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30 septembre 2006

Laïque

 

 

Laïc ou laïque ?

 

 

 

Quelle est la bonne orthographe ? La forme juste doit-elle être laissée à la décision de celui qui écrit ? Laïc est-il le masculin et laïque le féminin d’un même adjectif ? Ou bien sont-ce deux adjectifs distincts ? Y a-t-il de la raison là-dedans ? A ces deux formes, il convient d’en ajouter une troisième, lai, féminin laie, qui a été en usage en ancien français (il est attesté dès 1150 au sens de "illettré") et qui survit, bien qu’il soit mentionné comme vieux par les auteurs de dictionnaires, dans les expressions frère lai (ou convers) ou sœur laie (ou converse) – id est religieux qui sont accueillis dans un monastère ou un couvent sans qu’ils aient prononcé leurs vœux.

Lai, laïc, laïque ont le même étymon latin : l’adjectif d’Eglise laicus, emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos signifiant "peuple". Lai, qui continue le latin laicus, est attesté en 1150 ; laïc, qui est emprunté au latin laicus, est plus tardif : il apparaît dans la langue en 1487. Ces deux adjectifs ou noms ont le même sens. Dans l’article qui y est consacré, l’adjectif lai, laie, mentionné comme vieux par les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), est défini ainsi : "synonyme de laïque".

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les dictionnaires (celui de l’Académie française et celui de Littré) relèvent une seule orthographe admise : laïque. Littré mentionne que laïc est parfois employé au masculin et les Académiciens que la forme laïc est une variante de laïque. Mais le sens qu’ils y donnent ne varie pas. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), c’est "qui n’est ni ecclésiastique ni religieux" et dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s), c’est "1° qui n’est ni ecclésiastique ni religieux" et "2° qui est propre aux personnes laïques". Le mot est défini par Chateaubriand : "le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé" (Génie du christianisme, 1803). Lai, laïc, laïque, laïcité sont donc des mots propres à la religion chrétienne et en usage pour distinguer les clercs (ou "instruits") entrés au service de l’Eglise - prêtres, moines, moniales, religieux – des gens du peuple (le peuple de Dieu), souvent illettrés.

Or, ces mots chrétiens ont été brandis comme des oriflammes pour être opposés à la matrice qui les avait inventés et qui leur donnait sens. C’est l’institution de la laïcité, d’abord dans l’instruction publique (lois dites Jules Ferry, 1882), puis dans les institutions de la France (loi de séparation de 1905), qui a provoqué cette scission ou cette rupture, source de confusion, qui dure jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1935, et neuvième édition, en cours de publication), les deux sens sont clairement exposés : l’ancien, celui que l’histoire a légué ("qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier"), et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité ("qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse").

Mais, même dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les Académiciens adoptent une seule et même orthographe, laïque, et ne distinguent pas les deux sens par l’orthographe. Les exemples qu’ils citent le montrent : "Les membres laïques du conseil paroissial" et "réduction d’un prêtre à l’état laïque" (les militants de la laïcité instituée auraient écrit ou exigé que l’on écrivît : "les membres laïcs du conseil paroissial" et "réduction d’un prêtre à l’état laïc") ; et "morale laïque", "un État laïque" ("qui ne reconnaît aucune religion comme religion d’État"), "les lois laïques de Jules Ferry", "l’enseignement laïque" ("conforme aux principes de la laïcité"), "l’école laïque". Que le sens soit ancien ou nouveau, laïque s’écrit, selon les Académiciens, laïque, adjectif des deux genres, au masculin comme au féminin. Les Académiciens notent : "on écrit quelquefois laïc au masculin", mais sans préciser si c’est pour exprimer le sens ancien ou le sens nouveau. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), l’entrée laïque est écrite dans les deux orthographes : laïque et laïc, sans qu’une orthographe soit affectée en propre à l’un ou l’autre sens. Il est vrai que l’usage des écrivains est flottant. Ainsi pour désigner un homme sans religion, soucieux du bonheur de l’humanité ("il ne pouvait supporter les bonnes œuvres de sa femme, véritable sainte laïque, qui, sans y voir malice, avait fait le don de sa personne à l'humanité souffrante", Camus), Bourget écrit saint laïque et Aragon saint laïc.

Les auteurs de ce dictionnaire citent une remarque d’un bon grammairien, auteur d’un ouvrage sur les difficultés de la langue française, Dupré (1972) : "depuis la crise de 1880-1910 entre l’Église et l’État, l’usage s’est établi en France, de réserver les deux orthographes du mot à deux significations différentes : laïc s’écrit des chrétiens qui n’appartiennent pas au clergé ni aux ordres religieux (le nom correspondant est laïcat, "ensemble des laïcs") ; laïque s’écrit de ce qui respecte strictement la neutralité vis-à-vis des diverses religions". Autrement dit, il est exigé que la loi de 1905 soit marquée ou exprimée même dans l’orthographe, domaine où la loi de séparation ne s’applique pas et n’a donc pas lieu d’être, puisqu’elle ne porte que sur l’interdiction faite aux collectivités publiques de financer les cultes et l’exercice des cultes. On comprend la raison de cet usage nouveau : cacher l’origine chrétienne de laïque et du concept que ce terme désigne. Les militants de la laïcité n’acceptent pas que leur oriflamme verbale soit un mot spécifique du christianisme. Pourtant, telle est la vérité. L'usage qu'ils tentent d'imposer ne se généralise pas. Beaucoup ne le suivent pas, soit qu'ils l'ignorent, soit qu'ils ne veuillent pas qu'on leur impose un diktat. De fait, les Académiciens et les auteurs du Trésor de la Langue française ont raison de ne pas se prononcer sur la bonne orthographe de laïque. Ainsi, ils se démarquent des idéologues et comme ils sont attachés à la langue, ils ne se soumettent pas à l’idéologie, fût-elle bonne ou instituée.

 

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