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19 septembre 2006

Allo maman bobo

 

Du langage enfançon

 

 

Le nom enfançon n’est relevé que dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932). Pourtant, il est fort ancien, puisqu’il est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de "petit enfant", sens qui est jugé tantôt vieux ou vieilli ou sorti de l’usage (ainsi dans le Dictionnaire Quillet de la Langue française, 1948), tantôt littéraire, dont l’emploi n’est plus observé qu’en littérature : ainsi Guéhenno nomme l’enfant Jésus le divin enfançon. Par extension, le nom désigne une personne sans défense, qu’elle soit ou non un enfant.

Ce qui reste de ce nom, à dire vrai désuet, c’est son emploi comme adjectif dans l’expression langage enfançon que de savants linguistes emploient parfois à la place de langage enfantin. Ce qui caractérise les façons de parler des enfants, ce sont le raccourcissement des mots, leur déformation, leur réduction à une seule syllabe dupliquée, papa, maman, dodo, bobo, dada, toto, pipi, baballe, etc.

Ce qui est étonnant (en réalité, seuls les gogos en sont étonnés), c’est le succès de ce langage chez d’autres que les enfants, comme si les enfants avaient contaminé par leur façon de parler les mères - pardon : les mamans - et les pères - pardon : les papas. Jadis, on demandait à son voisin des nouvelles de sa famille en ces termes : "Et Madame votre mère, comment va-t-elle ?". Aujourd’hui, on l’interroge sur la santé de sa maman et de son papa, même si ce voisin est âgé de plus de soixante ans. De prétendus artistes, se trouvant en Suisse en 1916, loin du tumulte des combats, avaient choisi un mot du langage enfançon – à savoir dada – pour désigner un groupe dit d’avant-garde : cet enfant qu’ils venaient de porter sur les fonts baptismaux. Le nom bobos sert aujourd’hui à qualifier les bourgeois qui mènent une vie de bohème. Comme ils sont libertaires et libéraux, sur le seul plan des mœurs, pas sur celui de l’argent, ils sont lilibobos. C’est qu’ils ont de quoi – suffisamment à côté ou à gauche. Tout compte fait, ce nom bobo, formé suivant les règles du parler enfançon, leur sied à merveille. Ils restent, même s’ils sont âgés de soixante ans ou plus, les petits enfants chéris de leur maman.

Allo, maman, bobo, dit un tube – c’est-à-dire une chanson à succès. Ce ne sont plus les Américains qui sont qualifiés par condescendance de grands enfants, ce ne sont plus les vieillards gâteux qui retombent en enfance, ce sont les adultes qui parlent enfant ou à propos de qui il est parlé enfançon. Les adultes revendiquent d’être maternés. C’est un nouveau droit. Même s’ils sont âgés de plus de 50 ans, ils ont besoin d’une maman. Muray tient l’infantilisation des adultes pour une marque de modernité. Dans les relations entre les générations, elle est l’avatar du principe d’indifférenciation. Le sexe ne distingue plus les êtres humains, non plus que les mœurs ou l’espèce. Homme, femme, animal, végétal, homo ou hétéro, tous pareils et à tous les mêmes droits. L’âge ne discrimine plus. Adultes ou enfants, pas de différence. Ou bien les enfants sont traités comme des adultes, surtout dans les pays du tiers monde, où ils travaillent dès qu’ils en ont la force, à cinq ou six ans ; ou bien, en Occident, les adultes parlent comme les enfants qu’ils sont restés, n’ayant pas pu devenir adultes ou ayant été interdits de le devenir, peut-être pour qu’ils restent le plus longtemps possible d’obéissants consommateurs qui gobent n’importe quoi.

 

 

 

Commentaires

On aurait aimé trouver ici, au passage, une référence à Marc de Papillon de Lasphrise — et peut-être aussi à Renaud Camus...

Écrit par : Blind Horse | 21 septembre 2006

Je ne connais pas la premier, je vous remercie de signaler le rôle que joue le second dans la prise de conscience de ces phénomènes.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 22 septembre 2006

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