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30 septembre 2006

Laïque

 

 

Laïc ou laïque ?

 

 

 

Quelle est la bonne orthographe ? La forme juste doit-elle être laissée à la décision de celui qui écrit ? Laïc est-il le masculin et laïque le féminin d’un même adjectif ? Ou bien sont-ce deux adjectifs distincts ? Y a-t-il de la raison là-dedans ? A ces deux formes, il convient d’en ajouter une troisième, lai, féminin laie, qui a été en usage en ancien français (il est attesté dès 1150 au sens de "illettré") et qui survit, bien qu’il soit mentionné comme vieux par les auteurs de dictionnaires, dans les expressions frère lai (ou convers) ou sœur laie (ou converse) – id est religieux qui sont accueillis dans un monastère ou un couvent sans qu’ils aient prononcé leurs vœux.

Lai, laïc, laïque ont le même étymon latin : l’adjectif d’Eglise laicus, emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos signifiant "peuple". Lai, qui continue le latin laicus, est attesté en 1150 ; laïc, qui est emprunté au latin laicus, est plus tardif : il apparaît dans la langue en 1487. Ces deux adjectifs ou noms ont le même sens. Dans l’article qui y est consacré, l’adjectif lai, laie, mentionné comme vieux par les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), est défini ainsi : "synonyme de laïque".

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les dictionnaires (celui de l’Académie française et celui de Littré) relèvent une seule orthographe admise : laïque. Littré mentionne que laïc est parfois employé au masculin et les Académiciens que la forme laïc est une variante de laïque. Mais le sens qu’ils y donnent ne varie pas. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), c’est "qui n’est ni ecclésiastique ni religieux" et dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s), c’est "1° qui n’est ni ecclésiastique ni religieux" et "2° qui est propre aux personnes laïques". Le mot est défini par Chateaubriand : "le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé" (Génie du christianisme, 1803). Lai, laïc, laïque, laïcité sont donc des mots propres à la religion chrétienne et en usage pour distinguer les clercs (ou "instruits") entrés au service de l’Eglise - prêtres, moines, moniales, religieux – des gens du peuple (le peuple de Dieu), souvent illettrés.

Or, ces mots chrétiens ont été brandis comme des oriflammes pour être opposés à la matrice qui les avait inventés et qui leur donnait sens. C’est l’institution de la laïcité, d’abord dans l’instruction publique (lois dites Jules Ferry, 1882), puis dans les institutions de la France (loi de séparation de 1905), qui a provoqué cette scission ou cette rupture, source de confusion, qui dure jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1935, et neuvième édition, en cours de publication), les deux sens sont clairement exposés : l’ancien, celui que l’histoire a légué ("qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier"), et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité ("qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse").

Mais, même dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les Académiciens adoptent une seule et même orthographe, laïque, et ne distinguent pas les deux sens par l’orthographe. Les exemples qu’ils citent le montrent : "Les membres laïques du conseil paroissial" et "réduction d’un prêtre à l’état laïque" (les militants de la laïcité instituée auraient écrit ou exigé que l’on écrivît : "les membres laïcs du conseil paroissial" et "réduction d’un prêtre à l’état laïc") ; et "morale laïque", "un État laïque" ("qui ne reconnaît aucune religion comme religion d’État"), "les lois laïques de Jules Ferry", "l’enseignement laïque" ("conforme aux principes de la laïcité"), "l’école laïque". Que le sens soit ancien ou nouveau, laïque s’écrit, selon les Académiciens, laïque, adjectif des deux genres, au masculin comme au féminin. Les Académiciens notent : "on écrit quelquefois laïc au masculin", mais sans préciser si c’est pour exprimer le sens ancien ou le sens nouveau. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), l’entrée laïque est écrite dans les deux orthographes : laïque et laïc, sans qu’une orthographe soit affectée en propre à l’un ou l’autre sens. Il est vrai que l’usage des écrivains est flottant. Ainsi pour désigner un homme sans religion, soucieux du bonheur de l’humanité ("il ne pouvait supporter les bonnes œuvres de sa femme, véritable sainte laïque, qui, sans y voir malice, avait fait le don de sa personne à l'humanité souffrante", Camus), Bourget écrit saint laïque et Aragon saint laïc.

Les auteurs de ce dictionnaire citent une remarque d’un bon grammairien, auteur d’un ouvrage sur les difficultés de la langue française, Dupré (1972) : "depuis la crise de 1880-1910 entre l’Église et l’État, l’usage s’est établi en France, de réserver les deux orthographes du mot à deux significations différentes : laïc s’écrit des chrétiens qui n’appartiennent pas au clergé ni aux ordres religieux (le nom correspondant est laïcat, "ensemble des laïcs") ; laïque s’écrit de ce qui respecte strictement la neutralité vis-à-vis des diverses religions". Autrement dit, il est exigé que la loi de 1905 soit marquée ou exprimée même dans l’orthographe, domaine où la loi de séparation ne s’applique pas et n’a donc pas lieu d’être, puisqu’elle ne porte que sur l’interdiction faite aux collectivités publiques de financer les cultes et l’exercice des cultes. On comprend la raison de cet usage nouveau : cacher l’origine chrétienne de laïque et du concept que ce terme désigne. Les militants de la laïcité n’acceptent pas que leur oriflamme verbale soit un mot spécifique du christianisme. Pourtant, telle est la vérité. L'usage qu'ils tentent d'imposer ne se généralise pas. Beaucoup ne le suivent pas, soit qu'ils l'ignorent, soit qu'ils ne veuillent pas qu'on leur impose un diktat. De fait, les Académiciens et les auteurs du Trésor de la Langue française ont raison de ne pas se prononcer sur la bonne orthographe de laïque. Ainsi, ils se démarquent des idéologues et comme ils sont attachés à la langue, ils ne se soumettent pas à l’idéologie, fût-elle bonne ou instituée.

 

29 septembre 2006

Signes 15

 

Figure

 

 

 

En latin, figura signifie "configuration", "structure" : ainsi, la forme du corps humain est dite figura, de même on nomme figura un triangle. Il signifie aussi "chose façonnée". On désigne par figura une statuette d’argile ou une empreinte de cire. Dans un sens figuré, par analogie avec une chose façonnée, il signifie "manière d’être" : est dite figura la tournure prise par une affaire ou un genre ou type d’éloquence. Enfin, en rhétorique, il désigne des écarts par rapport à une façon "normale" ou "commune" de s’exprimer. C’est Quintilien qui emploie pour la première fois figura pour désigner les figures dites de style.

Figura est dérivé du verbe fingere (supin fictum), qui désigne les actions de "façonner" ou de "pétrir" (la cire ou l’argile), de "fabriquer", "modeler", "sculpter". Cicéron nomme la sculpture ars figendi. Au figuré, par analogie avec le procès de façonner la matière, ce verbe désigne les procès qui consistent à "façonner l’esprit et la volonté" d’autrui, de "façonner l’expression de son visage", en se déguisant ou de "façonner" quelqu’un "au bon goût". Les autres acceptions de ce verbe sont "imaginer", "se représenter quelque chose par la pensée" ou "représenter à autrui", "imaginer pour autrui" (le supin fictus signifiant alors "fictif", "imaginaire") ou "inventer faussement", "forger des accusations contre quelqu’un", fictus signifie "feint", "controuvé", "faux", "mensonger". En latin, le nom figura et le verbe fingere relèvent donc à la fois des arts plastiques (et surtout de la sculpture) et des arts du langage (les figures de style et la fiction littéraire), bref des arts que l’on peut qualifier de figuratifs.

Les significations latine de figura et de fingere, qu’elles soient relatives aux arts plastiques ou aux arts de la parole, se retrouvent en français. Ces mots qui à l’origine s’appliquaient aux arts plastiques (cf. fingere : "façonner", "modeler", "sculpter") ont vu leur emploi s’étendre au langage et aux arts de l’expression verbale - les figures de style ou de rhétorique, la fiction littéraire ou romanesque -, qui ne sont pas figuratifs ou qui, s’ils le sont ou s’ils peuvent être dits parfois "figuratifs", ne le sont pas par les mêmes modes (représentatifs ou imitatifs plus que figuratifs) que les arts plastiques. Pourquoi figura a-t-il été utilisé en latin, et continue-t-il de l’être en français, pour désigner, par figure de style - en l’occurrence, par métaphore, sous l’effet d’une analogie justifiée - les figures de style ou de rhétorique, c’est-à-dire des accidents du langage ou des constructions, qui présentent la particularité de s’écarter d’une façon commune de s’exprimer ? Très tôt, les écrivains ont pris conscience de l’existence de propriétés figuratives dans le langage. Les figures permettent à un locuteur quelconque (narrateur ou orateur) et sans recourir aux arts plastiques de faire voir à son interlocuteur (lecteur ou auditeur) "les choses en acte", comme dit Aristote, les phénomènes, les procès, les événements. Selon Pierre Fontanier dans son Traité général des figures du discours autres que les tropes (1827), ce qui caractérise les figures, outre qu’elles s’éloignent de "l’expression simple et commune", est la propriété qu’elles ont de donner au discours une réalité sensible, tangible, quasiment matérielle : ce sont "les formes, les traits ou les tours plus ou moins remarquables et d’un effet plus ou moins heureux, par lesquels le discours, dans l’expression des idées, des pensées ou des sentiments, s’éloigne de ce qui en eût été l’expression simple et commune". Autrement dit, un orateur, poète, écrivain donne forme à des idées, sentiments, pensées de la même manière que le sculpteur donne forme à un bloc de marbre ou à un tas d’argile. Bref, on peut façonner le langage comme la cire, la glaise, la pierre ; on fait voir et on figure par le langage des choses du monde extérieur, des sentiments, des idées, des pensées, comme le font les sculpteurs et les peintres avec la matière, marbre, argile, couleurs, etc.

Le nom figure désigne, dès l’Antiquité et à des degrés divers, des réalités des arts plastiques et des arts du verbe. En lui, se cristallise la proximité possible ou supposée du langage et de l’image. De tous les noms du français, il est l’un de ceux qui ont les sens les plus riches, les plus étendus et les plus variés (figuration, se figurer que, figure humaine, arts figuratifs, figures du langage, fiction, sens figuré, transfiguration, etc.). Depuis des millénaires, la figure est au cœur de la plus brillante et de la plus humaine des civilisations que l’humanité ait élaborée. Le nom figure et ses dérivés en sont le symbole éloquent.

Or, la figure est rejetée, attaquée, critiquée, lentement détruite. Dans les arts, tels que la peinture, la sculpture, la littérature, l’architecture, le cinéma, etc., l’heure est à la destruction des figures ou des images, à la défiguration, à l’abstraction, qu’elle soit géométrique ou lyrique, ou à la déconstruction. Ces faits font de la modernité une ère iconoclaste, où les hommes "brisent les icônes" - surtout celles qui les représentent. Il en va de même du vandalisme afghan. Les talibans ont détruit au canon d’antiques statues de Bouddha ; les artistes d’Occident s’évertuent à chasser de l’art toute figuration, quelle qu’elle soit, ce en quoi ils sont les dignes précurseurs des talibans. Les uns comme les autres haïssent la figure. Les premiers y préfèrent la destruction qui instaure le néant ; les seconds, moins brutaux, la déconstruction, espérant rendre impossible pour l’éternité la renaissance tout art figuratif. La défiguration moderne n’est pas un marché spéculatif ou une mode ou un attrape-gogos, ce à quoi elle est réduite parfois. Elle rabaisse l’homme dans ce que l’homme a de meilleur et elle contribue à détruire une civilisation plusieurs fois millénaire.

 

 

 

28 septembre 2006

Citoyen

 

 

 

 

 

Le philosophe du Neveu de Rameau observait une fois l’an les hurluberlus qui hantaient le Palais Royal à l’affût d’une bonne fortune : "S’il en paraît dans une compagnie, c’est un grain de levain qui fermente… Il secoue, il agite ; il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité ; il fait connaître les gens de bien ; il démasque les coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens écoute, et démêle son monde". Aujourd’hui, "démêler son monde" est plus simple : il n’est nul besoin d’aller s’asseoir au Palais Royal, il suffit de rester chez soi, allumer le poste de radio ou de télévision, tendre l’oreille, écouter ce qui se dit. Au premier mot, le monde se démêle. Le grand discriminant, c’est l’emploi du nom citoyen comme adjectif dans les exemples que l’on entend tous les jours : mesure citoyenne, loi citoyenne, projet citoyen, comportements citoyens, avenir citoyen, décision citoyenne, association citoyenne, etc. Ce nom devenu adjectif est le plus efficace des révélateurs : il vaut le papier tournesol des TP de chimie. Si les crétins étaient une entreprise, on dirait que citoyen adjectif est leur logo. Il est le sceau de l’imbécile idéologie cul-bénit, gnangnan, bien pensante de la télé publique, des associations lucratives sans but, du show-biz, des milliardaires du sport spectacle, des Lang, Chazal ou Royal.

