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28 septembre 2006

Citoyen

 

 

 

 

 

Le philosophe du Neveu de Rameau observait une fois l’an les hurluberlus qui hantaient le Palais Royal à l’affût d’une bonne fortune : "S’il en paraît dans une compagnie, c’est un grain de levain qui fermente… Il secoue, il agite ; il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité ; il fait connaître les gens de bien ; il démasque les coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens écoute, et démêle son monde". Aujourd’hui, "démêler son monde" est plus simple : il n’est nul besoin d’aller s’asseoir au Palais Royal, il suffit de rester chez soi, allumer le poste de radio ou de télévision, tendre l’oreille, écouter ce qui se dit. Au premier mot, le monde se démêle. Le grand discriminant, c’est l’emploi du nom citoyen comme adjectif dans les exemples que l’on entend tous les jours : mesure citoyenne, loi citoyenne, projet citoyen, comportements citoyens, avenir citoyen, décision citoyenne, association citoyenne, etc. Ce nom devenu adjectif est le plus efficace des révélateurs : il vaut le papier tournesol des TP de chimie. Si les crétins étaient une entreprise, on dirait que citoyen adjectif est leur logo. Il est le sceau de l’imbécile idéologie cul-bénit, gnangnan, bien pensante de la télé publique, des associations lucratives sans but, du show-biz, des milliardaires du sport spectacle, des Lang, Chazal ou Royal.

Au vu de ces succès, on pourrait croire que l’emploi de citoyen comme adjectif est si moderne qu’il n’est pas relevé dans les dictionnaires. Il n’en est rien. Le nom et l’adjectif citoyen apparaissent quasiment en même temps dans l’histoire de la langue. Le nom est attesté en 1154 ; l’adjectif quelques années plus tard dans les mots droit citoyen au sens de "droit civil" et dans gens citoyens. Mais dans la langue française des XVIe, XVIIe, XVIIIe s, citoyen est uniquement un nom. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), un citoyen est un "habitant d’une ville, d’une cité". Le sens moderne de "membre d’une communauté politique organisée" (cité, ville, nation, Etat) est ignoré et pour cause : il entre dans l’usage pendant les événements nommés Révolution. Les Académiciens relèvent l’emploi de ce nom dans la civilisation de l’Antiquité : "on appelait autrefois citoyens romains, non seulement ceux qui étaient nés à Rome, mais aussi ceux qui avoient acquis le droit et les privilèges de citoyen romain, quoiqu’ils fussent d’un autre pays". Ainsi Saint Paul (Saül, juif de Jérusalem) était "citoyen romain". Ils ne notent pas que citoyen soit employé comme adjectif dans la langue de leur temps.

 

L’emploi de citoyen comme adjectif ou en apposition entre dans l’usage au XIXe siècle, après les événements révolutionnaires qui ont contribué à l’assomption du citoyen au firmament de la politique. Dans le Trésor de la Langue française, cet emploi est précédé de la mention vieilli. Au XXe s. il aurait donc disparu ou serait désuet. Le sens est "qui concerne les citoyens" ou "qui est propre aux bons citoyens". Des exemples sont cités pour illustrer cet emploi : Musset (dans Le Temps, 1831 : "Je m’arrêtai contre une balustrade, c’était tout justement au-dessous d’un tableau citoyen. Je ne sais ce qu’il représentait de patriotique ; mais une foule considérable qui s’y était amassée semblait le dévorer des regards") ; Vigny ("Un grand fiacre largement numéroté entra au pas dans la grande cour et tout ce qui était aux fenêtres en vit descendre un aide de camp banal et M. de La Fayette. Il affectait cette allure démocratique et ne jugeait pas ses voitures, ses chevaux et ses gens assez républicains d’aspect pour entrer chez un roi citoyen") ; Balzac (Le Médecin de campagne, 1833 : "Vous avez une âme vraiment citoyenne" - au sens de "âme de bon citoyen") ; et au XXe siècle, Bernanos (1931, La grande peur des bien-pensants : "on n’avait jamais vu de ces soldats citoyens, soldats qui ont oublié leur victoire quelque part, ils ne savent pas où"). De toute évidence, ces emplois sont ironiques. Le tableau citoyen près duquel se trouve Musset et qu’il ne décrit pas a tout d’une croûte gnangnan et bien pensante, conforme aux normes de l’idéologie dominante : elle est digne de ce que sera en URSS un siècle plus tard la peinture à la Jdanov. Roi citoyen est le titre que donnait à Louis-Philippe (1830-1848) la propagande, à laquelle affectent de se soumettre docilement, singeant les manières démocratiques, même les grands du Royaume : on sait ce qu’il en était de ce citoyen royal. Sous la plume de Balzac, qui écrivait à la lueur du trône et de l’autel, l’âme citoyenne tient de la soumission à un ordre tyrannique, comme la fidélité au communisme de l’homo sovieticus, non de l’âme humaine. Quant aux soldats citoyens de Bernanos, ils ont plus à voir avec Tartarin qu’avec les Poilus.

Autrement dit, ce que les modernes ressuscitent dans leur langue ultramoderne et du dernier cri, quand ils sont intarissables sur leurs projets citoyens ou sur la citoyenneté de leurs associations lucratives sans but, ce sont des antiphrases, c’est-à-dire un mot entendu dans le sens contraire de celui dans lequel il est reçu dans la langue. Ils font de l'ironie sans même s'en rendre compte. L’ironie des adjectifs citoyens est effacée. Aveuglés par leurs manies idéologiques, ils ne la perçoivent même pas. A ce qui était dissidence ou mise à distance, ils substituent la soumission affichée à l’ordre frelaté de la bonne pensée bien pensante. L’emploi adjectif de citoyen sent la dévotion, comme le soi-disant roi citoyen, qui croyait flatter les gens du peuple en leur faisant accroire que le descendant des Orléans, n’était pas différent d’un boutiquier.

Non seulement l’adjectif citoyen s’emploie à tout propos, même à propos de rien, mais encore il a peu à peu éliminé de l’usage le nom citoyen. Le "membre d’une communauté politique organisée" disparaît au profit du soumis, docile et gogo. On se croit rebelle, on donne ces gages à chaque instant à l’ordre nouveau. Si le nom est devenu désuet, c’est que les citoyens ont perdu toute raison d’être, étant peu à peu dépouillés de leur souveraineté ou de leur capacité à agir, et n’étant plus que de dociles consommateurs, un peu serviles et silencieux. Dans ces conditions, il est normal que l’adjectif triomphe et que tout projet soit citoyen, puisqu’il a été décidé qu’aucun citoyen n’y contribuerait. L'adjectif est un leurre ou un cache-misère. Ce qui est qualifié de citoyen, c’est ce qui se projette, s’applique, se décide, s’instaure à l’insu des citoyens et sans leur consentement ou contre leur volonté.


 

 

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