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29 septembre 2006

Signes 15

 

Figure

 

 

 

En latin, figura signifie "configuration", "structure" : ainsi, la forme du corps humain est dite figura, de même on nomme figura un triangle. Il signifie aussi "chose façonnée". On désigne par figura une statuette d’argile ou une empreinte de cire. Dans un sens figuré, par analogie avec une chose façonnée, il signifie "manière d’être" : est dite figura la tournure prise par une affaire ou un genre ou type d’éloquence. Enfin, en rhétorique, il désigne des écarts par rapport à une façon "normale" ou "commune" de s’exprimer. C’est Quintilien qui emploie pour la première fois figura pour désigner les figures dites de style.

Figura est dérivé du verbe fingere (supin fictum), qui désigne les actions de "façonner" ou de "pétrir" (la cire ou l’argile), de "fabriquer", "modeler", "sculpter". Cicéron nomme la sculpture ars figendi. Au figuré, par analogie avec le procès de façonner la matière, ce verbe désigne les procès qui consistent à "façonner l’esprit et la volonté" d’autrui, de "façonner l’expression de son visage", en se déguisant ou de "façonner" quelqu’un "au bon goût". Les autres acceptions de ce verbe sont "imaginer", "se représenter quelque chose par la pensée" ou "représenter à autrui", "imaginer pour autrui" (le supin fictus signifiant alors "fictif", "imaginaire") ou "inventer faussement", "forger des accusations contre quelqu’un", fictus signifie "feint", "controuvé", "faux", "mensonger". En latin, le nom figura et le verbe fingere relèvent donc à la fois des arts plastiques (et surtout de la sculpture) et des arts du langage (les figures de style et la fiction littéraire), bref des arts que l’on peut qualifier de figuratifs.

Les significations latine de figura et de fingere, qu’elles soient relatives aux arts plastiques ou aux arts de la parole, se retrouvent en français. Ces mots qui à l’origine s’appliquaient aux arts plastiques (cf. fingere : "façonner", "modeler", "sculpter") ont vu leur emploi s’étendre au langage et aux arts de l’expression verbale - les figures de style ou de rhétorique, la fiction littéraire ou romanesque -, qui ne sont pas figuratifs ou qui, s’ils le sont ou s’ils peuvent être dits parfois "figuratifs", ne le sont pas par les mêmes modes (représentatifs ou imitatifs plus que figuratifs) que les arts plastiques. Pourquoi figura a-t-il été utilisé en latin, et continue-t-il de l’être en français, pour désigner, par figure de style - en l’occurrence, par métaphore, sous l’effet d’une analogie justifiée - les figures de style ou de rhétorique, c’est-à-dire des accidents du langage ou des constructions, qui présentent la particularité de s’écarter d’une façon commune de s’exprimer ? Très tôt, les écrivains ont pris conscience de l’existence de propriétés figuratives dans le langage. Les figures permettent à un locuteur quelconque (narrateur ou orateur) et sans recourir aux arts plastiques de faire voir à son interlocuteur (lecteur ou auditeur) "les choses en acte", comme dit Aristote, les phénomènes, les procès, les événements. Selon Pierre Fontanier dans son Traité général des figures du discours autres que les tropes (1827), ce qui caractérise les figures, outre qu’elles s’éloignent de "l’expression simple et commune", est la propriété qu’elles ont de donner au discours une réalité sensible, tangible, quasiment matérielle : ce sont "les formes, les traits ou les tours plus ou moins remarquables et d’un effet plus ou moins heureux, par lesquels le discours, dans l’expression des idées, des pensées ou des sentiments, s’éloigne de ce qui en eût été l’expression simple et commune". Autrement dit, un orateur, poète, écrivain donne forme à des idées, sentiments, pensées de la même manière que le sculpteur donne forme à un bloc de marbre ou à un tas d’argile. Bref, on peut façonner le langage comme la cire, la glaise, la pierre ; on fait voir et on figure par le langage des choses du monde extérieur, des sentiments, des idées, des pensées, comme le font les sculpteurs et les peintres avec la matière, marbre, argile, couleurs, etc.

Le nom figure désigne, dès l’Antiquité et à des degrés divers, des réalités des arts plastiques et des arts du verbe. En lui, se cristallise la proximité possible ou supposée du langage et de l’image. De tous les noms du français, il est l’un de ceux qui ont les sens les plus riches, les plus étendus et les plus variés (figuration, se figurer que, figure humaine, arts figuratifs, figures du langage, fiction, sens figuré, transfiguration, etc.). Depuis des millénaires, la figure est au cœur de la plus brillante et de la plus humaine des civilisations que l’humanité ait élaborée. Le nom figure et ses dérivés en sont le symbole éloquent.

Or, la figure est rejetée, attaquée, critiquée, lentement détruite. Dans les arts, tels que la peinture, la sculpture, la littérature, l’architecture, le cinéma, etc., l’heure est à la destruction des figures ou des images, à la défiguration, à l’abstraction, qu’elle soit géométrique ou lyrique, ou à la déconstruction. Ces faits font de la modernité une ère iconoclaste, où les hommes "brisent les icônes" - surtout celles qui les représentent. Il en va de même du vandalisme afghan. Les talibans ont détruit au canon d’antiques statues de Bouddha ; les artistes d’Occident s’évertuent à chasser de l’art toute figuration, quelle qu’elle soit, ce en quoi ils sont les dignes précurseurs des talibans. Les uns comme les autres haïssent la figure. Les premiers y préfèrent la destruction qui instaure le néant ; les seconds, moins brutaux, la déconstruction, espérant rendre impossible pour l’éternité la renaissance tout art figuratif. La défiguration moderne n’est pas un marché spéculatif ou une mode ou un attrape-gogos, ce à quoi elle est réduite parfois. Elle rabaisse l’homme dans ce que l’homme a de meilleur et elle contribue à détruire une civilisation plusieurs fois millénaire.

 

 

 

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