Au vu de ces succès, on pourrait croire que l’emploi de citoyen comme adjectif est si moderne qu’il n’est pas relevé dans les dictionnaires. Il n’en est rien. Le nom et l’adjectif citoyen apparaissent quasiment en même temps dans l’histoire de la langue. Le nom est attesté en 1154 ; l’adjectif quelques années plus tard dans les mots droit citoyen au sens de "droit civil" et dans gens citoyens. Mais dans la langue française des XVIe, XVIIe, XVIIIe s, citoyen est uniquement un nom. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), un citoyen est un "habitant d’une ville, d’une cité". Le sens moderne de "membre d’une communauté politique organisée" (cité, ville, nation, Etat) est ignoré et pour cause : il entre dans l’usage pendant les événements nommés Révolution. Les Académiciens relèvent l’emploi de ce nom dans la civilisation de l’Antiquité : "on appelait autrefois citoyens romains, non seulement ceux qui étaient nés à Rome, mais aussi ceux qui avoient acquis le droit et les privilèges de citoyen romain, quoiqu’ils fussent d’un autre pays". Ainsi Saint Paul (Saül, juif de Jérusalem) était "citoyen romain". Ils ne notent pas que citoyen soit employé comme adjectif dans la langue de leur temps.

 

L’emploi de citoyen comme adjectif ou en apposition entre dans l’usage au XIXe siècle, après les événements révolutionnaires qui ont contribué à l’assomption du citoyen au firmament de la politique. Dans le Trésor de la Langue française, cet emploi est précédé de la mention vieilli. Au XXe s. il aurait donc disparu ou serait désuet. Le sens est "qui concerne les citoyens" ou "qui est propre aux bons citoyens". Des exemples sont cités pour illustrer cet emploi : Musset (dans Le Temps, 1831 : "Je m’arrêtai contre une balustrade, c’était tout justement au-dessous d’un tableau citoyen. Je ne sais ce qu’il représentait de patriotique ; mais une foule considérable qui s’y était amassée semblait le dévorer des regards") ; Vigny ("Un grand fiacre largement numéroté entra au pas dans la grande cour et tout ce qui était aux fenêtres en vit descendre un aide de camp banal et M. de La Fayette. Il affectait cette allure démocratique et ne jugeait pas ses voitures, ses chevaux et ses gens assez républicains d’aspect pour entrer chez un roi citoyen") ; Balzac (Le Médecin de campagne, 1833 : "Vous avez une âme vraiment citoyenne" - au sens de "âme de bon citoyen") ; et au XXe siècle, Bernanos (1931, La grande peur des bien-pensants : "on n’avait jamais vu de ces soldats citoyens, soldats qui ont oublié leur victoire quelque part, ils ne savent pas où"). De toute évidence, ces emplois sont ironiques. Le tableau citoyen près duquel se trouve Musset et qu’il ne décrit pas a tout d’une croûte gnangnan et bien pensante, conforme aux normes de l’idéologie dominante : elle est digne de ce que sera en URSS un siècle plus tard la peinture à la Jdanov. Roi citoyen est le titre que donnait à Louis-Philippe (1830-1848) la propagande, à laquelle affectent de se soumettre docilement, singeant les manières démocratiques, même les grands du Royaume : on sait ce qu’il en était de ce citoyen royal. Sous la plume de Balzac, qui écrivait à la lueur du trône et de l’autel, l’âme citoyenne tient de la soumission à un ordre tyrannique, comme la fidélité au communisme de l’homo sovieticus, non de l’âme humaine. Quant aux soldats citoyens de Bernanos, ils ont plus à voir avec Tartarin qu’avec les Poilus.

Autrement dit, ce que les modernes ressuscitent dans leur langue ultramoderne et du dernier cri, quand ils sont intarissables sur leurs projets citoyens ou sur la citoyenneté de leurs associations lucratives sans but, ce sont des antiphrases, c’est-à-dire un mot entendu dans le sens contraire de celui dans lequel il est reçu dans la langue. Ils font de l'ironie sans même s'en rendre compte. L’ironie des adjectifs citoyens est effacée. Aveuglés par leurs manies idéologiques, ils ne la perçoivent même pas. A ce qui était dissidence ou mise à distance, ils substituent la soumission affichée à l’ordre frelaté de la bonne pensée bien pensante. L’emploi adjectif de citoyen sent la dévotion, comme le soi-disant roi citoyen, qui croyait flatter les gens du peuple en leur faisant accroire que le descendant des Orléans, n’était pas différent d’un boutiquier.

Non seulement l’adjectif citoyen s’emploie à tout propos, même à propos de rien, mais encore il a peu à peu éliminé de l’usage le nom citoyen. Le "membre d’une communauté politique organisée" disparaît au profit du soumis, docile et gogo. On se croit rebelle, on donne ces gages à chaque instant à l’ordre nouveau. Si le nom est devenu désuet, c’est que les citoyens ont perdu toute raison d’être, étant peu à peu dépouillés de leur souveraineté ou de leur capacité à agir, et n’étant plus que de dociles consommateurs, un peu serviles et silencieux. Dans ces conditions, il est normal que l’adjectif triomphe et que tout projet soit citoyen, puisqu’il a été décidé qu’aucun citoyen n’y contribuerait. L'adjectif est un leurre ou un cache-misère. Ce qui est qualifié de citoyen, c’est ce qui se projette, s’applique, se décide, s’instaure à l’insu des citoyens et sans leur consentement ou contre leur volonté.


 

 

27 septembre 2006

Raid

 

 

 

 

 

Le nom raid est attesté pour la première fois en français en 1864 au sens de "incursion rapide en territoire ennemi". C’est en 1886 qu’il prend le sens d’épreuve sportive. Ce mot est emprunté à l’anglais raid, attesté dans cette langue dès 1425 au sens "d’expédition militaire à cheval", d’où le sens "d’incursion" et de "charge". Littré ne le relève pas dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle). Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition, 1935, et avec deux sens : "Raid (on prononce le d) : terme de guerre emprunté de l’anglais, incursion rapide en territoire ennemi" et "il se dit aussi, en termes de sport, d’une épreuve d’endurance".

Dans le Trésor de la Langue française, le nom raid est défini ainsi : "Art militaire : opération éclair menée en territoire ennemi par des éléments très mobiles et peu nombreux ayant pour mission la reconnaissance, la destruction d’un objectif ou la capture de prisonniers". Les synonymes sont coup de main, incursion. Les exemples cités pour illustrer ces emplois sont "raid de commando", "raid amphibie" et "le lendemain, les journaux de Salisbury parlaient de "raid à l’israélienne" et annonçaient que les forces de sécurité rhodésiennes avaient attaqué une base de guérilleros tuant plus de 300 terroristes" (Le Nouvel Observateur, 1977). Les autres sens sont "attaque aérienne contre un objectif éloigné" et "épreuve sportive destinée à éprouver la résistance du matériel ou l’endurance des hommes".

 

Le Monde du 2 septembre 2006 publie dans son site une dépêche de l’Agence France Presse, datée du même jour à 9 h 12. Le titre en est "14 arrestations lors de raids antiterroristes à Londres". Le Nouvel Observateur publie le même jour un article dont le titre comprend le mot raid "raid antiterroriste en Grande Bretagne" et qui a été mis à jour quelques heures après celui du Monde. Comme les policiers anglais qui ont participé à ce raid n’étaient pas dans un avion quand ils ont arrêté les suspects et qu’ils ne s’étaient pas inscrits à une épreuve sportive, on peut en inférer que les journalistes de l’AFP ont employé raid dans son premier sens, à savoir "incursion en territoire ennemi".

On est donc heureux d’apprendre que, pour les journalistes de l’Agence France Presse (qui est nationalisée ou contrôlée par l’Etat), les policiers anglais sont des envahisseurs, qu’ils ont pénétré à Londres dans un territoire ennemi, que les policiers anglais sont étrangers dans leur propre pays ou que Londres ne se trouve plus en Angleterre, et que ce ne sont pas des criminels qui ont été arrêtés, mais (c’est dans l’ordre des choses) des autochtones - innocents, cela va sans dire. On est heureux d’apprendre aussi que Le Monde et Le Nouvel Obs, deux organes très intelligents de l’intelligentsia française, souscrivent à la vision des choses de l’AFP, entreprise publique, puisqu’ils diffusent à tous leurs lecteurs, sans commentaire, ni critique, l’analyse que l’AFP leur a transmise. Il n’est pas certain que nos amis anglais apprennent avec plaisir que des organes officiels français diffusent des informations aussi tendancieuses et fausses au sujet de leur pays.

 

 

 

 

26 septembre 2006

Jeûne

 

 

 

 

Ce nom est attesté en français depuis le début du XIIe siècle. C’est un déverbal du verbe jeûner, lequel continue le verbe du latin chrétien jejunare ("faire abstinence"), lui-même dérivé de l’adjectif jejunus ("affamé", "qui est à jeun", "qui n’a rien mangé"), sans que cet état ait quelque rapport que ce soit avec une obligation religieuse, le nom jejunitas signifiant "grande faim". Autrement dit, ces mots latins qui signifient "grande faim", "affamé", "ne pas manger" ont pris, avec le christianisme, un sens religieux, le nom jeûne signifiant, au moment où il est employé pour la première fois au XIIe siècle, "abstinence volontaire de nourriture pratiquée par les chrétiens". D’ailleurs, en français moderne, à jeun n’a pas de signification religieuse : comme l’adjectif latin jejunus, il signifie "qui n’a pas mangé".

Dans l’histoire de la langue française, jeûne a conservé le sens qu’il avait au XIIe s. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini ainsi : "abstinence de viande, en ne faisant qu’un repas dans la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner". Le jeûne peut être léger ou rigoureux : "il se dit aussi d’une grande et longue abstinence volontaire de toutes sortes d’aliments", comme le jeûne de Jésus-Christ qui a duré "quarante jours". Les Académiciens précisent que ce nom "se dit, dans une signification générale, de toute abstinence d’aliments", hors de tout cadre religieux.

Ce qu’il y a de remarquable, quand on compare diverses éditions (quatrième, huitième, neuvième, 1762, 1935, en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est que les articles consacrés à jeûne deviennent de plus en plus courts au fil du temps, comme si la brièveté croissante des articles était en rapport avec la lente disparition du jeûne religieux dans la société française. Dans la neuvième édition (en cours), jeûne est expédié en quatre ou cinq lignes et le sens religieux est présenté comme une espèce d’un sens général : "privation volontaire, imposée ou accidentelle de toute nourriture" et "spécialement : pratique religieuse, acte de dévotion qui consiste à s’abstenir de nourriture, ou seulement de certains aliments, par esprit de pénitence, de purification, etc." Ainsi, dans ce dictionnaire, il n’est plus exposé ce en quoi le jeûne des protestants diffère de celui des catholiques, comme cela était fait dans l’édition de 1762. De même, Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, commence par définir le sens laïque ou médical de ce terme ("1° abstinence d’aliments") avant de gloser le sens religieux ("2° particulièrement : pratique religieuse, acte de dévotion qui consiste à s’abstenir d’aliments par mortification"), alors que, dans l’histoire de la langue française, c’est le sens religieux qui est le plus ancien. Les auteurs du Trésor de la Langue française reprennent l’ordre dans lequel Littré et les Académiciens, dans la neuvième édition, disposent les deux sens, laïque et religieux, de ce nom.

