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01 septembre 2006

Manifestation

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762, il est précisé que le nom manifestation "n’est en usage que dans les matières de religion", comme l’illustrent clairement les deux exemples cités "après une manifestation si évidente de la puissance de Dieu" et "la manifestation du Verbe". Le mot est ancien. Il est attesté au début du XIIIe siècle au sens de "action de se révéler" (en parlant de Dieu) et en 1553, dans une traduction de la Bible, au sens de "action de rendre visible". Il est emprunté à la langue latine en usage dans la chrétienté. Le premier à l’employer est Saint Augustin dans La Cité de Dieu. Le sens en est "révélation", "apparition", en parlant du Christ.

A compter du milieu du XVIIIe siècle, ce nom s’étend à d’autres réalités que celles de la religion. Il prend le sens de "expression publique d’un sentiment ou d’une opinion". Ce n’est plus Dieu, le Verbe ou le Christ qui se manifeste, c’est un individu lambda qui se croit appelé à exprimer haut et fort une opinion. Au XIXe siècle, le nom désigne de plus en plus souvent des réalités sociales, sans cesse plus variées, et de moins en moins souvent des réalités de la religion. En 1857, Mérimée l’emploie dans le sens moderne de "rassemblement ayant pour but de rendre publiques les revendications d’un groupe ou d’un parti" et en 1889, Verlaine celui de "cérémonie publique en l’honneur de quelqu’un ou pour commémorer un événement".

Pendant deux siècles, les auteurs de dictionnaires n’ont pas été embarrassés par la coexistence dans manifestation de deux sens aussi hétérogènes et en apparence incompatibles que "révélation" (de Dieu) et "rassemblement" public de personnes ayant une opinion à exprimer ou mécontentes de leur sort. Les Académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, énumèrent sans sourciller, dans un même article, les deux sens, "action de manifester ou de se manifester" ("il est plus particulièrement usité en matière de religion") et "rassemblement ou mouvement ayant pour objet de rendre publiques les revendications d’un groupe, d’un parti". Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré énumère les divers sens dans un même article, en commençant pas le sens laïque moderne : "action de rendre manifeste", en continuant par le sens historique ("il se dit particulièrement quand la puissance divine se rend manifeste") et en terminant par le sens social et politique ("rassemblement destiné à manifester quelque intention politique").

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens ajoutent à ces deux sens un troisième, que Verlaine est le premier à avoir employé, à savoir "spectacle, exposition, célébration qu’on organise à l’intention d’un large public", comme dans "manifestation culturelle, sportive", "les diverses manifestations d’un festival", "ce centenaire a donné lieu à de nombreuses manifestations". Dans cette édition, les Académiciens prennent acte du recul sans doute définitif du sens étymologique, historique et religieux de manifestation. Ce sens n’est plus qu’une extension d’un premier sens exposé ainsi : "action de rendre perceptible, de faire connaître ce qui est caché", comme dans "se consacrer à la manifestation de la vérité", "la parole permet la manifestation de la pensée", "la manifestation d’un intérêt, d’un sentiment, d’une émotion". Dans ce sens, manifestation "s’emploie à propos d’une maladie" ("les premières manifestations de son mal") ou d’un sentiment ("une manifestation de peur, d’hostilité, d’admiration, d’estime, de sympathie"). Le sens religieux, étymologique et historique, est présenté comme un appendice de ce sens. Il est introduit par la mention spécialement, laquelle indique que l’emploi de manifestation dans ce sens est relégué dans un domaine restreint : la théologie. C’est "l’action par laquelle Dieu se manifeste aux hommes". Le sens est illustré par ces deux exemples : "l’Ancien Testament relate maintes manifestations de la colère ou de la miséricorde de Dieu" et "les miracles accomplis par le Christ sont des manifestations de sa puissance divine".

En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994, CNRS), temple du progressisme linguistique, semblent perturbés par la présence incongrue ou inconvenante dans manifestation d’un sens religieux et d’un sens social et politique, qui semblent situés à l’opposé l’un de l’autre ou même se nier l’un l’autre. Quel scandale si l’on disait d’un syndicat qu’il se prend pour le Verbe fait chair ou pour le fils de Dieu ! Ils ont donc distingué deux entrées ou deux mots vedettes manifestation 1 et manifestation 2, transformant ainsi la pluralité de sens (ou polysémie) en homonymie : un même mot a éclaté en deux mots qui ont le même étymon latin, s’écrivent et se prononcent de la même manière. Le tour de passe-passe cache ce qui aurait pu paraître embarrassant, à savoir l’arrogance d’hommes qui non seulement s’égalent à Dieu, mais encore prennent sa place, après l’avoir vidé dans la grande poubelle de l’Histoire. Un épicier se manifeste, comme Dieu, en exprimant une opinion sur le temps détraqué ; un parti politique, en manifestant sur la voie publique, révèle, comme Dieu, son existence aux gogos qui l’ignoraient ; une municipalité plan-plan fait dans l’agit-prop pour révéler aux hommes la Vérité dernière sur le monde, etc.

 

 

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