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04 septembre 2006

Liquider

 

 

 

 

 

Le verbe liquider est un terme de commerce. Il a été employé pour la première fois en 1520 dans le Nouveau Coutumier général. Le sens en est clair : c’est "calculer l’actif et le passif, en percevant les créances et en payant les dettes". Pendant trois siècles, il a eu ce seul sens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, quatrième édition), il est suivi de la définition, obscure et contournée : "terme de pratique (id est commerce) : rendre clair et certain en matière d’affaires ce qui était incertain, embarrassé". Ce qui est embarrassé dans ce Dictionnaire, c’est la définition. En revanche, les exemples sont clairs : "On a liquidé les dépens, liquider les intérêts à tant, liquider ses dettes, liquider son bien". Il en va de même dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle), où liquider est un "terme de jurisprudence et de commerce" qui signifie "rendre liquide l’avoir, c’est-à-dire clair et net, déterminer ce qui revient à l’actif et au passif", comme dans l’exemple "liquider son bien : payer ses dettes en vendant une partie de son bien, de manière que le restant soit libre de créances". De là, le verbe finit par signifier "vendre à vil prix" (1866). Littré relève même un emploi réfléchi de ce verbe : "se liquider : éteindre ses dettes", comme dans l’exemple "il vendit des terres et se liquida".

Balzac est le premier moderne qui, en 1839, ait extrait, par métaphore, le verbe liquider du monde de la boutique et des affaires où il avait un sens, pour en étendre l’emploi à la vie commune : ce qu’il imagine de liquider, ce ne sont plus des dettes, mais le passé ou ce qui fait difficulté. A ce verbe, il donne le sens de "régler définitivement une question". De là, liquider prend le sens de "se débarrasser de quelque chose". Dans la préface à ses Cinq Etudes d’ethnologie, Leiris impose aux ethnographes le devoir de "liquider l’ethnocentrisme". Des choses aux êtres, au XXe siècle, la barrière est basse : elle a vite été franchie. En 1928, dans Les Conquérants (titre révélateur), Malraux est le premier à en faire une élimination d’êtres humains. Dans le monde moderne, après avoir liquidé le passé, les dettes, les idées surannées, les vieilles choses, on liquide les adversaires, les ennemis, les camarades de parti qui ne sont pas sur la bonne et juste ligne, les femmes et les enfants de ces camarades politiques, etc.

Liquider ses biens pour payer ses dettes était une marque d’honnêteté. Cet acte positif a changé d’objet : il ne s'applique plus sur de la menue monnaie, mais sur les êtres humains. Il a aussi changé de sujet : quand un failli liquide ses biens, il le fait sous la contrainte de la loi certes, mais ce sont ses propres biens qu’il vend, non ceux de son voisin. Quand un chef de parti liquide ses militants rétifs, c’est en violation de toute loi que se fait la liquidation ; c’est à la vie des autres qu’il met fin, pas à la sienne propre.

De ce point de vue, liquider est une des oriflammes du XXe siècle. Il est le condensé sémantique de cette ère de ténèbres qui, hélas, n'est pas révolue. Il concentre en lui et il résume ce qui définit la modernité : la table rase, la haine du passé, la liquidation des classes nuisibles et des races dites inférieures : en bref leur extermination.

 

 

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