 

Le nom jeûne est-il adéquat pour désigner ce qui passe, pendant le mois lunaire de ramadan, dans les pays où l’islam est religion d’Etat ou dans les communautés islamiques du monde ? Certes, les dictionnaires consultés notent que ce nom se dit des musulmans et de l’islam. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), jeûne désigne "pareillement l’abstinence pratiquée par les mahométans dans leur ramadan, et des autres semblables abstinences qui sont en pratique parmi les idolâtres" (nom qui désigne les hindouistes). Dans les autres éditions, comme dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré et dans le Trésor de la langue française, il est fait allusion au jeûne du ramadan, des Turcs ou des musulmans.

Pendant le mois lunaire de ramadan, le jour et la nuit sont inversés : ils commutent en quelque sorte. Les croyants mangent et boivent, souvent beaucoup plus que pendant les autres mois de l’année. Il n’y a pas "abstinence d’aliments". Les repas se prennent la nuit ; la journée est consacrée au repos ou au travail. Dans les années 1960 et au début des années 1970, Le Monde avait parmi ses marronniers préférés la préparation des festivités du ramadan en Algérie (c’était encore le pays chéri des tiers-mondistes) et les sueurs froides que causait l’approche de ce mois de festivités aux autorités de ce pays : aux difficultés d’approvisionnement, qui étaient alors la règle dans ce pays, s’ajoutaient celles qui sont propres à ce mois, pendant lequel la consommation de sucre, de miel, de semoule, de légumes, de fruits, de viande, etc. augmentait dans d’importantes proportions (elle doublait parfois, disaient les experts). Comme la distribution était de la responsabilité de l’Etat, les autorités achetaient sur les marchés internationaux ce que les coopératives agricoles ne produisaient pas. Ces achats étaient sources d’inflation conjoncturelle et de spéculation : les boutiquiers qui disposaient de ces aliments les retenaient en stock le plus longtemps possible pour faire augmenter les prix. Dans le milieu des années 1980, les médecins et les dentistes établis au Maroc faisaient état d’une forte augmentation d’occlusions intestinales pendant le mois de ramadan et de caries après le mois de ramadan.

Autrement dit, jeûne, bien que ce nom soit entré dans les dictionnaires, désigne de façon inadéquate, donc fausse ou inexacte, les deux ou trois repas copieux pris la nuit, l’atmosphère de fête, les dépenses importantes de nourriture, toutes réalités avérées du mois de ramadan, où que ce soit dans le monde. La grande bouffe de Noël en Europe ou ailleurs n’est pas nommée jeûne. Dans la langue française (populaire, précisent les auteurs du Trésor de la Langue française), il existe le nom ramdam, déformation de ramadan, qui désigne un grand bruit et du vacarme et dont les synonymes sont barouf, boucan, chambard, raffut. Ce que disent les mots français, c’est que le mois lunaire est l’occasion la nuit de bruyantes festivités qui n’ont que de lointains rapports avec le jeûne ou la spiritualités. Tous ces faits montrent que jeûne est un mot impropre ou inadéquat quand il est appliqué à la pratique rituelle de l’islam de l’inversion entre le jour et la nuit.

 

 

25 septembre 2006

Idéologie

 

 

 

 

 

 

Le mot est récent : on s’en doutait. Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la sixième édition (1835). Non seulement il est récent, mais c’est aussi un mot fabriqué de toutes pièces en 1796, en pleine tourmente révolutionnaire (on s’en serait douté aussi), par le dénommé Destutt de Tracy, que personne ne lit plus (ni n’a jamais lu), mais qui jouit d’une petite célébrité dans l’histoire de la France pour avoir fabriqué ce nom et avoir influencé quelques disciples, dont Cabanis, qui sont nommés parfois les idéologues. Le mot est composé de deux éléments grecs : idéo et logie. Le premier a pour sens "idée" : c’est ce que l’on voit avec l’esprit ; le second "discours" ou "science". Chez Destutt de Tracy, l’idéologie n’est pas une propagande ou un discours sans queue ni tête dont la fonction est de voiler les réalités, mais une science. Ce n’est pas la chimie, ni la physique : c’est la première de ces sciences qui vont être nommées plus tard sciences humaines et sociales. Cette science n’a pas pour objet d’étude la réalité, la matière, le corps humain, mais les idées. Il semble que de nos jours, ce sens soit désuet. La discipline, qui, dans les écoles, a pour objet d’étudier les idées, est l’histoire des idées ou l’analyse des discours.

C’est le sens que retient Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) : "1° science des idées considérées en elles-mêmes, c’est-à-dire comme phénomènes de l’esprit humain" et "2° en un sens plus restreint, science qui traite de la formation des idées, puis système philosophique d’après lequel la sensation est la source unique de nos connaissances et le principe unique de nos facultés". Littré relève aussi un sens bizarre qui est peut-être un hapax sémantique : "théorie des idées, suivant Platon".

A partir de 1842, idéologie ne désigne plus la science des idées, mais un ensemble d’idées : c’est la "doctrine qui inspire ou paraît inspirer un gouvernement ou un parti". Les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) écrivent : "ensemble de représentations, vision du monde propre à une société, une époque, un mouvement intellectuel, un groupe social" et "système d’idées, corps de doctrine sur lequel se fonde une action politique". Le premier sens est illustré par les exemples "l’idéologie des Lumières", "l’idéologie positiviste" ; le second par "les idéologies révolutionnaires", "les idéologies nationalistes", "l’idéologie marxiste", "l’idéologie fasciste".

A peine le nom idéologie a-t-il été fabriqué en 1796 pour désigner la science qui étudie les idées que, quatre ans plus tard, en 1800, il est employé péjorativement, non pas au sens de "science", mais "ensemble d’idées sans rapport avec la réalité". Oui, quatre ans à peine après le geste que Destutt de Tracy croyait fondateur, il s’est trouvé un citoyen assez lucide pour comprendre que les idées dont s’occupaient les idéologues n’avaient aucun rapport avec la réalité. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens relèvent cet emploi péjoratif : "théorie vague et abstraite, pure spéculation sans rapport avec les faits réels", qu’ils illustrent d’une phrase à l’infinitif "se défier des idéologies" qui a tout d’une injonction de bon sens et qui devrait servir de devise à tout intellectuel digne de ce nom.

Le Trésor de la langue française amplifie le Dictionnaire de l’Académie française. Idéologie, précisent les auteurs de ce Trésor, a fréquemment une valeur dépréciative "par opposition à la philosophie dont l’idéologie apparaît comme une vulgarisation" et "par opposition au sens des réalités" (c’est une théorie vague et nébuleuse, portant sur des idées creuses et abstraites, sans rapport avec les faits réels) : il a pour synonymes "utopie", "rêve", "idéalisme naïf". C’est le marxisme, le plus grand producteur et consommateur d’idéologies de l’histoire de l’humanité, qui fait un usage péjoratif, disent les marxistes, du nom idéologie, parce que ce nom désigne quelque chose qui contredit l’économie, la science, les infrastructures, les seules réalités qui, selon les marxistes, soient déterminantes : "ce mot est entré dans la réflexion sociale avec le marxisme qui lui a donné tout de suite un sens péjoratif" ou "l’idéologie est le contraire de la science. Elle se présente d'abord comme une vision du monde, c'est-à-dire une construction intellectuelle qui explique et justifie un ordre social existant, à partir de raisons naturelles ou religieuses... Mais cette vision n'est en réalité qu'un voile destiné à cacher la poursuite d'intérêts matériels égoïstes en renforçant et étendant la domination d'une classe de privilégiés". Marx soutenait qu’il suffisait de renverser l’idéologie en y donnant un sens contraire à celui qu’elle exprime pour connaître la réalité du monde. Prenons-le au mot.  

Entendue ainsi, cette conception fait apparaître, quand elle est appliquée au marxisme, la réalité de cette prétendue "science" qui a la propriété étonnante de se transformer en une idéologie tyrannique dès que ceux qui s’en réclament accèdent au pouvoir. C’est l’arroseur arrosé, le voleur volé, l’effet boomerang ou, comme on voudra, le retour à l’envoyeur. "L’idéologie aspire par nature à devenir propagande, c’est-à-dire transmission automatique de formules magnétisées par une passion d’essence au fond haineuse, et qui ne prend corps qu’à la condition de s’exercer contre une certaine catégorie d’humains : les juifs, les chrétiens, les francs-maçons, les bourgeois, etc." (Gabriel Marcel). C’est la plus belle définition que l’on puisse lire du marxisme.

 

 

 

23 septembre 2006

Légende dorée 2

 

La légende dorée 2 : Saint Jean Jaurès 

 

 

 

Il naquit bourgeois à barbe, haut-de-forme, redingote et lavallière. De cette classe malfaisante et nuisible, il avait tout à profusion : la montre, l’argent, la morgue, la suffisance, la rhétorique ampoulée, la cupidité, la vocation à exercer le pouvoir, un appétit féroce. Il apprit le grec et le latin, il fut bon élève, il intégra l’Ecole Normale Supérieure de Paris, il fut agrégé au corps des professeurs de lycée, avant d’être nommé dans une faculté de province. Il a même professé un cours de psychologie au lycée de jeunes filles de Toulouse : il fut cette année-là la comtesse de Ségur, née Rostopchine. Rien ne le destinait donc à porter les bannières dans les processions syndicales et pacifistes : ni les idées, ni la carrière, ni l’origine sociale, ni l’expérience. S’il avait été chinois, il aurait été naturellement mandarin.

Les lumières du siècle lui furent révélées lors de banquets où les positivistes célébraient les noces de la raison raisonnante et de l’Etat étatisant. Il soutint une thèse dont le titre annonçait les bouleversements de sa pensée : les "fondements du socialisme chez Luther". La thèse était rédigée et soutenue en latin, Jean Jaurès marchait sans le savoir sur les pas de Saint Thomas d’Aquin. En 1895, dans un article de La Dépêche de Toulouse, il se lamenta que les pogroms fomentés en Algérie par des colons français contre de malheureux Juifs n’eussent pas été plus sérieux et plus politiques : "Pourquoi n’y a-t-il pas eu en Algérie un mouvement anti-juif sérieux tant que les Juifs appliquaient, surtout au peuple arabe, leurs procédés d’extorsion et d’expropriation ?". La lumière ne perçait pas encore les vapeurs d’obscurantisme qui embrumaient son cerveau bourgeois.

Un événement lui valut le titre envié de bienheureux : ce fut une grève de mineurs dans un bled proche de chez lui. Juché sur un tonneau, il enchaîna de longues phrases, bien pompeuses. Les mots sortaient de sa bouche en cascades sibyllines, comme le Nil des cataractes ou comme la lave de l’Etna. Les braves bougres qui l’écoutaient furent submergés. Jean Jaurès était doté de l’éloquence ampoulée et rocailleuse des prophètes. Ils ne cherchèrent pas à comprendre ce qu’il disait : "Le courage, c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques" ; "je n'ai jamais séparé la République des idées de justice sociale, sans laquelle elle n’est qu’un mot", "on n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est" - slogan que les fondateurs des IUFM ont entendu. Les mineurs de fond n’avaient jamais vu la mer ; ce jour-là, ils entendirent le fracas des tempêtes. Elu, Jean Jaurès se fit le bon apôtre des coopératives ouvrières ou autres, seule alternative au Mal.

Pourtant, jusqu’à sa mort, son esprit resta offusqué par le soleil noir de la bourgeoisie. Quand le capitaine Dreyfus fut condamné aux travaux forcés, il approuva la sentence, qu’il jugea même trop clémente : il eût préféré l’exécution. S’il avait été sous-officier, Dreyfus aurait été condamné à mort ! En 1904, il fonda L’Humanité qui fut, comme chaque sait, le porte-parole des opprimés et des humiliés de l’ancien empire colonial soviétique et de ses satellites. Bien entendu, comme les hommes, où qu’ils vivent, sont hostiles à la guerre, il se prononça pour la paix – c’est-à-dire pour que de malheureux peuples continuent à souffrir sous la schlague du Reich allemand, de l’Empire austro-hongrois et de l’Empire ottoman - formant ainsi ses futurs disciples à la collaboration (ce qu’ils firent en 1940).

Pourtant, le miracle finit par se produire. Il fut tardif certes, mais il eut lieu à la veille de la guerre – dont on ne savait pas encore qu’elle serait une guerre mondiale ni qu’elle serait la première des guerres mondiales du XXe s. Un exalté assassina Jaurès, qui, de fait, fut déclaré " martyr " et santo subito. C’est ainsi qu’il entra sous le nom de Saint Jean Jaurès dans le synaxaire de l’Eglise occulto-socialiste.

