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01 octobre 2006

Identité

 

 

 

 

 

 

Ce qui caractérise ce nom depuis trois siècles, c’est son succès croissant, tel qu’on peut l’établir à partir d’éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française. Les articles qui y sont consacrés sont de plus en plus longs d’une édition à l’autre. Dans la quatrième édition de ce dictionnaire (1762), la définition d’identité en expédiée une courte phrase : c’est "ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une". Dans la huitième édition (1935), l’article est quatre fois plus long ; aujourd’hui, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est deux fois long qu’en 1935 et alors qu’en 1762, identité avait une seule signification, élémentaire et même fruste, en 2006, les Académiciens y donnent quatre acceptions distinctes.

Quant au moteur de recherche Google, il propose plus de trente millions de pages quand il est interrogé sur l’identité. De deux lignes en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française à plus de trente millions de pages aujourd’hui : voilà qui donne une idée de l’extension quasiment à l’infini des emplois de ce nom. Non seulement les sens se sont multipliés (sans doute est-ce l’effet de la bureaucratisation croissante du monde, les bureaucraties étant soucieuses d’établir l’identité de leurs administrés, ressortissants, ayants droit, etc. et multipliant cartes et contrôles d’identité ?), mais encore le mot a changé de domaine. En 1762, il était confiné dans la didactique : c’était un mot de docteur ou de pédant. Il est aujourd’hui commun et général, aussi bien celui dans la bouche ou sous la plume des docteurs en sociologie et autres sciences sociales ou humaines de l’Université de Dijon que des jeunes de banlieue.

Ce nom est attesté au début du XIVe s. au sens de "ce qui fait qu’une chose ou une personne est la même qu’une autre et qu’il n’existe aucune différence entre elles" et cela, conformément au sens du nom latin identitas dont il est le calque et qui signifie "qualité de ce qui est le même", identitas étant dérivé de l’adjectif du latin classique idem au sens de "même" ou de "le même". C’est dans la seconde moitié du XVIIIe s et dans la première moitié du XIXe s (de 1756 à 1851) que le nom s’est enrichi de sens nouveaux, lesquels sont parfois une simple extension du premier sens : ainsi, en 1797, il est attesté au sens de "caractère de ce qui, sous divers noms ou aspects, ne fait qu’une seule et même chose" ; en 1756, chez Voltaire, au sens de "caractère de ce qui est permanent" et de "conscience de la persistance du moi". De la philosophie, le mot s’étend aux mathématiques, puis à la logique. Le sens administratif apparaît pendant les événements nommés Révolution, en 1801 exactement, alors que le général Bonaparte établit son pouvoir personnel : c’est le "fait qu’un individu est bien celui qu’il dit être ou présumé être". En 1881, il est décidé d’instituer une plaque d'identité annonciatrice des cartes d’identité modernes, lesquelles, longtemps, n’ont pas été obligatoires.

Si l’on exclut les emplois spécialisés en mathématiques, logique, médecine légale et administration, il apparaît que identité a deux sens principaux, nettement distincts, comme le montre clairement l’article identité du Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.) de Littré. C’est la "qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une" et la "conscience qu’une personne a d’elle-même". Les deux sens, à savoir "l’exacte ressemblance entre des êtres, des choses qui ont une existence distincte" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et le "caractère de ce qui, dans un être, reste identique, permanent, et fonde son individualité" (ibidem), sont séparés par un fossé conceptuel. Un même terme désigne deux concepts. Voltaire en a eu conscience. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit de cette manière : "ce terme scientifique ne signifie que "même chose" : il pourrait être rendu en français par mêmeté". Dans le second sens, qui apparaît justement chez Voltaire en 1756, à savoir "conscience de la persistance du moi", ce n’est pas le concept de mêmeté qui nourrit ce terme, mais un autre concept que l’on peut désigner du terme d’ipséité, formé à partir du mot latin ipse, qui signifie "en personne", "lui-même", "elle-même". De la ressemblance entre deux ou plus de deux objets, personnes, grandeurs ou animaux, l’identité est transportée à un objet ou à une personne unique pour signifier la persistance dans le temps de cet objet ou de cette personne. Ce mot est enté sur deux concepts distincts : la mêmeté (ou ressemblance entre deux ou plus de deux objets ou personnes) et l’ipséité (ou conscience qu’a un individu de sa permanence dans le temps : il reste lui-même, il ne s’aliène pas à autrui, il sait qui il est). Voltaire écrit, pour illustrer ce dernier concept : "John Locke est le premier qui ait fait voir ce que c’est que l’identité et ce que c’est que d’être la même personne, le même soi" ou encore : "c’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ?".

Il est un emploi récent du nom identité que les sciences humaines et sociales ont introduit et généralisé dans la langue commune, en parlant de l’identité culturelle, des identités collectives ou de l’identité nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ignorent ces emplois. Pourtant, dans les années 1960-1970, il était souvent question dans les discours savants ou idéologiques de l’identité culturelle ou religieuse, ou des identités collectives forgées au cours de l’histoire par une religion, une culture, une nation, une civilisation. En revanche, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, les relèvent : "par analogie : l’identité culturelle d’un peuple, l’ensemble des traits qui le définissent, tels que sa langue, ses mœurs, ses croyances" et "identité nationale : conscience d’appartenir à une nation en tant que telle". La note que les Académiciens y consacrent est brève, mais elle a le mérite d’exister. Selon eux, le sens collectif est un développement par analogie du sens de "conscience de soi". L’hypothèse est vraisemblable. Mais le fait est que, dans les identités collectives, c’est la mêmeté, autrement dit la ressemblance entre les membres du groupe, qui prévaut sur l’ipséité ou la conscience que le groupe aurait de lui-même. L’identité culturelle est ce que les membres d’un groupe ont en commun : règles, normes, représentations, valeurs, langue, et elle suppose que les membres du groupe adhèrent tous aux règles, normes, langue, etc. qui définissent cette culture. En fait, dans ce concept, la mêmeté prime sur l’ipséité : ce qui est exigé d’un groupe humain, ce n’est pas qu’il soit lui-même, c’est que ses membres se conforment à un modèle, généralement élaboré par des idéologues.

 

 

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