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11 septembre 2006

Propagande

 

 

Ce nom qui semble appartenir en propre à la politique, au social et au monde laïque est, en fait, issu de la bonne et vieille religion catholique. Il n'est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la troisième édition, celle de 1740. Il est vrai qu’il est attesté pour la première fois en français en 1689 dans le nom propre Congrégation de la Propagande, dite elliptiquement Propagande, fondée en 1622, "qui a son siège à Rome et qui a pour but de propager la foi", selon le père jésuite Tachard qui a introduit ce mot dans notre langue, en francisant le latin moderne Congregatio de propaganda fide. En latin, propaganda est une forme verbale employée comme adjectif et dont le sens équivaut à peu près à "(foi) devant être propagée".

C’est d’ailleurs ce sens que recensent les Académiciens dans la quatrième édition de leur dictionnaire (1762) : "on appelle ainsi la Congrégation De propaganda fide établie à Rome pour les affaires qui regardent la propagation de la foi" et qu’ils illustrent de l’exemple "la Propagande vient d’envoyer six Missionnaires à la Chine". C'est aussi le sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française : "1° Congrégation établie à Rome pour propager la foi", l’illustrant d'une citation ironique de Voltaire, extraite du Dictionnaire philosophique : "dès que les Européens eurent franchi le cap de Bonne Espérance, la Propagande se flatta de subjuguer tous les peuples voisins des mers orientales et de les convertir", et deux emplois qui relèvent de l’encyclopédie (ce qu’est le dictionnaire de Littré dans quelques-uns de ses articles, Littré, étant positiviste et très savant, ne peut s'empêcher, ce en quoi il a raison, d’expliquer les mots de la langue par les choses qu’ils désignent) : fête de la Propagande, "séance solennelle que la Propagande de Rome tient à l’Épiphanie et dans laquelle chaque élève de l’institution lit une pièce de vers composée dans sa langue natale", et l’Imprimerie de la Propagande, "imprimerie de Rome, célèbre par la variété des caractères qu’elle possède".

C’est en 1790, pendant les événements nommés Révolution, que le nom propre Propagande 1° est devenu un nom commun écrit sans majuscule à l’initiale (ce que l’on nomme, quand on est savant, une antonomase) et 2° a été étendu à d’autres réalités que religieuses ou catholiques, en particulier aux réalités politiques ou sociales : à Rome, c’était une Institution d’église ; à Paris, cette institution est devenue une "association (laïque) ayant pour but de propager certaines opinions (surtout politiques)". En 1792, Condorcet y a donné le sens moderne : "action organisée en vue de répandre une opinion ou une doctrine (surtout politique)".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), enregistre avec un peu de retard l’évolution sémantique de ce nom : il relève le sens "association dont le but est de propager certaines opinions" (attesté en 1790), mais il semble ignorer celui qui est apparu en 1792, deux ans plus tard chez Condorcet ("action organisée en vue de répandre une opinion ou une doctrine"). Littré, pourtant, semble avoir compris que la propagande était une action, et non pas seulement une association : "faire de la propagande, tenter de propager une opinion, un système politique, social, religieux". Le mérite de Littré est aussi de citer la célèbre réflexion de Joseph de Maistre, écrivain savoyard : "il y a dans la puissance des Français, il y a dans leur caractère, il y a dans leur langue surtout une certaine force prosélytique qui passe l’imagination ; la nation entière n’est qu’une vaste propagande" (Correspondance, 13 décembre 1815).

Les Académiciens, dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire, reprennent ces sens : "La congrégation De propaganda fide, établie à Rome pour les affaires qui regardent la propagation de la foi", "il se dit, par extension, de toute association ou de tout organisme qui a pour but de propager certaines opinions publiques ou sociales", "il se dit aussi, par extension, de toute action organisée en vue de répandre ou de faire prévaloir une opinion, une doctrine".

C'est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que sont analysés clairement l’antonomase et l’extension de ce mot catholique au monde laïque. Le premier sens classé A est précédé des mentions "religion catholique" et vieux (Congrégation de la Propagande ou, par ellipse, Propagande : "congrégation romaine fondée pour la propagation de la foi chrétienne") ; le second sens B est précédé des mentions "sciences sociales et politiques" et courant : c’est "l’action psychologique qui met en œuvre tous les moyens d’information pour propager une doctrine, créer un mouvement d’opinion et susciter une décision", comme dans "agent, esprit, film, instrument, ministère, revue, services, thème de propagande, propagande (anti)communiste, électorale, gouvernementale, nationale, national(e)-socialiste".

Si les Modernes savaient qu’une grande partie des mots dont ils usent, quand ils parlent de politique, de société, de changement, de révolution, etc. toutes choses auxquelles ils semblent accorder une importance démesurée, étaient non pas des mots laïques, mais des mots pillés à la théologie ou à la religion catholique, faisant ainsi apparaître, mais sans le vouloir ou sans le savoir, la véritable matrice qui les inspire, ils seraient peut-être moins suffisants et moins méprisants vis-à-vis de ce qui leur sert de matrice ou de réservoir ; et, sachant le destin dramatique de la théologie et le lent dépérissement de l’Eglise catholique qui les guettent ou les menacent, ils seraient peut-être enfin sceptiques pour ce qui est de l’efficacité magique qu’ils attribuent à leurs doctrines, foi, idées, idéologie, etc.

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