 

 

 

22 septembre 2006

Législateur

 

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), le nom législateur a un seul sens : c’est "celui (ou celle) qui établit des lois pour tout un peuple". Les exemples cités sont tous flatteurs : "Moïse est le législateur des Hébreux", il est "le législateur du peuple de Dieu" ; "Lycurgue et Solon ont été de grands législateurs". Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), distinguent trois sens, parmi lesquels ils citent en premier le seul sens retenu en 1762 : "celui, celle qui donne des lois à un peuple", avec les exemples suivants : "Moïse fut le législateur des Hébreux", "Lycurgue à Sparte et Solon à Athènes sont des législateurs célèbres", "Confucius, législateur des Chinois".

Ce nom est ancien. Il est attesté au sens de "celui qui fait des lois" dès 1372, et cela conformément à l’étymon latin legis lator : "celui qui propose des lois". C’est l’un des sens – le premier – que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) : "celui, celle qui donne des lois à un peuple".

L’évolution, comme souvent, se fait par extension : le mot a désigné d’autres réalités que les lois donnés à un peuple ou à un Etat. Il a été étendu à la religion : en parlant de la foi, "Jésus-Christ, le législateur des chrétiens", "notre divin législateur", écrivent les Académiciens en 1935, et même à l’art : "il se dit, par extension, de celui ou de celle qui établit les principes d’un art, d’une science" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1935). Les exemples qui illustrent cette extension sont devenus aujourd’hui des énigmes ("Boileau fut au XVIIe siècle le législateur de la poésie française, du Parnasse français"), puisque personne, sauf quelques érudits, ne sait qui est Boileau ou ce qu’est le Parnasse et, qui plus est, le Parnasse français. Littré a noté cet emploi étendu de législateur : "par extension, celui, celle qui fait comme des lois dans le domaine intellectuel et moral". Il cite les Académiciens : "Boileau est le législateur du Parnasse", ainsi que cet extrait de Voltaire : "dans l’éloquence, dans la poésie, dans la littérature, dans les livres de morale et d’agrément, les Français au XVIIe siècle furent les législateurs de l’Europe" (Le Siècle de Louis XIV). Cette vérité, si elle était dite aujourd’hui, serait soupçonnée d’arrogance ou d’irrespect envers des cultures et des identités différentes. Le Trésor de la langue française confirme l’extension de ce sens à d’autres hautes réalités – religion et art – que la constitution ou que les lois fondamentales d’un peuple.

 

C’est en 1790, au moment des événements nommés la Révolution, qu’apparaît le sens moderne de législateur : ce n’est plus le fondateur d’un Etat qui donne des lois à son peuple, mais le "membre du corps législatif". Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), écrivent : "il se dit collectivement, en parlant des membres des assemblées parlementaires", qu’ils illustrent d’exemples : "c’est au législateur qu’il appartient d’expliquer la loi", "telle n’est point l’intention du législateur". Les auteurs du Trésor de la Langue française sont plus précis : ils distinguent l’emploi absolu et collectif de législateur, au sens de "pouvoir législatif", comme dans "la volonté du législateur", "les intentions du législateur", de l’emploi pour désigner les membres d’une assemblée législative.

En quelques décennies, un abîme s’est creusé entre ce que ce mot signifie vraiment - celui qui donne des lois à un peuple -, et les diverses réalités qu’il désigne. Aujourd’hui, un député ou un sénateur qui oserait être un législateur à l’instar de Moïse, Lycurgue, Solon ou Hamourabi serait pris pour un fou ou tenu pour un bouffon. En effet, les députés et les sénateurs dont la mission est de former les lois se contentent de voter les lois formées par d’autres, en particulier par les hauts fonctionnaires au service du pouvoir exécutif : souvent même ils sont contraints de traduire en français intelligible les décisions de la Commission de Bruxelles. Il suffit de lire les extraits des débats à l’Assemblée nationale ou au Sénat pour prendre conscience que les élus sont tout ce que l’on voudra, sauf des législateurs. Ils ne donnent pas des lois à un peuple : retranchés dans des forteresses vides, ils moulinent sans fin des propos insignifiants.

 

 

 

 

21 septembre 2006

Mythologies intellotes 18

 

 

 

Le professeur Rosanvallon

 

 

 

Le mercredi 19 septembre, à 8 h 30, sur Europe 1, le professeur Rosanvallon s’est projeté en 2040 pour peindre la France nouvelle. Elle ne ressemblera plus au Finistère, a-t-il déclaré avec satisfaction, mais à l’île de la Réunion. On ne sait s’il hait le Finistère ; en tout cas, il aime la Réunion, bien que cette île ait longtemps été une île d’esclaves. On ignore pourquoi il n’a pas pris pour modèle l’île de Zanzibar, où les Arabes s’approvisionnaient en esclaves, ou même l’Afrique du Sud, où s’est épanoui le sinistre régime d’apartheid. Les "flux d’immigration naturels" (sic) rendent béat le professeur Rosanvallon : il se réjouit que la population de la France change de couleur, de religion, de coutumes, etc.

Monsieur Prud’homme exprimait en toute circonstance sa satisfaction. Pourquoi monsieur le professeur Rosanvallon ne suivrait pas son exemple ? C’est son droit.

Examinons l’expression "flux d’immigration naturels". Si ces flux étaient naturels, comme le professeur Rosanvallon le dit, ils seraient aussi anciens que la nature et les mots qui les désignent, à savoir flux d’immigration seraient relevés, définis, expliqués, dans tous les dictionnaires. Il n’en est rien. En latin classique, fluxus signifie "écoulement d’un liquide". En 1306, des médecins ont introduit ce nom dans notre langue sous la forme francisée de flux et, dans flux de ventre (id est la courante), ils y ont donné le sens de "écoulement d’un liquide organique". A la fin du XVe siècle, flux s’étend à d’autres réalités que médicales et désigne l’écoulement de l’eau et en 1580 le "mouvement de l’eau", que ce soit celui des rivières ou de la mer (le flux et le reflux). C’est aussi cette année-là que flux prend un sens figuré pour signifier, dans flux de caquet, l’abondance de paroles, nuisibles ou impétueuses. Tous les dictionnaires relèvent ces sens, aussi bien le Dictionnaire de l’Académie française (1762 : "mouvement réglé de la mer vers le rivage à certaines heures du jour", "écoulement des excréments devenus trop fluides", "flux de sang, flux hépatique, flux de bouche, flux de paroles") que le Dictionnaire de la Langue française (Littré, seconde moitié du XIXe siècle : "marée montante, mouvement de la mer vers le rivage à certaines heures", "écoulement d’un liquide quelconque hors de son réservoir habituel", "flux purulent, muqueux, bilieux, catarrhal, hémorroïdal, hépatique, menstruel", etc.) ou que le Trésor de la Langue française (1972-1994 : "écoulement d’un liquide organique", "marée montante", "flux énergétique, magnétique, lumineux" et en économie, par analogie, "quantités économiques qui circulent d’un secteur à l’autre de l’économie ou d’un groupe d’agents à un autre tout au long d’un circuit économique").

Il n’y a pas d’attestation dans ces dictionnaires, anciens et récents, des mots flux d’immigration que le professeur Rosanvallon qualifie de "naturels" - à tort bien entendu : les phénomènes désignés sont si récents que les auteurs de dictionnaires n’ont pas eu le temps de les noter. Il est vrai que ces phénomènes, quand ils touchent un autre continent que l’Europe ou quand ce sont des Européens qui immigrent, sont nommés invasion ou colonisation. Le professeur Rosanvallon est l’un des premiers à utiliser le nom flux pour désigner des personnes, bien que la réduction des personnes à des choses et surtout à des choses basses (pensons aux flux hémorroïdal, de ventre, catarrhal, purulent, etc.) soit la marque d’un mépris sans borne. Quant à l’adjectif naturels, qualifiant flux, c’est un pléonasme, car il n’existe pas de flux qui ne soient pas naturels ou il est dans la nature d’un flux, quel qu’il soit, d’être naturel. Le professeur Rosanvallon enfonce une porte ouverte : mais n’est-il pas dans la nature des professeurs de dire pompeusement des évidences ?

Il est évident que ces phénomènes dits d’immigration ne méritent pas d’être nommés flux, sauf à exprimer du mépris pour les immigrés, et qu’ils ne sont pas naturels, mais politiques ou culturels. Le plus stupéfiant de l’affaire est que le professeur Rosanvallon du Collège de France dispense des cours sur "l’histoire intellectuelle de la démocratie sur la longue durée", "l’histoire du modèle politique français et des rapports entre l’Etat et la société", les "transformations de la démocratie contemporaine dans une perspective comparée avec les espaces non-occidentaux", ce qui explique l’intérêt qu’il porte à l’immigration qui substitue en France à un peuple d’autres peuples venus, non pas de l’espace, mais des "espaces non-occidentaux" (sic). Depuis 2001, il est titulaire de la chaire, créée spécialement pour lui, d’histoire moderne et contemporaine du politique. C’est un spécialiste du politique, car le professeur Rosanvallon ne dit pas la politique comme tout le monde, mais il fait de l’adjectif politique un nom de genre masculin. Ce que l’on sait, depuis Platon et Aristote, et même bien avant eux, c’est que, s’il est un domaine totalement étranger à la nature, donc aux flux naturels, qu’ils soient d’immigration ou autres, c’est la ou, comme on voudra, le politique. En politique, priment les intérêts immédiats d’un groupe et la volonté des hommes de faire société. Il est étrange qu’un spécialiste du politique se réfère à la nature pour nommer l’immigration. Ou bien, faisant cela, il entend imprimer dans les esprits l’idée suivant laquelle on ne peut rien faire contre l’immigration, comme on ne peut rien faire contre la marée montante, qu’il est impossible de la contrôler, qu’il convient de s’y résigner - idée qui nie le politique que, par ailleurs, il enseigne (mon Dieu, que de sottises doit-il en dire ?) ; ou bien, pour lui, comme il le reconnaît ("c’est un champ et un travail"), le politique est un champ en friches, une lande, de la nature vierge à labourer.

En 2004, a été publié aux éditions du Seuil, maison de commerce qui vend des livres, un très comique libelle sur les nouveaux réactionnaires. En un instant, l’inconnu qui a écrit ce libelle devint aussi célèbre que Fréron. Fréron ? Voltaire l’a rendu immortel dans ces vers : "L’autre jour au fond d’un vallon, / Un serpent piqua Jean Fréron. / Que pensez-vous qu’il arriva ? / Ce fut le serpent qui creva." En fait, c’est le grand actionnaire de la parole autorisée, à savoir le professeur Rosanvallon, qui a ordonné à l’inconnu de torcher ce libelle. Car le professeur Rosanvallon est une huile. Il ne se contente pas d’exprimer sa béate satisfaction sur le remplacement d’un peuple par d’autres, ni de labourer son champ, il fait la pluie et le beau temps aux éditions du Seuil. C'est une éminence, non pas dans le savoir ou la connaissance, mais dans les institutions savantes – ce qui n’est pas la même chose : le savoir ne se trouvant pas nécessairement dans les institutions savantes. Dans l’article "lettres, gens de lettres ou lettrés" du Dictionnaire philosophique, Voltaire écrit : "Dans nos temps barbares (…), on institua des écoles, des universités, composées presque toutes d’ecclésiastiques, qui, ne sachant que leur jargon, enseignèrent ce jargon à ceux qui voulurent l’apprendre" et "les gens de lettres qui ont rendu le plus de services au petit nombre d’êtres pensants répandus dans le monde sont les lettrés isolés, les vrais savants renfermés dans leur cabinet, qui n’ont ni argumenté sur les bancs de l’école, ni dit les choses à moitié dans les académies ; et ceux-là ont presque tous été persécutés".

Ce qui était vrai il y a trois siècles l’est toujours. Il n’y a pas de raison pour que ce qui est change. Du haut de la chaire où il prêche, le professeur Rosanvallon enseigne son jargon aux gogos qui veulent bien l’écouter et qui, dès qu’ils auront appris la leçon, iront jeter des pierres à ceux qui ne suivent pas les sentiers battus. Nihil novi sub sole.

