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12 septembre 2006

Positif

 

 

Positif, positivisme, positiviste

 

 

 

Cet adjectif a une histoire étonnante. Emprunté au latin positivus, dérivé, comme positio, du verbe ponere au sens de "poser, placer, établir, installer", il a dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot deux sens : "conventionnel, accidentel" et, comme terme de grammaire, "employé au positif", à propos d’un adjectif : à partir du "positif", se forment le comparatif et le superlatif. Comme le sens "conventionnel, accidentel" n’est attesté qu’une fois chez le grammairien Aulu-Gelle du IIe siècle de notre ère, il semble que ce sens soit propre à la grammaire. En tout cas, il n’est pas passé en français, alors que le sens grammatical "employé au positif" est attesté en français depuis le XIVe siècle.

Les Académiciens, en 1762, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, donnent à l’adjectif positif le sens de "certain, constant, assuré", qu’ils illustrent de nombreux exemples, parmi lesquels ceux-ci : "Ce que je vous dis là n’est point une imagination, c’est une chose positive", "ce sont choses réelles et positives", "on en a des preuves positives". Les autres emplois cités sont une extension de ce sens premier. Positif, au sens de "certain", s’oppose à relatif dans "il n’y a de grandeur positive qu’en Dieu, toutes les autres sont relatives et par comparaison", ou à arbitraire dans "il y a dans les ouvrages d’esprit des beautés qui dépendent plus du goût que de quelque chose de positif", à négatif dans "vous louez cet homme en disant qu’il ne fait point de mal ; mais ce n’est pas une louange positive, ce n’est qu’une louange négative". Les Académiciens citent aussi les emplois de positif en algèbre, dans le droit (le droit positif par opposition au droit naturel ou ce qui est établi par les lois et les coutumes), en théologie (la théologie positive, celle qui est fondée sur les textes).

En latin, ce mot a quelque chose d’archaïque ou de restreint, puisqu’il appartient à la grammaire, une discipline déconsidérée, sans influence dans la vie quotidienne, jugée à tort ringarde, bien qu’elle ait contribué à façonner, avant le triomphe de la modernité, les jeunes esprits. Le plus étonnant est que ce terme de grammairien soit devenu d’usage courant en français, dès le début du XIVe siècle, au sens de "certain" ou "réel" et de "qui est posé" ou "qui est établi" (par opposition à naturel) et qu’il soit employé, à compter du XVIIe siècle et surtout du XIXe siècle, en philosophie, en théologie, dans les sciences expérimentales, en mathématiques, en chimie, en électricité, en photographie et même en musique. Il semble que les sens modernes de positif ne viennent pas de l’adjectif latin positivus, mais bien du verbe ponere au sens de "poser", "établir", "installer". Peut être qualifié de positif ce qui est établi, posé, sûr, certain. Ainsi en 1749, est attesté pour le première fois le sens de "fondé sur l’expérience" ou "sur l’observation des faits réels" qui est propre aux sciences expérimentales ou aux les sciences de la nature et qui est le fondement du système philosophique d’Auguste Comte, nommé justement positivisme, lequel suppose ou présuppose l’existence de sciences à l’origine de l’âge positif, cette ère nouvelle au cours de laquelle triomphe la philosophie positive. Dans le Dictionnaire Latin Français, positivus est expliqué en quatre lignes très courtes ; dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les deux articles consacrés à positif, mot courant et terme de grammaire, s’étendent sur quatre pages grand format et huit colonnes. C’est dire si cet adjectif, en passant du latin au français, a acquis de nouvelles significations, sans cesse plus variées, surtout au XIXe siècle. La modernité est imbue de positivité.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré consacre un long article, précis et complet, très favorable, à positif. On sait pourquoi. Avec positif, Littré est dans son élément. Il a été longtemps l’un des disciples les plus en vue d’Auguste Comte, avant de rompre avec lui, quand ce dernier s’est égaré dans un comique mysticisme occultiste, se prenant pour le fondateur d’une nouvelle religion, dont le Catéchisme positiviste énonçait le dogme. Littré donne à positif six acceptions, dont cinq ont été relevées par les Académiciens en 1762. La première est "ce qui est assuré", comme dans cette citation de Voltaire (Micromegas) : "j’arriverai peut-être un jour au pays où il ne manque rien ; mais jusqu’à présent personne ne m’a donné de nouvelles positives de ce pays-là". La troisième acception est "qui est assuré", "par opposition à ce qui émane de l’imagination, de l’idéal", comme dans "esprit positif, esprit qui recherche en tout la réalité et l’utilité" ou dans "c’est un homme positif, qui considère en tout l’intérêt". La quatrième acception est "qui est assuré, par opposition à naturel" (le droit positif) ; la cinquième est "qui existe en fait, par opposition à négatif". Littré cite les nombreux emplois de positif en botanique, algèbre, physique, chimie, en photographie. La sixième acception est l’emploi de positif comme nom, comme dans "le positif est que …", à savoir "ce qui est réel, solide, par opposition à ce qui est chimérique" ou "ce qui est matériellement avantageux, profitable".

Il reste la deuxième acception, celle qui est à l’origine du positivisme. Littré l’expose ainsi : est positif "ce qui s’appuie sur les faits, sur l’expérience, sur les notions a posteriori, par opposition à ce qui s’appuie sur les notions a priori". C’est pourquoi les sciences de la nature ou les sciences expérimentales sont qualifiées de positives. C’est ce sens que l’on retrouve dans philosophie positive, dont Littré dit que c’est "un système philosophique émané de l’ensemble des sciences positives" et dont "Auguste Comte est le fondateur". Littré précise (c’est la seule précision qu’il apporte) que "ce philosophe emploie particulièrement cette expression par opposition à philosophie théologique et à philosophie métaphysique". Quand on sait que Comte a transformé le positivisme en "philosophie théologique" et en "philosophie métaphysique", au grand dam de Littré, on peut s’amuser des non-dits discrets et prudents de cet article, Littré répugnant à analyser les dérives, pourtant positivement établies, de la philosophie positive. Il s’est même trouvé un Etat, le Brésil, pour en faire son idéologie officielle : "Ordre et Progrès". Le positivisme a beau se dire progressiste, il a convenu parfaitement à un régime de grands propriétaires terriens conservateurs. Tous les progressistes s’entraînent au grand écart : c’est ça ou la mort. Entre les idéologies de progrès et l’usage qu’en font les classes sociales avides et rouées, se creuse un abîme que seuls les idéologues, les imbéciles et, bien sûr les aveugles, persistent à ne pas voir.

 

 

 

 

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