue française, 3 volumes, 1948. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, y donne deux sens seulement : comme terme de guerre, c’est un "petit poste en avant d’une place forte" (1782) et c’est aussi une "marche en avant", comme dans le Journal officiel du 27 avril 1874 : "Le retour dans la mer glacée étant aussi pénible que l’avancée, il fallut renoncer à l’entreprise".

Aujourd’hui, avancée a si bien avancé dans la logorrhée idéologique qu’il est ce à quoi se reconnaît le bougisme. On dit qu'on avance pour cacher qu'on recule. Un syndicat de fonctionnaires ou assimilés n’ouvre des négociations avec l’Etat que pour obtenir des avancées significatives sur la hausse des salaires et sur la diminution du temps de travail. Les groupuscules gauchistes trompettent que l’adoption d’enfants par les homosexuels est une avancée décisive dans la lutte contre les discriminations et pour la suppression de tous les tabous sexuels, familiaux, politiques et autres. Avancée empeste la modernité. La vague qui porte ce mot aux sommets est la domination sans partage des idéologies du progrès infini.

Or, ces usages modernes ne sont pas enregistrés dans les dictionnaires. Les Académiciens, dans la 9e édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, relèvent avancée, avec deux sens, mais dont aucun n’éclaire les emplois actuels : c’est ce qui forme saillie", comme l’avancée d’un toit ou l’avancée d’un balcon sur la façade ; et, comme terme de fortifications, dans le sens qu’a glosé Littré : "petit ouvrage placé en avant de la porte d’une place forte". Dans le Trésor de la Langue française, les sens donnés à avancée sont ceux des autres dictionnaires : "ce qui fait saillie", terme de fortification ou même "action d’avancer ou son résultat", "marche en avant" ou "mouvement en avant". Dans les exemples cités, la marche en avant se fait à pied et dans un espace réel, elle n’a rien de métaphorique ni d'un progrès infini.

Pour comprendre le sens moderne d’avancée, à savoir la marche en avant de l’humanité ou d’un syndicat vers le stade ultime du bonheur (obtention de nouveaux avantages par la lutte contre l’Etat) ou les progrès infinis dans l’ordre des mœurs (c’est-à-dire la fin des mœurs), il faut se reporter à l’article avancé, ée, adjectif, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Les sens relevés sont "en avance par rapport à la moyenne" (la végétation est avancée pour la saison : id est précoce) ou "qui dénote un stade de développement supérieur" (un pays avancé, une technique avancée, une civilisation avancée) ou "qui est, ou prétend être, à l’avant-garde" (des idées avancées). Les avancées d'un syndicat dénotent, à n’en pas douter, un stade de développement supérieur ou une civilisation supérieure, comme le clamaient jadis les thuriféraires des colonies, quand ils comparaient leur pays avancé aux pays reculés dans lesquels ils extirpaient les mauvaises herbes de la barbarie.

L’imposture idéologique est dévoilée dans le Dictionnaire de l’Académie française. Un des sens d’avancé, ée, est "qui commence à se corrompre". Un poisson déjà avancé est près d’être pourri, une viande avancée est de celles qu’il vaut mieux ne pas consommer pour rester en bonne santé. Les idées avancées ont été mastiquées dans de si nombreuses bouches qu’elles sont presque toujours avariées ou cariées comme de vieilles dents qui ont trop servi. Il en va de même des pays qui sont ou qui croient être à l’avancée du progrès en matière de mœurs et du développement technique. Ils ne sentent pas très bon. Le Capitole qu’ils se targuent d’abriter n’est pas loin de la Roche Tarpéienne.