 

 

20 septembre 2006

Ressortissant

 

 

 

 

 

Ce mot est le participe présent du verbe ressortir, pris, non pas dans le sens de "sortir à nouveau", mais dans celui de "être du ressort de". Employé comme adjectif, en droit, et considéré comme vieilli, il signifie "qui est du ressort de telle juridiction, tel tribunal, telle administration". Ainsi dans l’exemple extrait du Dictionnaire de l’Académie française (sixième, septième et huitième éditions, 1835-1935) : "les tribunaux de plusieurs provinces étaient ressortissants au Parlement de Paris". C’est ce sens qui est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française. En 1762, ressortir signifie "être de la dépendance de quelque juridiction", comme dans "les pairies sont ressortissantes au Parlement de Paris" ; en 1935, ressortissant est un "terme de jurisprudence" qui a pour sens "qui ressortit à" ; dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, est ressortissant ce "qui ressortit à une juridiction", comme dans "tribunaux ressortissants à une juridiction supérieure".

Dans la langue moderne, cet adjectif est devenu un nom. Depuis le début du XXe siècle, il désigne une personne relevant juridiquement ou administrativement à un titre ou à un autre d’un État, d’une administration ou d’un organisme, sans être nécessairement citoyen de cet Etat. Ainsi, dans l’empire colonial, les Français étaient distingués des ressortissants français. Dans la loi sur l’organisation générale de l’armée, publiée au Journal officiel en 1927, il est écrit que "tout Français ou ressortissant français soumis, à quelque titre que ce soit, à des obligations militaires par l’effet de la loi, est mobilisé par le décret qui ordonne la mobilisation". Les Français sont français depuis toujours ; les ressortissants français sont (ou étaient) soumis aux lois de la France, ils ne sont pas ou n'étaient pas nécessairement français. Le fait qu’une personne puisse être ressortissante d’un Etat sans en avoir la nationalité peut paraître étrange dans le monde tel qu’il est organisé aujourd’hui en nations, où les empires ont disparu ou, s’ils se maintiennent, c’est, comme en Chine ou en Russie, de façon cachée. Il n’en reste pas moins que ce fait était commun quand le monde était fait d’empires (autrichien, ottoman, russe, espagnol, portugais, hollandais, anglais).

Ce qui est inédit dans la France actuelle (en ce sens, elle devient "moderne"), c’est, bien que l’Empire colonial n’ait plus d’existence, l’extension du nom ressortissant, par exemple sous la forme de ressortissant français, aux Français qui sont français depuis que la France existe. Le fait est à la fois troublant et révélateur. Le mot Français peu à peu s’affaiblit ou perd de son sens ou même de toute raison d’être. Etre Français ou n’être rien, la différence s’amuït. Tout se passe comme si le simple nom Français, jadis clair, sans équivoque, compris de tout le monde, ne suffisait plus pour désigner les Français ou comme si, peu à peu, dans leur propre pays, il leur était imposé le statut des ressortissants de leur empire défunt. Désormais, les Français sont français par convention ou par hasard, parce que la maternité où leur mère a accouché n’a pas été construite au Luxembourg ou en Guinée équatoriale – ce qui aurait pu se faire, si la fiscalité dans ces pays avait été favorable aux maternités. Etre français ne va plus de soi. La francité par nature ou par essence, celle que légitiment des siècles d’histoire, est suspecte. Les Français sont de simples ressortissants, définis, non plus par ce qu’ils sont, mais par le fait qu’ils ressortissent à une loi ou à un droit, lois et droit qui peuvent être à tout moment abrogés, modifiés ou changés, au gré des intérêts du jour ou des lubies idéologiques de tel ou tel parti ou des rapports de force et fluctuations politiques, comme les indigènes de l’Empire étaient des ressortissants français pour les besoins de la conscription - c’est-à-dire pour être transformés en chair à canon. Ressortissants, ils sont les vrais indigènes de la République, à la différence de ceux qui sont devenus français sans le vouloir, par accident ou par l’effet de lois qu’ils ignorent ou qu’ils réprouvent.

 

19 septembre 2006

Allo maman bobo

 

Du langage enfançon

 

 

Le nom enfançon n’est relevé que dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932). Pourtant, il est fort ancien, puisqu’il est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de "petit enfant", sens qui est jugé tantôt vieux ou vieilli ou sorti de l’usage (ainsi dans le Dictionnaire Quillet de la Langue française, 1948), tantôt littéraire, dont l’emploi n’est plus observé qu’en littérature : ainsi Guéhenno nomme l’enfant Jésus le divin enfançon. Par extension, le nom désigne une personne sans défense, qu’elle soit ou non un enfant.

Ce qui reste de ce nom, à dire vrai désuet, c’est son emploi comme adjectif dans l’expression langage enfançon que de savants linguistes emploient parfois à la place de langage enfantin. Ce qui caractérise les façons de parler des enfants, ce sont le raccourcissement des mots, leur déformation, leur réduction à une seule syllabe dupliquée, papa, maman, dodo, bobo, dada, toto, pipi, baballe, etc.

Ce qui est étonnant (en réalité, seuls les gogos en sont étonnés), c’est le succès de ce langage chez d’autres que les enfants, comme si les enfants avaient contaminé par leur façon de parler les mères - pardon : les mamans - et les pères - pardon : les papas. Jadis, on demandait à son voisin des nouvelles de sa famille en ces termes : "Et Madame votre mère, comment va-t-elle ?". Aujourd’hui, on l’interroge sur la santé de sa maman et de son papa, même si ce voisin est âgé de plus de soixante ans. De prétendus artistes, se trouvant en Suisse en 1916, loin du tumulte des combats, avaient choisi un mot du langage enfançon – à savoir dada – pour désigner un groupe dit d’avant-garde : cet enfant qu’ils venaient de porter sur les fonts baptismaux. Le nom bobos sert aujourd’hui à qualifier les bourgeois qui mènent une vie de bohème. Comme ils sont libertaires et libéraux, sur le seul plan des mœurs, pas sur celui de l’argent, ils sont lilibobos. C’est qu’ils ont de quoi – suffisamment à côté ou à gauche. Tout compte fait, ce nom bobo, formé suivant les règles du parler enfançon, leur sied à merveille. Ils restent, même s’ils sont âgés de soixante ans ou plus, les petits enfants chéris de leur maman.

Allo, maman, bobo, dit un tube – c’est-à-dire une chanson à succès. Ce ne sont plus les Américains qui sont qualifiés par condescendance de grands enfants, ce ne sont plus les vieillards gâteux qui retombent en enfance, ce sont les adultes qui parlent enfant ou à propos de qui il est parlé enfançon. Les adultes revendiquent d’être maternés. C’est un nouveau droit. Même s’ils sont âgés de plus de 50 ans, ils ont besoin d’une maman. Muray tient l’infantilisation des adultes pour une marque de modernité. Dans les relations entre les générations, elle est l’avatar du principe d’indifférenciation. Le sexe ne distingue plus les êtres humains, non plus que les mœurs ou l’espèce. Homme, femme, animal, végétal, homo ou hétéro, tous pareils et à tous les mêmes droits. L’âge ne discrimine plus. Adultes ou enfants, pas de différence. Ou bien les enfants sont traités comme des adultes, surtout dans les pays du tiers monde, où ils travaillent dès qu’ils en ont la force, à cinq ou six ans ; ou bien, en Occident, les adultes parlent comme les enfants qu’ils sont restés, n’ayant pas pu devenir adultes ou ayant été interdits de le devenir, peut-être pour qu’ils restent le plus longtemps possible d’obéissants consommateurs qui gobent n’importe quoi.

 

 

 

15 septembre 2006

Echange inégal

 

 

 

 

 

 

Le groupe de mots échange inégal n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française, ni à échange, ni à inégal : il ne l’est pas non plus dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ou dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré. En revanche, Google recense plus de trente mille références ou allusions à l’échange inégal. Ainsi on apprend, ce que n’importe quel lecteur averti savait, ne serait-ce qu’en humant les odeurs rances de sacristie bien pensante que dégagent les mots échange inégal, que ces mots désignent une théorie marxiste ou que le marxisme a inspirée. Elle est fondée sur le constat que, dans le commerce international, la quantité de travail que renferment les exportations des pays dominés serait inférieure à celle que renferment les exportations des pays capitalistes. La conclusion qui en est tirée est lumineuse ( ?) : "les travailleurs des pays riches bénéficient de l’exploitation des travailleurs des pays pauvres".

Comme la France n’est pas une théocratie et que personne n’est obligé de se prosterner devant les idées que diffusent les imbéciles, examinons cela.

L’échange est un don réciproque. De fait, les objets échangés sont d’inégale valeur. Mais le sens d’échange dans échange inégal n’est pas celui de la langue commune : c’est celui de l’économie politique, à savoir "transaction commerciale par laquelle les mouvements de biens et de services s’effectuent soit directement soit par l’intermédiaire d’une monnaie". La cible visée est le libre échange ou "système économique dans lequel l’abaissement ou la suppression des droits de douane, la suppression du contingentement des marchandises permettent la libre circulation des marchandises d’un pays à l’autre".

Soit le pétrole. Appliquons-y la définition de l’échange inégal : la quantité de travail que renferme le pétrole exporté d’Arabie saoudite en France est-elle inférieure à celle des exportations de voitures Peugeot vers l’Arabie ? Dans les barils de pétrole que vendent les Saoudiens aux Français, il n’y a quasiment aucun travail : moins de travail en tout cas que dans une 607 Peugeot vendue aux Saoudiens. Il n’y a même aucune trace de travail dans un baril de pétrole, alors qu’il y en a beaucoup dans une 607. L’échange est donc inégal. Mais qui en bénéficie et qui en pâtit ? Ce n’est pas la France qui en bénéficie. Le pétrole se vend à peu près 70 dollars le baril. Le prix de revient d’un baril produit en Arabie saoudite (coûts d’exploitation + taxes dues à l’Etat + frais de recherche + bénéfices des compagnies) est de l’ordre de 4 ou 5 dollars. Autrement dit, quand les Saoudiens vendent leur pétrole aux Français, ils le vendent 15 fois plus cher qu’il ne leur coûte. De fait, ils empochent des magots colossaux sans travailler. Il en est de même du pétrole nigérian ou gabonais ou du gaz algérien ou kazakh. Il est évident que l’échange inégal a pour bénéficiaires les Saoudiens, les Nigérians,  les Gabonais, les Algériens, etc. et pour victimes les Français. La France n’a jamais vendu à l’Algérie ou au Maroc ou au Mali ou à l’Arabie, etc. son blé à un prix quinze fois supérieur au prix de revient : elle le vend même à un prix inférieur. Elle ne vend pas ses voitures quinze fois plus cher qu’elles ne lui coûtent à fabriquer. Bien entendu, aucun des marxistes puant la naphtaline de sacristie n’accuse l’Arabie saoudite, l’Egypte, l’Algérie, le Kuweit, le Venezuela, etc. et leurs ressortissants d’exploiter de façon éhontée la France et ses pauvres travailleurs. Selon eux et contre toute vérité, ce serait la France et ses producteurs qui profitent de l’échange inégal. Il faut vraiment que les marxistes croient au Père Noël ou soient des imbéciles finis pour diffuser ces fables. En matière de produits agricoles, les victimes de l’échange inégal sont les paysans français qui travaillent de 60 à 80 heures par semaine pour vendre à perte leurs vins, fruits, viande, sans que les marxistes s’indignent le moins du monde de l’exploitation forcenée dont ces paysans sont les victimes. Les malheurs des producteurs de café de Colombie ou des producteurs de cacao de Côte d’Ivoire les font larmoyer d’abondance, au point qu’ils établissent des réseaux de "commerce équitable", censés compenser l’échange inégal, croient-ils, pour acheter au-dessus du prix du marché le café et le cacao, mais ils vitupèrent contre les paysans français qui osent suggérer timidement que leurs produits ne soient plus vendus à perte.

L’islam, disent encore les musulmans et leurs affidés, pâtit de l’échange inégal avec l’Occident. On sait, grâce à l’exemple du pétrole, ce qu’il faut penser de cette fable. L’Occident accueille des dizaines de millions de musulmans, leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. En retour, l’islam n’offre rien. Les musulmans acceptent dans leurs pays mille fois moins d’étrangers ou d’infidèles que les Occidentaux n’accueillent de musulmans. Ceux qui résident en terre d’islam n’ont accès à aucun de ces avantages (loyers HLM, soins et école gratuits, etc.) que l’Occident prodigue aux musulmans.

De tous ces points de vue, la France et l’Occident sont les seules victimes de l'échange inégal – mais il est interdit de s’interroger sur cette inégalité ou sur ce qu’elle signifie.

 

 

 

 

14 septembre 2006

Gaulois

 

 

 

 

 

Lorsque le nom et adjectif gaulois apparaît en français pour la première fois au milieu du XIIe siècle sous la forme gualeis, il désigne, non pas les habitants de l’ancienne Gaule, mais les Gallois ou la langue celte que parlent ces Gallois. En effet, en ancien français, galois désigne surtout les Celtes (les Gallois) ou la langue qu’ils parlaient, sans doute parce que le mot galois est d’un usage fréquent dans les cycles divers des romans de la Table ronde.

Ce n’est qu’à la fin du XIVe siècle que Gaulois est attesté au sens de "habitant de la Gaule". Le sens moderne de "grivois" ou "licencieux" de l’adjectif dans esprit gaulois et de son dérivé gauloiserie vient de l’homonymie avec l’adjectif galois, dérivé du verbe galer, au sens de "mener joyeuse vie", et dont le participe présent est galant.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), le mot est défini ainsi : "habitant de la Gaule, l’ancien nom de la France". Il y est précisé que "ce mot ne se met point ici comme un mot de nation, mais seulement comme un mot d’usage dans diverses phrases de la langue", ce qui signifie que gaulois ne désigne pas un peuple ou une nation, sauf dans les ouvrages historiques, mais un homme qui a telle ou telle qualité, censée caractériser les anciens Gaulois. "Ainsi on dit proverbialement d’un homme dont la conduite est sincère franche et droite que c’est un bon Gaulois ou un vrai Gaulois". Ou encore : "on dit aussi d’un homme qu’il a les manières gauloises, pour dire qu’il a les manières du vieux temps". Littré relève ces emplois de l’adjectif : "qui est de la Gaule" et, par figure, "qui a le caractère des vieilles et bonnes mœurs" ("probité, franchise gauloises"). Il relève aussi un des sens modernes : "il se dit d’un trait d’esprit, d’un mot dont la liberté n’observe pas toutes les convenances".

Ces emplois et sens sont relevés dans le Trésor de la langue française, mais aucun des dictionnaires consultés ne note l’emploi du nom Gaulois par les habitants des quartiers, banlieues ou cités, dits sensibles et majoritairement islamisés, pour désigner les rares Français (dits aussi de souche) qui vivent encore, souvent contre leur gré, dans ces quartiers, banlieues, cités, etc. Ce ne sont pas ces Français qui se nomment Gaulois, ce sont les autres qui les désignent ainsi – sans doute par mépris, comme si ces Français formaient une minorité sans importance et tolérée - car ceux qui haïssent ces Gaulois hurlent à cor et à cri qu’ils sont tolérants, eux.

Il y a vingt siècles, les Gaulois sont devenus des gallo-romains, puis des Français. Aux Français résidant par nécessité dans ces banlieues et qui sont généralement pauvres ou chômeurs, puisqu’en 1981, "la vie a changé", il est donné le nom de peuples d’artisans et de cultivateurs dont la langue peu à peu s’est éteinte (leurs mots survivent dans des toponymes), qui ont changé de mœurs et de croyances, ou qui se sont fondus, avec les Romains et les Francs, dans un nouvel ensemble ethnique et national. Le territoire qu’ils ont mis en valeur pendant des siècles a été occupé par des soldats romains ou par des mercenaires au service de l’Empire romain, puis par des guerriers francs, décidés et résolus. Ces Gaulois se sont peu à peu évanouis de l’histoire, comme les Inuits, les Sioux ou les Papous. Nommer Gaulois les Français qui vivent dans des portions de France où ils sont désormais minoritaires n’est pas neutre. Ils sont réduits ainsi au simple rang d’autochtones qui sont en passe de ne plus l’être et ils sont ramenés à un être ethnique ou racial qui n’est pas le leur. Ils sont racialisés, comme l’ont été les Juifs en Allemagne. Les Gaulois sont des colonisés ou des vaincus de l’Histoire. C’est ce destin qu'annonce le succès de Gaulois.

 

 

12 septembre 2006

Positif

 

 

Positif, positivisme, positiviste

 

 

 

Cet adjectif a une histoire étonnante. Emprunté au latin positivus, dérivé, comme positio, du verbe ponere au sens de "poser, placer, établir, installer", il a dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot deux sens : "conventionnel, accidentel" et, comme terme de grammaire, "employé au positif", à propos d’un adjectif : à partir du "positif", se forment le comparatif et le superlatif. Comme le sens "conventionnel, accidentel" n’est attesté qu’une fois chez le grammairien Aulu-Gelle du IIe siècle de notre ère, il semble que ce sens soit propre à la grammaire. En tout cas, il n’est pas passé en français, alors que le sens grammatical "employé au positif" est attesté en français depuis le XIVe siècle.

Les Académiciens, en 1762, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, donnent à l’adjectif positif le sens de "certain, constant, assuré", qu’ils illustrent de nombreux exemples, parmi lesquels ceux-ci : "Ce que je vous dis là n’est point une imagination, c’est une chose positive", "ce sont choses réelles et positives", "on en a des preuves positives". Les autres emplois cités sont une extension de ce sens premier. Positif, au sens de "certain", s’oppose à relatif dans "il n’y a de grandeur positive qu’en Dieu, toutes les autres sont relatives et par comparaison", ou à arbitraire dans "il y a dans les ouvrages d’esprit des beautés qui dépendent plus du goût que de quelque chose de positif", à négatif dans "vous louez cet homme en disant qu’il ne fait point de mal ; mais ce n’est pas une louange positive, ce n’est qu’une louange négative". Les Académiciens citent aussi les emplois de positif en algèbre, dans le droit (le droit positif par opposition au droit naturel ou ce qui est établi par les lois et les coutumes), en théologie (la théologie positive, celle qui est fondée sur les textes).

En latin, ce mot a quelque chose d’archaïque ou de restreint, puisqu’il appartient à la grammaire, une discipline déconsidérée, sans influence dans la vie quotidienne, jugée à tort ringarde, bien qu’elle ait contribué à façonner, avant le triomphe de la modernité, les jeunes esprits. Le plus étonnant est que ce terme de grammairien soit devenu d’usage courant en français, dès le début du XIVe siècle, au sens de "certain" ou "réel" et de "qui est posé" ou "qui est établi" (par opposition à naturel) et qu’il soit employé, à compter du XVIIe siècle et surtout du XIXe siècle, en philosophie, en théologie, dans les sciences expérimentales, en mathématiques, en chimie, en électricité, en photographie et même en musique. Il semble que les sens modernes de positif ne viennent pas de l’adjectif latin positivus, mais bien du verbe ponere au sens de "poser", "établir", "installer". Peut être qualifié de positif ce qui est établi, posé, sûr, certain. Ainsi en 1749, est attesté pour le première fois le sens de "fondé sur l’expérience" ou "sur l’observation des faits réels" qui est propre aux sciences expérimentales ou aux les sciences de la nature et qui est le fondement du système philosophique d’Auguste Comte, nommé justement positivisme, lequel suppose ou présuppose l’existence de sciences à l’origine de l’âge positif, cette ère nouvelle au cours de laquelle triomphe la philosophie positive. Dans le Dictionnaire Latin Français, positivus est expliqué en quatre lignes très courtes ; dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les deux articles consacrés à positif, mot courant et terme de grammaire, s’étendent sur quatre pages grand format et huit colonnes. C’est dire si cet adjectif, en passant du latin au français, a acquis de nouvelles significations, sans cesse plus variées, surtout au XIXe siècle. La modernité est imbue de positivité.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré consacre un long article, précis et complet, très favorable, à positif. On sait pourquoi. Avec positif, Littré est dans son élément. Il a été longtemps l’un des disciples les plus en vue d’Auguste Comte, avant de rompre avec lui, quand ce dernier s’est égaré dans un comique mysticisme occultiste, se prenant pour le fondateur d’une nouvelle religion, dont le Catéchisme positiviste énonçait le dogme. Littré donne à positif six acceptions, dont cinq ont été relevées par les Académiciens en 1762. La première est "ce qui est assuré", comme dans cette citation de Voltaire (Micromegas) : "j’arriverai peut-être un jour au pays où il ne manque rien ; mais jusqu’à présent personne ne m’a donné de nouvelles positives de ce pays-là". La troisième acception est "qui est assuré", "par opposition à ce qui émane de l’imagination, de l’idéal", comme dans "esprit positif, esprit qui recherche en tout la réalité et l’utilité" ou dans "c’est un homme positif, qui considère en tout l’intérêt". La quatrième acception est "qui est assuré, par opposition à naturel" (le droit positif) ; la cinquième est "qui existe en fait, par opposition à négatif". Littré cite les nombreux emplois de positif en botanique, algèbre, physique, chimie, en photographie. La sixième acception est l’emploi de positif comme nom, comme dans "le positif est que …", à savoir "ce qui est réel, solide, par opposition à ce qui est chimérique" ou "ce qui est matériellement avantageux, profitable".

Il reste la deuxième acception, celle qui est à l’origine du positivisme. Littré l’expose ainsi : est positif "ce qui s’appuie sur les faits, sur l’expérience, sur les notions a posteriori, par opposition à ce qui s’appuie sur les notions a priori". C’est pourquoi les sciences de la nature ou les sciences expérimentales sont qualifiées de positives. C’est ce sens que l’on retrouve dans philosophie positive, dont Littré dit que c’est "un système philosophique émané de l’ensemble des sciences positives" et dont "Auguste Comte est le fondateur". Littré précise (c’est la seule précision qu’il apporte) que "ce philosophe emploie particulièrement cette expression par opposition à philosophie théologique et à philosophie métaphysique". Quand on sait que Comte a transformé le positivisme en "philosophie théologique" et en "philosophie métaphysique", au grand dam de Littré, on peut s’amuser des non-dits discrets et prudents de cet article, Littré répugnant à analyser les dérives, pourtant positivement établies, de la philosophie positive. Il s’est même trouvé un Etat, le Brésil, pour en faire son idéologie officielle : "Ordre et Progrès". Le positivisme a beau se dire progressiste, il a convenu parfaitement à un régime de grands propriétaires terriens conservateurs. Tous les progressistes s’entraînent au grand écart : c’est ça ou la mort. Entre les idéologies de progrès et l’usage qu’en font les classes sociales avides et rouées, se creuse un abîme que seuls les idéologues, les imbéciles et, bien sûr les aveugles, persistent à ne pas voir.

 

 

 

 

11 septembre 2006

Propagande

 

 

Ce nom qui semble appartenir en propre à la politique, au social et au monde laïque est, en fait, issu de la bonne et vieille religion catholique. Il n'est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la troisième édition, celle de 1740. Il est vrai qu’il est attesté pour la première fois en français en 1689 dans le nom propre Congrégation de la Propagande, dite elliptiquement Propagande, fondée en 1622, "qui a son siège à Rome et qui a pour but de propager la foi", selon le père jésuite Tachard qui a introduit ce mot dans notre langue, en francisant le latin moderne Congregatio de propaganda fide. En latin, propaganda est une forme verbale employée comme adjectif et dont le sens équivaut à peu près à "(foi) devant être propagée".

C’est d’ailleurs ce sens que recensent les Académiciens dans la quatrième édition de leur dictionnaire (1762) : "on appelle ainsi la Congrégation De propaganda fide établie à Rome pour les affaires qui regardent la propagation de la foi" et qu’ils illustrent de l’exemple "la Propagande vient d’envoyer six Missionnaires à la Chine". C'est aussi le sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française : "1° Congrégation établie à Rome pour propager la foi", l’illustrant d'une citation ironique de Voltaire, extraite du Dictionnaire philosophique : "dès que les Européens eurent franchi le cap de Bonne Espérance, la Propagande se flatta de subjuguer tous les peuples voisins des mers orientales et de les convertir", et deux emplois qui relèvent de l’encyclopédie (ce qu’est le dictionnaire de Littré dans quelques-uns de ses articles, Littré, étant positiviste et très savant, ne peut s'empêcher, ce en quoi il a raison, d’expliquer les mots de la langue par les choses qu’ils désignent) : fête de la Propagande, "séance solennelle que la Propagande de Rome tient à l’Épiphanie et dans laquelle chaque élève de l’institution lit une pièce de vers composée dans sa langue natale", et l’Imprimerie de la Propagande, "imprimerie de Rome, célèbre par la variété des caractères qu’elle possède".

C’est en 1790, pendant les événements nommés Révolution, que le nom propre Propagande 1° est devenu un nom commun écrit sans majuscule à l’initiale (ce que l’on nomme, quand on est savant, une antonomase) et 2° a été étendu à d’autres réalités que religieuses ou catholiques, en particulier aux réalités politiques ou sociales : à Rome, c’était une Institution d’église ; à Paris, cette institution est devenue une "association (laïque) ayant pour but de propager certaines opinions (surtout politiques)". En 1792, Condorcet y a donné le sens moderne : "action organisée en vue de répandre une opinion ou une doctrine (surtout politique)".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), enregistre avec un peu de retard l’évolution sémantique de ce nom : il relève le sens "association dont le but est de propager certaines opinions" (attesté en 1790), mais il semble ignorer celui qui est apparu en 1792, deux ans plus tard chez Condorcet ("action organisée en vue de répandre une opinion ou une doctrine"). Littré, pourtant, semble avoir compris que la propagande était une action, et non pas seulement une association : "faire de la propagande, tenter de propager une opinion, un système politique, social, religieux". Le mérite de Littré est aussi de citer la célèbre réflexion de Joseph de Maistre, écrivain savoyard : "il y a dans la puissance des Français, il y a dans leur caractère, il y a dans leur langue surtout une certaine force prosélytique qui passe l’imagination ; la nation entière n’est qu’une vaste propagande" (Correspondance, 13 décembre 1815).

Les Académiciens, dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire, reprennent ces sens : "La congrégation De propaganda fide, établie à Rome pour les affaires qui regardent la propagation de la foi", "il se dit, par extension, de toute association ou de tout organisme qui a pour but de propager certaines opinions publiques ou sociales", "il se dit aussi, par extension, de toute action organisée en vue de répandre ou de faire prévaloir une opinion, une doctrine".

C'est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que sont analysés clairement l’antonomase et l’extension de ce mot catholique au monde laïque. Le premier sens classé A est précédé des mentions "religion catholique" et vieux (Congrégation de la Propagande ou, par ellipse, Propagande : "congrégation romaine fondée pour la propagation de la foi chrétienne") ; le second sens B est précédé des mentions "sciences sociales et politiques" et courant : c’est "l’action psychologique qui met en œuvre tous les moyens d’information pour propager une doctrine, créer un mouvement d’opinion et susciter une décision", comme dans "agent, esprit, film, instrument, ministère, revue, services, thème de propagande, propagande (anti)communiste, électorale, gouvernementale, nationale, national(e)-socialiste".

Si les Modernes savaient qu’une grande partie des mots dont ils usent, quand ils parlent de politique, de société, de changement, de révolution, etc. toutes choses auxquelles ils semblent accorder une importance démesurée, étaient non pas des mots laïques, mais des mots pillés à la théologie ou à la religion catholique, faisant ainsi apparaître, mais sans le vouloir ou sans le savoir, la véritable matrice qui les inspire, ils seraient peut-être moins suffisants et moins méprisants vis-à-vis de ce qui leur sert de matrice ou de réservoir ; et, sachant le destin dramatique de la théologie et le lent dépérissement de l’Eglise catholique qui les guettent ou les menacent, ils seraient peut-être enfin sceptiques pour ce qui est de l’efficacité magique qu’ils attribuent à leurs doctrines, foi, idées, idéologie, etc.

05 septembre 2006

Double peine

 

 

 

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) relèvent à l’article peine, au sens de "sanction" infligée par un tribunal à un individu ayant contrevenu aux lois, les expressions ou groupes : peines sévères, peine correctionnelle, peine criminelle, peine de (simple) police, peine accessoire, peine complémentaire, peine principale, peine afflictive, peine infamante, peine capitale, peine corporelle, peine d’emprisonnement, de mort, de prison, de travaux forcés, commutation, exécution, prescription d’une peine, remise de peine, durée d'une peine, peine légère, lourde, rigoureuse, juste. Il existe même un juge d’application des peines. Il faut que le système judiciaire soit délabré pour que le législateur ait cru bon d’ajouter au juge qui sanctionne un juge qui applique les peines prononcées – comme si l’application de la peine n’allait plus de soi ou qu’elle dût être modulée, atténuée, interrompue par un juge. En revanche, dans ce dictionnaire en seize volumes que l’on présente comme un thesaurus, il n’est pas mentionné de double peine. De toute évidence, c’est un mot de la modernité la plus moderne qui soit – c’est-à-dire un pur produit de la plus grossière des propagandes.

Essayons de comprendre de quoi il retourne.

Un Français qui commet des délits et des crimes peut, dans telle ou telle circonstance, être sanctionné d’une peine de prison et d’une déchéance de ses droits civiques. Si un élu du peuple est condamné à deux ans de prison avec sursis ou non, il peut être déclaré inéligible pendant deux ou trois ans ou plus. Tout le monde juge normal qu’un homme politique qui a détourné de l’argent public soit enfermé en prison pendant x années et qu’à sa sortie, il soit déclaré inéligible pour toujours. Il n’est plus digne d’être citoyen. Des Français sont donc condamnés pour un même délit ou crime à deux peines. Personne ne conteste le bien fondé de la loi. Même les spécialistes de l’indignation ne s’en indignent pas. Si le condamné est étranger, comme, n’étant pas citoyen, il ne peut pas être déchu de ses droits civiques, il est renvoyé dans son pays, qui a ainsi la chance de bénéficier de ses talents ou de tirer profit, s’il est en voie de développement et manque de cadres, de ce que ce ressortissant a appris en France, pays qui, comme chacun sait, a le meilleur système scolaire du monde. Cet étranger est placé sur le même pied d’égalité qu’un Français – ce qui est conforme aux principes qui régissent la République. Ainsi la loi est la même pour tous. Français ou étrangers, tous sont égaux devant elle.

La déchéance des droits civiques prononcée contre un Français en plus d’une peine de prison n’est pas nommée double peine. Il n’y a donc pas de raison, sinon l’idéologie, qui n’est pas une raison, mais une bête, pour que le terme double peine soit appliqué aux seuls étrangers criminels. Si ce terme a été inventé, c’est pour criminaliser non pas les criminels, mais les innocents ou les victimes : la France, les lois de la République, les Français. Grâce à ce tour de passe-passe, les étrangers criminels passent pour les victimes innocentes d’un système barbare qui condamnerait deux fois un individu, uniquement parce qu’il est étranger.

En effet, le mot peine est riche de sens ambigus. Le mot latin poena (emprunté au grec poine) avait déjà deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre : un premier sens juridique (poena signifie "réparation, expiation, punition, châtiment"), et, dans le latin de l’empire romain, un sens victimaire de "souffrance, tourment, affliction". Autrement dit, au sens juridique, s’est ajouté un sens visant à susciter la pitié. Le subjectif vient recouvrir l’objectif.

Dans l’histoire de la langue française, le premier sens attesté de peine est le sens subjectif ou victimaire : dans la seconde moitié du Xe siècle, le nom est employé au sens de "souffrances infligées à quelqu’un", puis, au XIe siècle, de "mal que l’on se donne pour atteindre un but" ; et au XVe siècle de "travail, tâche". Ce n’est qu’au XIIe siècle que se développe le sens objectif de "sanction" : d’abord dans un contexte religieux, ce sont les "souffrances infligées en enfer en châtiment du péché" ; puis dans un cadre judiciaire, c’est la "punition infligée par la justice humaine". Le sens de "souffrance morale" et de "profonde affliction" est à peu près contemporain du sens judiciaire, de même que celui de "difficulté, souffrances ou obstacles s’opposant à la réalisation de quelque chose".

De fait, ce qui est nommé improprement double peine par les propagandistes du sans (sans papiers, sans frontières, sans domicile, sans devoirs, etc.) n’est qu’une fiction cynique. Ce n’est pas seulement une sanction prononcée en vertu de lois démocratiquement adoptées, ce serait aussi un tourment, une affliction, une souffrance infligés à des étrangers par un Etat sadique ou intolérant qui ne serait animé que par la volonté de nuire à autrui.

 

Essayons d’aller plus loin.

Ce qui est nommé double peine n’est que le renvoi dans leur propre pays d’étrangers qui ont commis de multiples délits et crimes en France et contre des Français. On ne voit pas en quoi retourner dans son propre pays est un tourment. Viure al païs, hurlaient les gauchistes il y a trente ans. Pour eux, c’était le bonheur suprême. En apparence, ils ne jugent pas que les étrangers soient dignes de connaître ce bonheur, qu’ils se réservent. L’Algérie, le Maroc, le Mali, la Turquie, etc. ne sont pas des enfers habités par des monstres ou des sous-hommes. Ce sont de beaux et grands pays, où vivent des hommes et des femmes à la fois dignes et honorables et qui méritent toute notre estime et qui ont besoin, pour se développer, de citoyens instruits et bien formés, comme le sont ceux que l’école de la République a généreusement éduqués. Si retourner en Algérie, quand on est algérien et fier de l’être, est un tourment, une affliction, une peine, alors cela signifie que l’Algérie est un pays inférieur et méprisable habités par des sous-hommes sans valeur. Ce que dissimule l’invention de double peine et son application aux seuls étrangers, c’est le mépris sans bornes pour tous les pays de la terre autres que la France et l’arrogance de franchouillards qui croient en toute bonne conscience que leur propre pays est supérieur à tous les autres. Pour eux, c’est Frankreich über alles. Ce n’est rien d’autre que le vil racisme. De fait, ce qu’introduit dans le droit la suppression de la dite double peine pour les seuls étrangers, alors qu’elle est maintenue pour les Français, c’est le rétablissement de privilèges dont ne jouit qu’une fraction de la population et c’est la réintroduction dans la loi de la discrimination ou de l’inégalité devant la loi, et cela au seul profit d’étrangers ou, comme on voudra, au détriment des Français.

 

 

 

 

04 septembre 2006

Liquider

 

 

 

 

 

Le verbe liquider est un terme de commerce. Il a été employé pour la première fois en 1520 dans le Nouveau Coutumier général. Le sens en est clair : c’est "calculer l’actif et le passif, en percevant les créances et en payant les dettes". Pendant trois siècles, il a eu ce seul sens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, quatrième édition), il est suivi de la définition, obscure et contournée : "terme de pratique (id est commerce) : rendre clair et certain en matière d’affaires ce qui était incertain, embarrassé". Ce qui est embarrassé dans ce Dictionnaire, c’est la définition. En revanche, les exemples sont clairs : "On a liquidé les dépens, liquider les intérêts à tant, liquider ses dettes, liquider son bien". Il en va de même dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle), où liquider est un "terme de jurisprudence et de commerce" qui signifie "rendre liquide l’avoir, c’est-à-dire clair et net, déterminer ce qui revient à l’actif et au passif", comme dans l’exemple "liquider son bien : payer ses dettes en vendant une partie de son bien, de manière que le restant soit libre de créances". De là, le verbe finit par signifier "vendre à vil prix" (1866). Littré relève même un emploi réfléchi de ce verbe : "se liquider : éteindre ses dettes", comme dans l’exemple "il vendit des terres et se liquida".

Balzac est le premier moderne qui, en 1839, ait extrait, par métaphore, le verbe liquider du monde de la boutique et des affaires où il avait un sens, pour en étendre l’emploi à la vie commune : ce qu’il imagine de liquider, ce ne sont plus des dettes, mais le passé ou ce qui fait difficulté. A ce verbe, il donne le sens de "régler définitivement une question". De là, liquider prend le sens de "se débarrasser de quelque chose". Dans la préface à ses Cinq Etudes d’ethnologie, Leiris impose aux ethnographes le devoir de "liquider l’ethnocentrisme". Des choses aux êtres, au XXe siècle, la barrière est basse : elle a vite été franchie. En 1928, dans Les Conquérants (titre révélateur), Malraux est le premier à en faire une élimination d’êtres humains. Dans le monde moderne, après avoir liquidé le passé, les dettes, les idées surannées, les vieilles choses, on liquide les adversaires, les ennemis, les camarades de parti qui ne sont pas sur la bonne et juste ligne, les femmes et les enfants de ces camarades politiques, etc.

Liquider ses biens pour payer ses dettes était une marque d’honnêteté. Cet acte positif a changé d’objet : il ne s'applique plus sur de la menue monnaie, mais sur les êtres humains. Il a aussi changé de sujet : quand un failli liquide ses biens, il le fait sous la contrainte de la loi certes, mais ce sont ses propres biens qu’il vend, non ceux de son voisin. Quand un chef de parti liquide ses militants rétifs, c’est en violation de toute loi que se fait la liquidation ; c’est à la vie des autres qu’il met fin, pas à la sienne propre.

De ce point de vue, liquider est une des oriflammes du XXe siècle. Il est le condensé sémantique de cette ère de ténèbres qui, hélas, n'est pas révolue. Il concentre en lui et il résume ce qui définit la modernité : la table rase, la haine du passé, la liquidation des classes nuisibles et des races dites inférieures : en bref leur extermination.

 

 

03 septembre 2006

Saint François Mitterrand

 

 

 

La légende dorée 1 : Saint François Mitterrand

 

 

 

Très tôt, dès son plus jeune âge, il fit preuve de talents exceptionnels et de dons surnaturels. Il sut parler à deux ans et lire à quatre. Son éloquence ondoyante faisait des miracles parmi ses camarades de jeu. Mais il naquit dans une famille de nantis qui dévoyèrent ses talents et ses dons. Parmi ses ancêtres, il ne comptait que des culs-bénits, des grenouilles de bénitier et les piliers de l’Ordre révolu. Il reçut une éducation jésuitique. Sa famille ambitionnait pour lui les plus hautes fonctions dans les dîmes, tailles et autres champarts : le capitalisme et l’ordre bourgeois répressif rémunèrent bien leurs domestiques. Saint François Mitterrand fut à leur image pendant sa jeunesse. Il manifesta donc contre la présence de métèques (id est de Juifs) parmi les assistants de la faculté de droit de Paris ; puis il collabora avec l’Allemagne nazie pour rétablir en France les privilèges de l’ancien régime.

A la fin de l’année 1943, il consulta une pythonisse qui lui révéla que la francisque qu’il arborait au revers du veston finirait par lui valoir la décollation. Mais ce qui lui ouvrit grand les yeux, ce fut le débarquement des troupes américaines en Sicile et la défaite de l’Armée d’Hitler en URSS. Il en reçut une illumination et il commença sa vie de Saint, ayant enfin compris qu’il finirait dans les poubelles de l’Histoire, s’il continuait à faire le cul-bénit comme les Jésuites ou les Maristes le lui avaient enseigné. La conversion lui évita l’épuration. Papon ne se convertit pas, il ne s’en est toujours pas remis. Pourtant, le jésuitisme masquait encore à Saint François Mitterrand la Voie de la Vérité. Il resta empêtré dans ses contradictions : guerroyer contre les Algériens, bombarder l’Egypte, couper des têtes à tire-larigot : 61 pendant les quinze mois qu’il passa à garder les sceaux, etc. Monsieur Vincent menait les porcs à la glandée ; Saint François Mitterrand les têtes à la guillotine.

Le second miracle se produisit plus tard. Une voyante, rencontrée en mai 1968 dans les gaz lacrymogènes, lui révéla le Vrai, le Bon, le Juste. Saint François Mitterrand en larmes fut visité par le Saint Esprit de l’Histoire. Pour être quelqu’un, il fallait qu’il devînt marxiste-léniniste. Il singea donc les gauchistes cryptocommunistes maoïstes trotskistes : en bref, il se donna l’apparence d’un vrai de vrais, d’un pur de purs, d’un dur de durs. Il changea de vie et descendit, la rose au poing, dans la crypte du Panthéon pour honorer ses ombres. Il en fut transfiguré. Il cessa d’être le Florentin avide qui corrompait ce qu’il touchait, il devint le traceur de voies nouvelles, celui qui rend l’espérance aux hommes, il s’entoura de devineresses, de mages, de voyants, de prestidigitateurs, de pythonisses, de membres de sociétés secrètes, il se fit Tribun du Peuple, sillonneur d’océans, barde égaré au bout d’un promontoire de nuées, prophète de temps meilleurs, découvreur d’idées nouvelles, forgeron du Verbe, voyant. Il alla même jusqu’à parler à des ouvriers aux grosses mains sales, il fut le sable et la Pierre sur laquelle il construisit la nouvelle religion socialo, bobo, coco, gaucho, la paille et le grain, la volige et la poutre, Remus et Romulus, le sel et la Terre, le tribun et le pilote, le chef et le peuple, Le Christ et Judas, tout ça en même temps et à la fois, véritable Dieu à cent têtes et à dix bras ou à vingt langues, maître de la glossolalie du vent, prestidigitateur qui fit disparaître des caisses de l’Etat des centaines de milliards de francs, Gilles de Rai de l’argent public.

C’est le plus grand des Saints de France.

 

 

02 septembre 2006

Jacques de Voragine

 

 

 

Ecrire la vie des saints 

 

 

La Légende dorée, on le sait peut-être, est un recueil de vies des saints écrites en latin au XIIIe s. L'auteur en est  Jacques de Voragine.

Il ne serait pas impropre de qualifier d'esquisse ou de trame ou de scénario de légende dorée les récits, propos, discours relatifs aux grandes ombres du socialisme et de l’occultisme, qui errent parmi les vivants ou qui hantent la crypte du Panthéon. Ces ombres sont Saint François Mitterrand, Saint Jean Jaurès, Saint Victor Hugo, Saint Emile Zola, Saint Maurice Thorez, Saint Léon Blum, etc. La France a beau être une République laïque, il s’y raconte de très pieux récits et de stupéfiantes existences, tout entières consacrées au Bien public ou commun ou à l'Intérêt général et à lutter contre le Mal. Du socialoccultisme, il n’est dit que de belles choses flatteuses : l’éloge y est permanent, comme la Révolution chez les Trotskistes. Il serait inconvenant d’en faire la moindre critique. Ce serait même un blasphème que d’y appliquer le libre examen. C’est une légende, parce que tout y est controuvé ou faussé, et, qui plus est, dorée, à la fois comme une pilule dorée (ces paroles flatteuses qui adoucissent les regrets et les désagréments) et comme une vile servitude présentée sous un beau jour.

La modernité a tout. Il ne lui manque rien pour être parfaite, sauf sa légende dorée. Les éléments sont là partout, mais épars, dispersés, dans les media, dans les phrases sclérosées de l’opinion publique, sous la plume des politiciens. Il en allait ainsi des vies de saints au XIIIe siècle. C’est alors que Jacques de Voragine (1230-1298), qui fut archevêque de Gênes et commentateur de Saint Augustin, eut l’idée de réunir ces vies éparses dans un même recueil. Le travail n’a pas été très difficile.

Pour écrire la légende dorée moderne, il faut s’imprégner d’abord du ton de l’éloge et des tics de l’onctuosité servile ; car une légende dorée ne peut se raconter que sur le mode de l’hagiographie. Ensuite, il suffit de recueillir ces fragments verbaux épars et de les abouter, comme on le fait de lames de lambris. C’est ainsi que l’on aura écrit la légende dorée de la France socialiste et occultiste.

 

 

 

01 septembre 2006

Manifestation

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762, il est précisé que le nom manifestation "n’est en usage que dans les matières de religion", comme l’illustrent clairement les deux exemples cités "après une manifestation si évidente de la puissance de Dieu" et "la manifestation du Verbe". Le mot est ancien. Il est attesté au début du XIIIe siècle au sens de "action de se révéler" (en parlant de Dieu) et en 1553, dans une traduction de la Bible, au sens de "action de rendre visible". Il est emprunté à la langue latine en usage dans la chrétienté. Le premier à l’employer est Saint Augustin dans La Cité de Dieu. Le sens en est "révélation", "apparition", en parlant du Christ.

A compter du milieu du XVIIIe siècle, ce nom s’étend à d’autres réalités que celles de la religion. Il prend le sens de "expression publique d’un sentiment ou d’une opinion". Ce n’est plus Dieu, le Verbe ou le Christ qui se manifeste, c’est un individu lambda qui se croit appelé à exprimer haut et fort une opinion. Au XIXe siècle, le nom désigne de plus en plus souvent des réalités sociales, sans cesse plus variées, et de moins en moins souvent des réalités de la religion. En 1857, Mérimée l’emploie dans le sens moderne de "rassemblement ayant pour but de rendre publiques les revendications d’un groupe ou d’un parti" et en 1889, Verlaine celui de "cérémonie publique en l’honneur de quelqu’un ou pour commémorer un événement".

Pendant deux siècles, les auteurs de dictionnaires n’ont pas été embarrassés par la coexistence dans manifestation de deux sens aussi hétérogènes et en apparence incompatibles que "révélation" (de Dieu) et "rassemblement" public de personnes ayant une opinion à exprimer ou mécontentes de leur sort. Les Académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, énumèrent sans sourciller, dans un même article, les deux sens, "action de manifester ou de se manifester" ("il est plus particulièrement usité en matière de religion") et "rassemblement ou mouvement ayant pour objet de rendre publiques les revendications d’un groupe, d’un parti". Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré énumère les divers sens dans un même article, en commençant pas le sens laïque moderne : "action de rendre manifeste", en continuant par le sens historique ("il se dit particulièrement quand la puissance divine se rend manifeste") et en terminant par le sens social et politique ("rassemblement destiné à manifester quelque intention politique").

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens ajoutent à ces deux sens un troisième, que Verlaine est le premier à avoir employé, à savoir "spectacle, exposition, célébration qu’on organise à l’intention d’un large public", comme dans "manifestation culturelle, sportive", "les diverses manifestations d’un festival", "ce centenaire a donné lieu à de nombreuses manifestations". Dans cette édition, les Académiciens prennent acte du recul sans doute définitif du sens étymologique, historique et religieux de manifestation. Ce sens n’est plus qu’une extension d’un premier sens exposé ainsi : "action de rendre perceptible, de faire connaître ce qui est caché", comme dans "se consacrer à la manifestation de la vérité", "la parole permet la manifestation de la pensée", "la manifestation d’un intérêt, d’un sentiment, d’une émotion". Dans ce sens, manifestation "s’emploie à propos d’une maladie" ("les premières manifestations de son mal") ou d’un sentiment ("une manifestation de peur, d’hostilité, d’admiration, d’estime, de sympathie"). Le sens religieux, étymologique et historique, est présenté comme un appendice de ce sens. Il est introduit par la mention spécialement, laquelle indique que l’emploi de manifestation dans ce sens est relégué dans un domaine restreint : la théologie. C’est "l’action par laquelle Dieu se manifeste aux hommes". Le sens est illustré par ces deux exemples : "l’Ancien Testament relate maintes manifestations de la colère ou de la miséricorde de Dieu" et "les miracles accomplis par le Christ sont des manifestations de sa puissance divine".

En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994, CNRS), temple du progressisme linguistique, semblent perturbés par la présence incongrue ou inconvenante dans manifestation d’un sens religieux et d’un sens social et politique, qui semblent situés à l’opposé l’un de l’autre ou même se nier l’un l’autre. Quel scandale si l’on disait d’un syndicat qu’il se prend pour le Verbe fait chair ou pour le fils de Dieu ! Ils ont donc distingué deux entrées ou deux mots vedettes manifestation 1 et manifestation 2, transformant ainsi la pluralité de sens (ou polysémie) en homonymie : un même mot a éclaté en deux mots qui ont le même étymon latin, s’écrivent et se prononcent de la même manière. Le tour de passe-passe cache ce qui aurait pu paraître embarrassant, à savoir l’arrogance d’hommes qui non seulement s’égalent à Dieu, mais encore prennent sa place, après l’avoir vidé dans la grande poubelle de l’Histoire. Un épicier se manifeste, comme Dieu, en exprimant une opinion sur le temps détraqué ; un parti politique, en manifestant sur la voie publique, révèle, comme Dieu, son existence aux gogos qui l’ignoraient ; une municipalité plan-plan fait dans l’agit-prop pour révéler aux hommes la Vérité dernière sur le monde, etc.